
Le Damné
Ryan était seul à présent. Il s'était recueilli sur la tombe de la jeune fille qu'il avait aimée et qui avait été tuée la veille lors de l'attaque de leur village. Le jeune homme n'oublierait jamais cet instant. Il vivrait en lui jusqu'à ce qu'il pousse son dernier souffle.
Elle était à ses côtés ; il venait de lui demander de l'épouser. Elle allait lui répondre quand ils sont arrivés, armés jusqu'aux dents. Les démons frappaient à l'aveuglette, tuant tous ceux qui se présentaient face à eux. Elle avait eu le malheur d'être là. Elle était tombée près de lui. Et Ryan avait tué tous ceux qui se trouvaient là sur le coup de la folie.
Un véritable carnage.
Il avait pris sa décision désormais. Il vivrait pour détruire les hordes de démons qui pullulaient à travers la contrée.
Le voyage de Ryan dura des jours, puis les jours devinrent des semaines. Et telle la grande Faucheuse ordonnant la vie et la mort, il tuait tous les démons qui se trouvaient sur son chemin. Peu importe, homme, femme, vieillard, enfant... Pas un seul ne devait échapper à sa folie vengeresse.
« Tu vas me tuer moi aussi ? »
C'était les paroles d'un petit garçon, un démon dont Ryan venait de tuer les parents.
« Oui... Toi aussi, je vais te tuer... »
Le petit garçon se rapprocha de lui.
« S'il vous plaît, avant de me tuer, racontez-moi pourquoi vous êtes devenu celui que vous êtes aujourd'hui... »
Ryan rangea son épée et s'assit auprès du petit garçon. Il lui raconta tout, du début à la fin, le massacre auquel il avait assisté, la mort de sa bien-aimée. Le démon s'était endormi près de lui, sans méfiance. Ryan l'observa de longues minutes, sans bouger, silencieusement. Puis il prit sa décision. Il sortit son épée de son fourreau et l'égorgea. Le petit démon n'avait pas souffert, du moins le souhaitait-il au plus profond de son cœur. Il prit son corps sans vie et le déposa près des cadavres encore chauds de ses parents. Ryan pria, chose qu'il n'avait pas faite depuis très longtemps, puis se remit en quête d'autres démons à exterminer.
Alice au pays des zombies
Alice se réveilla doucement. Elle se leva et traversa la chambre jusqu'à la fenêtre d'où provenait la lumière du jour. Le soleil était haut dans le ciel, et la jeune fille ne savait pas depuis combien de temps elle s'était endormie. Au dehors, tout semblait désespérément vide. La ville n'était déjà pas bien vivante en temps normal, mais là, c'était encore pire. Alice soupira longuement et descendit au rez-de-chaussée.
« Papa ? Maman ? »
Aucune réponse.
La jeune fille sentit sa tête lui faire atrocement mal d'un seul coup. Comme si quelqu'un lui enfonçait un couteau à l'intérieur pour la faire souffrir. Alice tomba à genoux sur le sol, la tête entre ses mains. Elle souffrait le martyr.
Puis, plus rien.
Soudainement, la douleur était partie comme elle était arrivée. Lentement, la jeune fille se releva et sortit au dehors pour prendre l'air.
Personne.
Les rues étaient vides. Alice se mit à marcher au gré de son envie, arpentant les ruelles. Mais il n'y avait personne. Pas un chat. Au bout d'un moment, la jeune fille s'arrêta tout net. Là-bas, derrière le banc, quelque chose avait bougé.
« Il y a quelqu'un ? »
Pas de réponse encore une fois. Au fur et à mesure qu'elle se rapprochait, elle entendait un grognement des plus étranges. Jusqu'à se retrouver face à face avec...
« Aaaah ! »
Alice avait hurlé d'un seul coup. La créature s'était relevée, sentant la chair fraîche de la jeune fille qui rebroussa chemin en courant, les larmes aux yeux. Arrivée dans une petite ruelle, elle se laissa tomber contre le mur de pierre et pleura silencieusement.
Elle n'y comprenait rien.
Depuis qu'elle s'était réveillée, ses parents avaient disparu, la ville semblait abandonnée et maintenant elle était poursuivie par une créature dont elle pensait qu'elle n'existait pas.
Un zombie.
