
Le soleil commençait à décliner sur l'océan, lui donnant l'occasion de nous éblouir de milliers de reflets, comme une nuit étoilée en plein jour. Je venais d'arriver à Brétignolles le matin pour aider mon frère, parisien repenti, à emménager dans cette petite ville de Vendée. Ses meubles ne devant arriver que le lendemain, j'en avais profité pour courir dans la ville et le long de la côte. Cela faisait trois ans que je courais tous les jours, quel que soit le temps. Plus qu'une envie ou une habitude, c'était devenu pour moi un besoin et, à dire vrai, c'était plus une fuite permanente qu'une vulgaire activité sportive.
Je courais depuis trente ou quarante minutes dans la froideur d'un vent de février et la traversée de la petite ville ne m'avait pas permis de ressentir une quelconque chaleur humaine : les rares personnes que j'avais croisées se détournaient quand je leur disais bonjour, ou d'autres encore me dévisageaient de la tête aux pieds. Peut-être n'avaient-elles jamais vu de garçon en collant. Il est vrai que je n'étais pas très fier de ma tenue aussi moulante que chatoyante, avec ses jolies bandes fluo. Mais d'un autre côté, quand la température avoisine les 4°C, l'aspect esthétique prend une importance quelque peu différente.
Je m'engageais sur la petite route qui surplombait la plage. Ma foulée s'était allongée sensiblement, comme agacée par le peu de sociabilité que manifestaient les habitants de cette jolie ville. Comme pour mieux me calmer, je me lançai vaillamment sur le sable. Mon souffle devint plus court à mesure que je m'enfonçais dans le sable sans cesse balayé par les vagues. Alors que mon effort s'intensifiait, je ressentais cette sensation étrange et contradictoire de bien-être où se mêlent le sentiment de force et d'apaisement avec une certaine vulnérabilité. Dans ces moments où l'esprit s'abandonne devant la douleur, tout devient plus limpide, le jour se teinte d'une clarté toute neuve. C'est alors qu'elle m'est apparue.
Une fille seule face à l'océan. Le vent glacé qui venait de la mer faisait voler ses longs cheveux châtains dans son dos. Elle était assise, un peu comme un enfant dans le ventre de sa mère, ses bras croisés s'appuyaient sur ses genoux et lui soutenaient délicatement son menton. Toute son attention se portait sur les vagues qui se brisaient nonchalamment sur le sable. Elle semblait attendre une réponse qui jaillirait des eaux, si bien qu'elle ne m'avait pas encore remarqué sur cette vaste étendue déserte. Ce n'est que lorsque je fus assez près pour qu'elle entende mon souffle que son visage se leva vers moi. Il était véritablement magnifique : ses traits étaient fins et délicats, ses pommettes rosées par le froid contrastaient avec la pâleur presque maladive de son teint, et... et ses yeux, d'un bleu si profond que l'on aurait pu facilement y perdre pied, me regardaient avec un air plutôt incrédule et interrogatif.
Mes battements cardiaques, jusqu'ici réguliers et méthodiques, étaient devenus plus chaotiques en croisant son regard. J'articulai péniblement un bonjour sur un ton d'une timidité proche de celle d'un enfant de trois ans face à un inconnu. Elle me répondit en esquissant un sourire, avec une voix douce et chaleureuse : « Bonjour. » Je lui rendis un sourire gêné mais sincère. J'avais une envie folle de m'arrêter de courir et de m'asseoir auprès d'elle pour contempler l'océan. Seulement, mon esprit était emprisonné dans un corps de timide et mes propres jambes me trahirent, refusant de stopper leur course. Je m'éloignai, la gorge nouée de ne pas avoir su parler. Et près d'elle, déjà, la mer effaçait les traces de mes pas...
Je remercie chaleureusement Charisma Carpenter qui m'a aidé à mettre cet article sur le site.