La vertu chez les économistes classiques, pessimistes et néo-classiques
Adam Smith et la valeur travail
Adam Smith présente dans ses Études de l'origine et de la nature de la richesse des nations que la valeur d'un produit n'est issue que du travail qui a été fourni pour le faire, après avoir bien sûr posé que cette définition ne valait que pour comparer deux produits d'égale utilité et d'égale rareté. Ainsi, pour deux tissus distincts et fabriqués par deux compagnies différentes, celle qui aura fourni le plus de travail pour fabriquer les produits pourra poser une plus forte valeur ajoutée à son produit. En somme, plus les ouvriers travaillent, plus le patron pourra s'enrichir.
Karl Marx et la critique du capitalisme
D'où le problème que soulignera à juste titre Karl Marx : l'individu en est réduit à vendre sa capacité de production, ses forces, et c'est supposé être la vertu ! Mais comment ne pas voir que cette logique conduit les patrons capitalistes à augmenter les cadences de travail à un rythme insoutenable, juste pour en tirer du profit ?
Pourquoi ? Tout simplement parce que les bourgeois ont su le plus tôt s'approprier les biens de production et que ceux qui restaient n'avaient pas d'autre choix que d'offrir leurs forces de production pour utiliser justement les moyens de production. Mais pour les patrons capitalistes, les ouvriers ne sont rien d'autre que des moyens de production. D'où la fameuse sentence : la production n'est rien d'autre que l'expression d'un rapport social, sous-entendu entre l'ouvrier et le patron.
D'où l'idée d'une lutte des classes, et finalement d'une révolution des prolétaires, qui s'accompliraient et accéderaient finalement au bonheur en se libérant de leurs chaînes.
Mais, si chacun possède autant que son prochain, afin d'éviter le retour d'une classe bourgeoise, si tout est redistribué, qu'est-ce qui pousse à travailler, à produire ? Qu'est-ce qui pousse l'ouvrier à aller à l'usine pour produire, ou, d'un point de vue plus moderne, qu'est-ce qui pousse l'employé dans les services à bien servir ses clients ? Rien. D'où l'effondrement de l'Union Soviétique : les populations faisaient des queues de plusieurs heures pour acheter des biens de consommation, et aucun n'avait accès à des services simples, comme le téléphone. Pourriez-vous vivre sans Orange, Bouygues ou SFR ? Ce sont des services, et si des boîtes se lancent dans ce secteur, c'est essentiellement pour fructifier.

Keynes et la vertu de la dépense
D'où : problème. Mais ces deux-là étaient si loin de nous qu'ils font plus figure, dans le monde de l'économie, de dinosaures que de personnalités. Plus moderne : John Maynard Keynes. Replaçons-nous à la fin des années 40 : la guerre est finie, les ménages se ruent à la consommation, les commerçants voient venir tout plein de clients, d'où l'idée de monter les prix.
Catastrophe.
Les prix montent, les salaires suivent, les taux d'intérêt aussi (une hausse du nombre des emprunts provoque une hausse des taux d'intérêt), et la monnaie, lancée en masse dans l'économie mondiale et interne, chute. En gros, plus les gens achètent, plus la monnaie se casse la figure. On pensait que c'était mal. Donc les gens se tournent vers l'épargne, ils économisent, ils n'achètent pas et les prix chutent. Mais comme les ménages n'achètent toujours pas, les commerçants font faillite les uns après les autres, plus personne ne fait confiance à la monnaie, et celle-ci, échangée en masse contre d'autres monnaies, se casse la figure de nouveau. En gros, moins les ménages achètent, plus la monnaie finit dans le ruisseau.
Que faire ? Keynes lance un appel à la radio : « Consommez, jamais les prix n'ont été aussi bas, allez acheter et vous relancerez l'économie. » Logique : il s'agissait de relancer la production, par le même mécanisme que précédemment expliqué, faire baisser la monnaie, mais la monnaie baissant, les prix pour un étranger ne feront que diminuer, d'où hausse des exportations. Ainsi, la monnaie rentre, et permet la consommation. En plus, l'État ne doit absolument rien garder. Mieux, il doit s'endetter. Pour Keynes, la vertu au sens économique, c'est la dépense.
La vertu chez les philosophes
Vous allez me dire, et à juste titre, que je n'ai parlé que d'économistes, ce qui, en considérant la vertu, est plutôt hors sujet. D'autant plus qu'aucun de ces économistes ne parlait de vertu, mais de solutions. Tout d'abord, il faut garder à l'esprit que chacun de ces économistes était vaguement philosophe, et que les influences philosophiques sont nombreuses.
Platon et la critique des dieux
En privé, il m'arrive de lui donner le surnom affectueux de « Dieu ». Platon faisait passer l'éthique au second plan, favorisant plutôt l'art et l'esthétique. Tout d'abord, Platon voulait chasser le poète à coups de pied, car celui-ci considérait, dans un élan lyrique et poétique, que Dieu pouvait prendre forme humaine, ou n'importe quelle autre forme. Il est accessoirement capable des pires atrocités (Zeus épouse tout de même sa sœur Héra, qui n'hésite pas à chasser son fils Héphaistos, qu'elle a conçu sans Zeus, ni sans l'aide d'aucun dieu ou mortel mâle ou femelle). Or, comment considérer dans ces conditions qu'un dieu est dieu, si l'on ne considère pas que ses activités sont bonnes et modèles de vertu ? Et comment à ce moment-là ne pas considérer que la Justice, la morale et la vertu sont incompatibles avec l'inceste, le meurtre, mais aussi l'adultère, le parricide et matricide, le vol, la polygamie et le cannibalisme ?