Un bruit se fit entendre près d'elle. Alice se releva, tremblante. Un peu plus loin, ils étaient quatre ou cinq, elle n'était pas sûre. Doucement, elle se faufila au fond de la ruelle. Ils se rapprochaient, ils la sentaient.
Une impasse.
Elle était prise au piège. Bêtement.
Alice tomba à genoux sur le sol, les larmes aux yeux. Alors elle allait mourir comme ça ? Dévorée par une horde de zombies avide de chair fraîche ? Ils allaient se battre pour lui arracher ses entrailles ? Alice tressaillit à cette idée.
Les grognements se rapprochaient de plus en plus. La fin arrivait à grands pas, et la jeune fille ne savait pas ce matin-là que tout se passerait ainsi. Si seulement elle l'avait su...
« Est-ce que tu veux un coup de main ? »
Alice leva les yeux vers le balcon d'où provenait la voix. Un peu plus haut, au deuxième étage d'un immeuble, un jeune homme l'observait. Il devait avoir à peu près le même âge qu'elle. Face à elle se trouvaient maintenant les créatures sans vie... La jeune fille hurla :
« Je vous en supplie, aidez-moi ! »
Un large sourire aux lèvres, l'inconnu avait enjambé le balcon pour retomber près d'elle. Alice n'en croyait pas ses yeux. Il venait de sauter une hauteur de deux étages et n'avait pas une seule égratignure. Il s'était mis face à elle, laissant les morts-vivants s'approcher lentement. Puis Alice ferma les yeux lorsqu'il se jeta sur eux. Elle entendit des bruits d'os qu'on craque, de membres qu'on arrache, de gargouillis inaudibles... La jeune fille pensait qu'il était mort, et que s'en était fini d'elle aussi.
« Est-ce que ça va ? »
Alice leva ses grands yeux remplis de larmes vers le jeune homme. Il n'était pas blessé et semblait en pleine forme. Elle acquiesça doucement en hochant la tête lentement de haut en bas. Il continua :
« Tu ne devrais pas rester toute seule ici... Il y a de grandes chances pour que tu te fasses bouffer n'importe quand. Que dirais-tu si je devenais ton garde du corps ? »
Alice se jeta dans ses bras en pleurant toutes les larmes de son corps. Il lui chuchotait doucement à l'oreille :
« Calme-toi, tu risques d'en faire revenir d'autres... »
Puis elle le suivit sans émettre aucune résistance.
Il n'avait pas de nom. Il s'était réveillé, comme elle, dans un monde rempli de créatures avides de chair fraîche. Il semblait vivant, mais quelque chose faisait que les morts-vivants n'essayaient pas de le dévorer comme Alice. La jeune fille se sentait seule dans ce monde bouleversé, mais elle avait désormais un allié sur qui elle pouvait compter.
Mourir dans tes bras
Il n'y a rien ni personne pour reprendre en main le destin de tous ces hommes qui se battent un peu plus chaque jour pour survivre face à l'invasion des démons.
Le petit village de Kyndard était dévoré par les flammes incandescentes. Tanis et Eastelle observaient le massacre de loin. Il leur fallait fuir s'ils voulaient continuer à vivre.
Mais que signifiait vivre dans ce monde sans cesse en guerre ? C'était l'équivalent de l'enfer, et les deux jeunes gens le savaient depuis si longtemps... Tanis avait proposé de fuir très loin, dans d'autres contrées, Eastelle avait accepté. Tous deux s'étaient mis en route...
Trop tard, malheureusement. Le village venait d'être attaqué, les pillards massacraient hommes, femmes et enfants. Tanis et Eastelle avaient vu au loin un petit garçon offrir sa gorge au couteau que tenait l'un des pillards. Il tenait dans ses bras le cadavre de sa petite sœur. Eastelle fermait les yeux pour ne pas voir ce qui suivait. C'était horrible. Tanis l'avait prise par le bras et tous deux s'étaient mis à courir pour fuir cet enfer. C'est alors qu'une flèche avait atteint le jeune homme en plein cœur. Tout était devenu noir autour de lui et il sombra dans les bras de la jeune fille en pleurs.
Le vide. Il n'y avait que du vide autour de Tanis. Il était mort, il le savait... Eastelle, il voulait savoir ce qui lui était arrivé. Face à lui se trouvait une lueur bienveillante. Le jeune homme s'était avancé vers elle et ouvrit les yeux d'un seul coup.
