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Essais

Comment Dieu a tué mon peuple

À travers le regard de Cuauhtli, revivez la tragédie de la conquête espagnole et la chute de Tenochtitlan. Un récit poignant sur l'anéantissement d'un peuple aujourd'hui oublié.

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« Sur un radeau géant, venu par l'Est, Quetzalcoatl reprendra possession de son trône »

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Mi-homme, mi-animal, de longs poils sur la barbe, empestant le voyage et les intempéries, il est là. Se tenant debout, il regarde avec avidité le métal jaune qui orne nos coiffes, nos maisons, nos rues, la cité de Tenochtitlan.

Le Tonalpohualli l'avait prédit, les prêtres l'avaient senti et l'Empereur déjà nous fait ses adieux d'une voix fébrile et apeurée. Le Serpent à Plume serait-il alors de retour ? Serait-il revenu pour reprendre son règne comme la prophétie l'annonçait ?

Nos ennemis déjà s'allient à lui. Totonaques, Tlaxcaltèques et Otomis aux côtés des armes bruyantes qui crachent du feu. Oui, pour sûr, la puissance des Dieux supporte ces hommes semi-divins... Cet homme, mi-animal, son aspect m'effraie au plus haut point. Je voudrais fuir, m'en aller, hurler, crier. Mais certains déjà ne se privent pas. Un tonnerre retentit et le sang coule, les édifices explosent et les femmes pleurent. Nous sommes au jour 1-coatl (serpent) de l'année 3-calli (maison). Certains disent que c'est l'année roseau.

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Moi Cuauhtli, je voudrais me battre. Moi Cuauhtli, je voudrais revoir la splendeur de Tenochtitlan revivre et la spiritualité de Teotihuacán triompher sur cet usurpateur, cet imposteur. Ils sont venus pour nous voler nos richesses et réduire en esclavage mon peuple qui déjà meurt d'une fièvre délirante étrange que nous ne contrôlons plus.

Déjà les jours ont passé, et le poids de cette pierre rompt le dos et mes membres me lancent. J'ai mal, je souffre pour cette divinité que je ne connais pas et dont l'autorité m'échappe. Seul ce sigle, là tout en haut, celui qui désormais surplombe le Temple Majeur semble calmer les ardeurs des hommes barbus et leur soif de richesse.

Déjà nos villes sont mornes et le métal doré s'en va vers l'Est. Où sont passées les couleurs, le rouge, le vert ? Où est passé le brillant de ce métal qui les rend si fous ? Où est passée la splendeur de nos cités ? Ils ne nous laissent que cet objet qu'ils appellent « espejo » (miroir) ; je vois mes semblables donner leurs vies entières pour voir le reflet de leur âme dans ces minuscules carrés ridicules, mais j'avoue être impressionné moi-même... Non... J'ai peur... J'ai mal...

« Commence alors un long travail de destruction... Quarante ans après l'arrivée des Espagnols, la conquête de l'empire aztèque est achevée et le culte des dieux cruels commence à s'effacer dans les esprits. Les Aztèques devenus sujets espagnols adorent le Christ et sur les ruines des temples et des palais s'élève une nouvelle cité, Mexico. »

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Nous sommes désormais beaucoup moins et j'en suis conscient le matin quand je me réveille. Mes frères sont morts des maladies étranges, assassinés, torturés ou épuisés.

Le soleil brûle sous la chaleur de l'été sur le site de Teotihuacán. Mais il faut bien travailler pour vivre. Moi, je vends des arcs en plastique aux enfants des touristes venus de l'Est, du Nord, du Sud ou simplement du District Fédéral (la ville de Mexico). Cela ne me rapporte pas grand-chose, de quoi acheter quelques « caguamas » pour boire avec les amis le soir... Tous les soirs... Et le lendemain je recommence et cela indéfiniment. Les autres vont à l'école, les autres ont des logements décents, les autres s'appellent Pablo, Juan, Alejandro... Moi je m'appelle Cuauhtli et mon peuple est mort et l'État l'oublie. Nous sommes les rejetés de la nation, nous qui parlons Náhuatl ; nous qui avons connu la splendeur, la richesse, la puissance et l'or, aujourd'hui nous connaissons la pauvreté, la poussière et non les droits. Nous sommes la honte de la nation, le peuple oublié qui voudrait vivre.

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Toutes les nuits je fais le même rêve. Toutes les nuits je le vois, LUI, celui qu'on a nommé Quetzalcoatl mais qui en vérité s'appelle Hernan Cortés... Celui qui a volé le pouvoir du dernier empereur Cuauhtémoc, celui qui nous a envoyés en enfer ; l'Enfer de la vie, de la pauvreté sans fin ni retour. Dieu nous a tués, Il a tué notre dignité et nos vies et chaque matin je me réveille et je ne suis rien et mes enfants non plus.

Qui ose dire que nos Dieux furent cruels ? Ils étaient grands et fiers et venaient sur Terre eux-mêmes pour dicter leurs messages. Lui envoie son fils et corrompt le Monde entier, extermine les peuples et les cultures, tue les Hommes et anéantit les espoirs de survie dans un monde hostile où seuls les riches vivent et les autres trépassent dans l'oubli. Nos esprits errent dans les musées quand nos corps cherchent en vain la marche de la survie dans un coin reculé de pays que les guides touristiques ne mentionnent pas : dangereux.

Voilà comment Dieu a détruit mon peuple et ma vie... Voilà comment Dieu m'a transformé en attraction touristique... Voilà comment Dieu a détruit un continent et les peuples anciens en son sein.

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ragnarök
Nemesis Divina @ragnarök
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