
— Asseyez-vous, allez-y.
La voix est mielleuse, coulante, presque douce. Gabriel, assis, regarde maman s'installer sur la chaise à côté de lui. Il espère un regard, un sourire ou un clin d'œil comme d'habitude, mais rien ne vient. Elle ne s'occupe pas de lui. Elle s'assoit nerveusement, pose son sac à sa droite et continue de fixer l'institutrice assise de l'autre côté du bureau.
Madame Laffon, la meilleure institutrice de l'école — la plus sévère aussi — se met à parler. Derrière ses petites lunettes triangulaires, Gabriel peut voir ses petits yeux gris qui le fixent. Il baisse la tête pour ne plus la voir ; il préfère regarder ses pieds qui se balancent à quelques centimètres du sol. La chaise est encore trop grande pour lui. Il faut reconnaître qu'il n'est pas bien grand pour son âge : à huit ans, on doit pouvoir s'asseoir sur une chaise de grand sans avoir les pieds qui pendent. Ce n'est pas son cas. Il n'est pas grand, ni dans son corps ni dans sa tête, mais il ne veut pas le devenir. Il écoute la conversation. On parle de lui. Il voudrait bien intervenir, mais il a trop peur. Il ne faut pas couper la parole aux adultes, ça, maman le lui a appris. Alors il se tait et attend.
— Vous comprenez, madame Galin, Gabriel est toujours ailleurs. Il n'écoute pas quand je parle, et si je lui pose une question, il ne peut jamais me répondre. Il pense toujours à autre chose…
Madame Galin ne répond pas. Elle regarde son fils avec tristesse ; elle ne sait pas quoi dire.
— Je ne sais plus quoi faire avec lui. J'ai essayé la gentillesse, mais ça n'y change rien. Et dès que j'essaie de le brusquer un peu, il se met à pleurer. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse… ?
Gabriel voudrait protester. Comment peut-elle dire ça ! La gentillesse ? Elle n'a jamais été gentille avec lui. Elle l'a toujours grondé, toujours obligé. Elle n'a jamais eu un seul mot gentil pour lui. Il regarde sa mère qui n'a toujours rien dit. Il voudrait qu'elle le regarde comme elle le fait chaque fois qu'elle comprend ce qui ne va pas. Elle est douée pour ça, sa maman. Elle devine toujours tout. Il suffit qu'elle le regarde quand il rentre le soir, et elle comprend. Pas besoin de lui expliquer comment il s'est fâché avec un ami, comment il a fait un trou dans son pantalon en tombant, comment il a déjeuné avec Blandine à midi et elle l'a embrassé sur la joue. Pas besoin de lui expliquer tout ça : elle le sait déjà. Elle va tout comprendre encore une fois. Oui, elle comprendra. Elle répondra à madame Laffon qu'elle n'a qu'à être plus gentille, et puis ils sortiront de cet affreux bureau, et Gabriel pourra rentrer chez lui retrouver son chien, ses nounours, et manger un goûter préparé par maman en regardant la télé. Il la regarde, mais elle ne le regarde pas. Elle a l'air triste, désolée, comme si elle ne savait pas quoi faire. Gabriel lui sourit faiblement. Il voudrait prendre sa main pour lui demander qu'elle l'emmène loin, mais il n'ose pas. Il sent les vilains petits yeux gris posés sur lui.
Une étrange idée lui vient. Et si elle ne comprenait pas ? Et si, cette fois, elle ne savait pas déjà ? Non, elle sait ! Elle doit forcément savoir. Il faut qu'elle sache !
— Je comprends bien, madame Laffon, mais qu'est-ce que vous suggérez ?
Gabriel se raidit sur la chaise dure. Elle n'a pas compris. Il lui lance un regard implorant ; ses yeux se mouillent déjà.