Le soleil brillait et Tanis se releva, touchant sa poitrine, n'y sentant pas cette douleur atroce qui l'avait fait sombrer dans l'inconscience. Peut-être était-ce le paradis ? Une rivière coulait non loin de là et il s'y regarda. Tanis ne se reconnut pas dans le miroir de l'eau. Ses cheveux étaient devenus blancs comme la craie, sa peau, autrefois si claire, était devenue sombre comme le charbon. Il était devenu un démon. Alors il s'était mis à courir, sans se soucier où il allait.
Après plusieurs jours, il s'arrêta dans un petit village. Personne. Les rues étaient désertes.
« Ils ont peur de moi, c'est normal... »
Il vit au loin, près d'un ruisseau, une jeune femme qu'il reconnut aussitôt.
« Eastelle ? »
Elle se retourna vers lui et prit peur.
« Comment peux-tu connaître mon nom démon ! L'exterminateur est dans les parages, tu devrais fuir d'ici ! »
« Eastelle... Rappelle-toi... Le village qui brûlait... On fuyait tous les deux cet enfer... Et je suis mort... Cette flèche... »
« Tanis ? »
Mais le jeune homme ne put continuer. Une épée lui avait traversé le corps et son sang se vidait par flots sur le sol. Tanis mourut une seconde et dernière fois dans les bras de la jeune femme qu'il aimait. Eastelle regarda l'exterminateur dans les yeux, les larmes coulaient le long de son visage déformé par la tristesse.
« Vous ne semez que mort et tristesse autour de vous, exterminateur... Êtes-vous pourvu de sentiments au moins ? »
Sans la regarder, l'exterminateur lui avait répondu :
« Celui qui ressent des sentiments est l'être le plus malheureux du monde. J'ai appris à les abandonner il y a bien longtemps... »
Il essuya son épée pleine de sang et laissa la jeune fille seule avec sa tristesse.
Amour maudit
Enfin, Konrad avait consenti à nommer Krysha mercenaire. La jeune femme était plus que ravie quand il lui avait annoncé la nouvelle ce matin-là. Malgré son apparence frêle, Krysha savait manier sa hache à deux mains avec rapidité et dextérité. Son mentor, Konrad, était un ancien chevalier de la garde royale d'Endahar. À présent, il s'occupe de diverses missions au sein du royaume, car monstres et démons errent encore dans ces contrées.
Il y a trois ans, il avait perdu un œil en sauvant Krysha d'une attaque de démons. Elle s'en voulait depuis ce jour-là et elle avait décidé de devenir comme lui, aussi forte, pour le protéger. Il l'avait initiée aux arts du combat et, après toutes ces années d'efforts, il l'avait enfin reconnue comme son égal.
Leur première mission en duo devait être des plus simples : ils devaient débusquer des gobelins d'une ancienne tour qui commençait à sombrer en ruines. Après les avoir exterminés, la jeune fille eut le malheur de toucher une porte maudite. C'est alors que se libéra le roi démon, celui-là même contre lequel Konrad s'était battu dans sa jeunesse. Et l'homme savait que le sacrifice pour le sceller était terrible.
Le roi démon s'empara de Krysha et lui dévorait son âme lentement... Il lui raconta toute la vérité tout en la faisant souffrir : elle était la fille de celui qui l'avait scellé et, en la tuant, plus personne ne pouvait se mettre sur son chemin.
Les larmes aux yeux, Krysha demanda à son mentor de faire son devoir. Celui qu'il avait déjà accompli il y a très longtemps. Alors l'homme se jeta sur la jeune femme, lui transperça le cœur ainsi que celui du roi démon.
La paix était revenue définitivement dans la contrée d'Endahar, mais pas dans le cœur de Konrad, qui avait mis fin aux jours de la personne qu'il chérissait le plus au monde...
Divine trahison
Johrind était une petite contrée sans histoires. Les guerres avaient cessé depuis longtemps et la paix régnait. On racontait que des créatures divines vivaient dans les forêts et que ceux qui les apercevaient auraient leur bénédiction éternelle.
Glendwall ne croyait pas à ces sornettes. Les gens du village lui avaient dit qu'il finirait par être maudit s'il continuait à penser de cette manière, mais le jeune homme s'en moquait éperdument. Il avait beau fouiller les bois et les forêts des environs, il n'y avait pas de traces de créatures divines.
Jusqu'au jour où il fit la rencontre de Soarë.