La vertu n'est donc pas à rechercher du côté des dieux. Où ça alors ? (PS : Adonaï, le Dieu des juifs, dont le nom est imprononçable par des bouches mortelles, a englouti sous la mer Rouge le pharaon et la totalité de son armée, et répandu dix plaies meurtrières avant de prôner « tu ne tueras point » ; « Faites ce que je dis pas ce que je fais » aurait-il pu être le 11ème commandement ? « Tout ce que veut l'Église est parole sacrée, et le pape est son représentant » est un dogme de l'Église chrétienne ; faut-il alors abandonner la capote pour être vertueux ? Dans le Coran, le livre écrit dans les cieux pour certains, il est écrit que Muhammad détruisit les idoles de son village avant de prôner l'Islam, et que les hommes étant de nature faible, ils ne devront pas connaître les ivresses de l'alcool, et la femme en âge de procréer devra se couvrir la tête pour éviter la concupiscence. La vertu n'est donc pas là, et les démonstrations platoniciennes sont encore d'actualité.)

Emmanuel Kant et le bonheur comme vertu
C'est vrai, il écrit plutôt des pavés, et certaines de ses phrases font deux pages avant de rencontrer un point. Si ses œuvres étaient des cathédrales, elles seraient gothiques. Mais dans une cathédrale gothique, on trouve parfois de magnifiques architectures, et beaucoup de feuilles d'or. « Imaginons qu'un ami me confie une importante somme d'argent le temps d'un voyage, que cet ami ait des descendants, et qu'au cours de ce voyage cet ami vienne à mourir. Imaginons de plus que je traverse une situation financière difficile, et que cet argent m'ait été d'un secours inestimable. Que faire ? Dépenser l'argent pour subvenir à mes besoins, ou redistribuer l'argent entre les descendants ? Mais un enfant de neuf ans vous répondrait sans hésitation ! ».
Kant n'a pas donné de méthode de vertu. Il les a même toutes déconseillées. Car en cherchant à penser sur la sagesse, on finit immanquablement par sortir de la sagesse (pour étudier quelque chose, il faut se trouver en dehors, avoir du recul), et étudier la vertu, c'est soi-même ne pas être vertueux (cela commence quand, en énonçant des règles de vertu, on limite le libre-arbitre des individus). Les stoïciens avant lui considéraient que la vertu, c'était avant tout aller contre soi. Kant dira tout le contraire. Mais ils seraient alors malheureux, ce qui ne les rendrait pas vertueux.
Pour Kant, « Il est interdit d'interdire, pourvu que l'on veuille faire le bien » serait une vulgarisation de la morale. En gros, Kant montrait que la vertu, c'était être heureux. N'est-ce pas merveilleux ?

Nietzsche : par-delà le bien et le mal
Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche présente les quatre vertus permettant l'accès au bonheur : le courage, la lucidité, l'intuition et la solitude. La vie est une fontaine, ou plutôt l'eau de la fontaine, qui ne cesse de jaillir, sans cesse, toujours en mouvement. Si on l'étudie un moment, on sera immédiatement dans le passé. Étudions la vie comme on écoute de la musique : on se laisse porter. La morale n'est plus la même. Elle ne prône pas le bien, puisque cette notion est ponctuelle. Elle ne cherche pas non plus le mal, puisqu'une fois le mal fait, c'est du passé. La vertu est légère, musicale, et plastique. Elle est « par-delà le bien et le mal ».
NON ! Nietzsche n'est pas un anarchiste ! Nietzsche soulignait simplement, comme Spinoza avant lui, que la morale cherchait trop souvent à combattre le mal et sanctifier le bien, au point que cela en devenait lourd et contre-nature (allez, avouez que comme tout le monde, vous vous êtes déjà garé en double file, ce qui est illégal et immoral). Nietzsche se trouve dans ce conducteur qui se justifie face au policier : « j'étais juste en train de m'acheter mon paquet de clopes, j'ai mis 30 secondes, un bon geste. », et dans le flic qui répond : « bon, allez, circulez, mais c'est exceptionnel. »
Voilà.
La morale nietzschéenne n'est pas arrêtée dans le temps, elle est mobile et exceptionnelle.
Cela dit, se garer en double file, c'est mal. Très mal.
Pourquoi l'économie dans la vertu ?
On pourrait poser la question inverse : pourquoi la vertu dans l'économie ? Je vais essayer d'englober les réponses aux deux questions.