— Eh bien, il est clair que votre fils souffre d'un problème de maturité…
Maturité ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça ne fait pas partie du vocabulaire d'un enfant de huit ans. Pourtant, Gabriel l'a déjà entendu. C'est peut-être le pédiatre qui a dit ça. Il n'en est pas très sûr. Pour lui, ce mot n'évoque qu'une histoire de fruit, de pomme pour être exact. Oui, une belle pomme rouge. Il l'imagine déjà, elle est là, posée devant lui. Il pourrait presque l'attraper s'il voulait, mais il n'ose pas bouger. Et puis il préfère imaginer, c'est bien plus amusant. Ce mot… maturité… il ne le connaît pas, mais il sait que c'est un mot important pour les grands. Sans savoir bien pourquoi, il se doute qu'il l'entendra souvent maintenant, et ça sera rarement agréable.
— Si j'ai un conseil à vous donner, madame Galin, c'est de le faire grandir. Il faut qu'il sorte de sa petite bulle. Mais dites-moi… vous lui avez dit pour le père Noël ? Vous lui avez dit qu'il n'existait pas ?
Maman hésite. Gabriel est pétrifié.
— Non, on ne lui a rien dit. On voulait laisser passer encore un Noël et puis…
Une larme glisse sur la joue rose de Gabriel et il passe sa manche sur son visage. Madame Laffon le regarde avec dédain. Le père Noël. Alors tout ça… Pourquoi a-t-elle dit ça ? Maintenant qu'il sait, il voudrait oublier. Il avait encore envie d'y croire. Il s'en doutait un peu, mais c'était tellement mieux comme ça. Trop tard maintenant. Elle a tout cassé. Il pleure vraiment cette fois. Ses yeux sont inondés de larmes. Au moins comme ça, il ne peut plus voir le visage méchant de l'institutrice. Il attend un geste de sa mère. Il voudrait bien qu'elle le prenne dans ses bras, qu'elle le réconforte, mais elle ne le fait pas. Elle le regarde avec tristesse, mais il ne peut plus le voir. Il les écoute encore parler. Madame Laffon suggère d'arrêter les dessins animés. Maintenant, Gabriel ne regardera que des documentaires. Et puis il faut ranger les livres pour bébés aussi. Plus de cahiers de coloriage, plus de dessin. Et il s'habillera tout seul le matin. Elle préparera son goûter toute seule. Et il fera tout tout seul. Et il sera tout seul…
Maman écoute et se contente de dire oui. Maintenant c'est sûr, elle n'a rien compris. La conversation finit par se terminer. Madame Laffon a un grand sourire. Elle jubile, elle a gagné. Maman ne sourit pas, elle est même très triste. Elle prend son fils par la main et quitte le sinistre petit bureau. En passant dans le couloir, Gabriel remarque Blandine assise sur un banc. Son père est assis à côté d'elle ; il a l'air préoccupé lui aussi. Il comprend : elle aussi, il va falloir qu'elle « grandisse ». C'est pour ça que madame Laffon fait venir son papa. Elle lui sourit. Il lui répond par un sourire forcé, et puis il entend la voix de l'institutrice.
— Bonjour, monsieur Velti. Bonjour, Blandine. Entrez, installez-vous.
Il se retourne et il essaie de ne pas entendre la porte du bureau qui se referme derrière eux.
Lorsqu'ils sont arrivés dans la cour et qu'il n'y a plus personne autour d'eux, maman s'arrête. Elle s'accroupit et se place devant lui. Gabriel essaie de sécher ses dernières larmes. Elle le regarde en souriant, elle caresse ses cheveux blonds ébouriffés et lui parle avec douceur.
— Tu sais, Gabriel, madame Laffon n'a pas tort. Il faudrait qu'on arrête de regarder les dessins animés, le coloriage et les goûters. Tu es trop grand pour ça maintenant.
Gabriel ne répond rien. Il la regarde.
— Allez, pleure pas. On rentre à la maison maintenant. Tu vas aller faire tes devoirs.
— Tu m'aideras à les faire ?
Sa petite voix est triste et hésitante. Maman le regarde tendrement, elle sourit encore et répond :
— Non, je te laisserai les faire tout seul maintenant. Tu n'as plus besoin de moi. Tu les feras tout seul, comme un grand !