Soarë était un elfe, l'un des derniers survivants de cette race. Très vite, ils sympathisèrent et, dans le village, il se murmurait que Glendwall était sous la protection d'un être divin. Dès lors, plus personne ne voyait le jeune homme comme avant. Aussi ce dernier se permettait-il certaines choses...
Un soir, Kaléria, une jeune fille du village, fut retrouvée étranglée au bord d'un chemin. Comment la jeune fille avait-elle pu mourir de la sorte ? Glendwall savait, disait-il, qui avait fait une chose pareille. C'était Soarë qui avait mis fin à la vie de la malheureuse car il était jaloux de l'amour qu'il lui portait. C'en était trop pour les villageois qui prirent le chemin de la forêt, armés de torches et de lames.
Glendwall ne manifesta aucune émotion face à son ami qui ne comprenait pas ce qui se passait. Lorsque Soarë implora sa pitié, Glendwall fit la sourde oreille. Les villageois discutaient de la sentence à adopter, les deux amis se regardèrent droit dans les yeux, silencieusement. L'un était rempli de haine, l'autre de colère.
Et lorsque l'on brandit la hache au-dessus de la tête de l'elfe, celui-ci maudit Glendwall par trois fois. L'arme retomba lourdement et la tête de Soarë roula sur le sol, les yeux grands ouverts, contemplant celui qui l'avait trahi.
La malédiction se réalisa le lendemain matin : Glendwall s'était tué en tombant du haut d'une falaise.
À en mourir...
Zeik détestait les humains malgré le fait qu'il appartenait à cette race par son père.
Son père...
Il jura en y repensant. Un humain qui avait profité de sa mère, une nuit, et qui l'avait laissée là, seule avec cet enfant dans son ventre. Cet enfant, c'était lui. Il avait grandi et sa haine envers les humains avec lui. Elle avait atteint son paroxysme le jour où sa mère avait été tuée par des pillards humains.
Depuis qu'il était devenu chasseur de monstres, il refusait catégoriquement de faire équipe avec un humain.
« Va te faire voir Roth ! »
Zeik avait hurlé. Le dénommé Roth, un demi-elfe lui aussi, n'avait pas bougé.
« Écoute Zeik, il serait suicidaire que tu y ailles seul. Ce dragon te tuerait comme on briserait une brindille. Il te faut un partenaire pour cette mission et c'est pour cela que j'ai choisi Ys... »
« Si c'est un humain... »
« C'est une humaine... »
« Une femelle en plus ? Tu veux que je t'étripe Roth ? »
« C'est ça ou alors tu vas chercher des missions ailleurs Zeik... »
Refoulant sa rage, il accepta.
Le lendemain, Ys l'attendait déjà au point de rendez-vous. Le regard de la jeune femme était rempli de rage en le voyant.
« Si on m'avait dit que je ferais équipe avec un elfe, j'aurais refusé... »
« Pareil pour moi, maudite femelle... »
En vérité, Zeik était troublé par la jeune femme qui le fusillait du regard.
« Et bien l'elfe, il serait peut-être temps que nous allions mettre une trempe à ce dragon... Même si j'aurais pu le faire seule... »
Zeik n'avait pas répondu et l'avait suivie dans les profondeurs de la grotte du dragon. Ils n'avaient pas marché très longtemps que ce dernier se trouvait face à eux. Les deux chasseurs de monstres se tenaient prêts à en découdre. Armés, ils foncèrent ensemble sur la bête. Le combat était terrible et, malgré les nombreux coups portés, le dragon ne faiblissait pas. Ys tomba sur le sol, blessée. Elle allait être tuée. Tandis que le dragon se rapprochait dangereusement d'elle, Zeik lui enfonça son épée dans l'arrière du crâne. La bête se débattit quelques instants avant de tomber au sol, sans vie. Ys se releva brusquement.
« Pourquoi m'avoir sauvée ? Je croyais que tu détestais les humains ? »
Zeik s'approcha d'elle et leurs visages se firent face.
« Je te hais, petite femelle... »
Puis il déposa un baiser sur ses lèvres. Ys recula, les yeux agrandis par la surprise. Zeik, un grand sourire aux lèvres, murmura comme pour lui-même :
« Un elfe qui déteste les humains et une humaine qui déteste les elfes... Un couple infernal ! »
Il se mit à rire, la première fois depuis bien longtemps.