La logique du bloc occidental capitaliste
Les USA ont gagné la Guerre Froide. Nous sommes de plain-pied, pour le meilleur et pour le pire, dans une société de loisir et de consommation, où ceux qui gagnent le plus sont heureux, les autres malheureux. Donc, pour être heureux, il faut être riche. Smith aurait dit : « C'est évident, voyons, il faut investir un capital, poursuivre ses propres intérêts, et on agira alors naturellement pour le bien de la société. », mais en s'enrichissant sur ses employés, on crée des malheureux, et tout individu un tant soit peu sensible ne peut pas être heureux de faire des malheureux. Marx aurait dit : « Quel horreur ! Vite, répartissons les biens, sans classes et tous à la dèche, nous serons égaux et heureux », mais si on est tous à la dèche, personne n'est heureux, et si celui qui travaille plus est rémunéré autant que celui qui travaille moins, celui qui travaille plus tendra naturellement à travailler moins, et le client ne sera que très rarement satisfait. Keynes dira « Dépensez, vous relancerez la machine économique et tout le monde y trouvera son compte », mais une fois qu'on a dépensé, on n'a plus, et si l'on dépense dès qu'on a, les frais importants (voiture, logement...) ne sont pas satisfaits ; de plus l'État s'endette et la dette est rarement remboursée (cf. Paris et Berlin qui entretiennent une discussion très chaleureuse sur la question du déficit avec Bruxelles).
Vers une synthèse des théories
Facile : et si on essayait pas trop bêtement de ne pas trop se faire d'illusions sur les religions, de ne pas s'arrêter à des principes moraux desquels on ne déroge pas, et que l'on cherchait à entreprendre sans toutefois exploiter ceux avec qui on travaille, et que l'on dépensait ce que l'on y gagne ? Bref, et si on restait humain ?
Mais, me direz-vous, et vous aurez raison de demander, vous prônez en gros la limitation des lois et leur inconstance, ainsi qu'un libéralisme sans la toute-puissance patronale, ou un socialisme sans la domination des employés ; c'est l'anarchie !
Primo : oublions les idées reçues : l'anarchie est une idée comme une autre, elle n'est pas forcément mauvaise, ni bonne, à vrai dire, mais il faut la respecter. Secundo : ce n'est pas l'anarchie, c'est le règne de la tolérance dans l'application des lois, de l'humanité dans la justice. Et tertio, je ne prône ni le capitalisme, ni le socialisme ; ce que je propose, c'est l'opposé de la lutte des classes : c'est l'alliance des classes, l'employé qui se lève heureux de participer à l'économie mondiale et d'avoir son rôle à jouer, de se dire que ce qu'il va créer sera revendu et participera à l'économie, sera coté dans une bourse et influera sur le moral des investisseurs du monde entier, ou qu'il s'en va remplir sa journée à illuminer celle de ses clients en leur prodiguant des services d'une qualité exceptionnelle, et le patron qui se lève chaque jour en se disant qu'il a bien fait de recruter untel ou unetelle parce qu'elle aime le job qu'elle fait, qu'elle fournit un travail de grande qualité, et que par conséquent elle aura un salaire en conséquence.
Conclusion
La question de la vertu dans le monde moderne n'a pas encore de réponse. Et pour cause, le mal de Marx est fait : l'ouvrier se sent opposé au patron. C'était peut-être vrai en 1848, à l'époque du Manifeste du parti communiste dont je recommande chaudement une lecture critique, mais la situation n'est plus la même. Le luxe n'est plus autant recherché qu'au XIXe siècle, et les patrons ne cherchent plus à s'enrichir, puisque comme l'a démontré Keynes, une accumulation de capital conduirait à la crise et à la ruine. Chaque nouvelle mesure patronale ou gouvernementale est soulignée par une grève et des manifestations plutôt que par un dialogue, méthode souvent utilisée par Platon. D'où la nécessité d'un retour au dialogue.
De plus, les réglementations sur les licenciements, les entreprises et les (sur-)surtaxations des entreprises, naissantes ou anciennes, conduisent à l'écrasement de la volonté d'entreprendre dans la jeunesse française ; avouons-le, personne n'a le droit de nous juger : nous ne pensons qu'aux prochaines vacances et à l'âge de la retraite. Si les réglementations reculaient, les entreprises fleuriraient, relançant l'emploi, au salaire certes limité au début, puis qui ne manquerait pas de grimper. Il faut baisser les taux d'intérêt encore plus bas pour favoriser l'investissement, revoir le niveau du SMIC, l'employé est assez grand pour décider ou non d'accepter un job sous-payé, la floraison des entreprises lui laissant le choix entre d'autres alternatives, qui grandiront très vite, limiter la participation de l'État dans certaines entreprises mais principalement autoriser la concurrence, et interdire les trusts, encore une fois pour permettre une concurrence, ce qui au bout du compte est favorable pour le client qui trouve pléthore de choix, mais fixer des planchers en dessous desquels les prix ne peuvent descendre, de peur de tomber dans la déflation.
La vertu, dans la société moderne, c'est d'agir pour être heureux, et sans obéir à des règles strictes allant contre soi-même, donc c'est œuvrer pour le bien de tous et de soi-même, ce qui va de pair. La vertu, dans notre société, c'est le travail et l'entreprise de ce que l'on a envie de faire, pour soi, et pour les autres.