
Six heures du matin, le ciel est clair, presque transparent, aucun nuage en vue, juste un rayon de soleil et la douce brise de ce vent de printemps. Un ciel paradisiaque qui contraste avec la vie d'ici, celle de l'intérieur, de l'ombre...
Une porte s'ouvre sur Hay boulevard. Un léger sifflement, un faible crépitement se laisse percevoir, une flamme qui danse sous une cuillère de métal sur laquelle sont apposées les marques de précédentes utilisations : ce dépôt noirâtre si propre aux ustensiles des toxicomanes, cette teinte due aux nombreux chauffages que la cuillère a subis pour permettre à son propriétaire de purifier sa dose. Au bout du manche, une main tremblante mais experte, une main qui connaît les moindres gestes, qui répète ceux-ci comme à son habitude, qui exécute sans broncher mais avec une certaine impatience les cinq étapes quotidiennes : la cuillère, la drogue, le jus de citron, la flamme et puis le moment crucial — la seringue et le ticket gagnant pour un petit tour au paradis. Un paradis si loin quand on y pense, mais si près quand on y est de l'enfer, de ce squat, de son odeur nauséabonde, de ce trou où s'enterrent toxicomanes, prostituées et autres malchanceux.
La violence du quotidien au squat Hay boulevard
Ici, jamais de gros dealers, juste des mecs en manque qui veillent sur leur came comme on n'a jamais veillé. Ils n'ont que ça, il s'agit de leurs uniques biens. Ils l'ont gagné en risquant tout, en perdant même parfois leur dignité — si seulement il leur en restait. Ils l'ont eu grâce à cette nana agressée dans l'escalier, grâce à leurs points ou tout simplement grâce à leur cul.
Le squat de Hay boulevard, ce n'est pas n'importe quel squat. Ici, on fait sa place, on entre avec recommandation d'une tierce personne. Et pourtant, ce n'estqu'une cave, une simple cave aux murs complètement pourris qui s'effritent au moindre choc, un trou en pleine cité où les descentes sont fréquentes, où l'odeur de cannabis a laissé place à celle de l'héroïne, où la vie n'en est pas une. Combien de personnes habitent ici ? On ne peut pas les compter, entre ceux qui arrivent, ceux qui ne rentrent qu'un soir sur deux et ceux qui resteront à jamais dans l'endroit macabre où ils prirent leur dernier shoot et l'allée simple pour le bad trip. La population de Hay est changeante. Il y a toujours du monde, toujours quelqu'un allongé dans un des coins de la pièce, à même le sol, la tête contre le béton noirci et craquelé par les diverses sources de chaleur nécessaires aux consommateurs d'héroïne.
Quand la police frappe
Et cette flamme qui danse, qui tournoie sous le métal, cette main qui devient de plus en plus pressée, cette jeune femme qui la tient fermement, son sourire angélique, ses cheveux d'un blond délicat... Une porte s'ouvre précipitamment. Un jeune homme aux cheveux d'un brun peu commun, au visage ténébreux et aux yeux d'un vert émeraude sort de son encadrement :
— « Clara, grouille merde, v'là les flics ! »
La cuillère tombe dans un choc sonore sur le sol froid, le mélange se répand en une petite flaque jusque dans un des coins du mur, laissant dans son sillage la précieuse poudre blanche. La flamme s'éteint dans un dernier soupir. Le crépitement ne se fait plus entendre.
L'évasion dans les couloirs infernaux
Et la course commence. Une course interminable dans les couloirs souterrains du squat, étroits et hostiles. Un tonnerre de pas, synonyme de poursuites effrénées entre squatters et forces de l'ordre, se fait entendre jusqu'à l'étage inférieur. Des cris, des hurlements de mecs désespérés pour qui cette descente va s'avérer fatale. Et ce couple qui essaye de s'enfuir... impossible, toutes les issues sont bloquées. Reste l'unique solution, la seule issue : the box. Un pan de mur qui abrite une cache, une cache que seuls les « anciens » connaissent, un lieu repoussant mais on ne peut plus sûr.
Clara n'était jamais venue ici, ce n'est qu'un lieu de secours, une protection contre les arrestations. Elle ne connaissait pas même son existence. Le stress retombe, elle se retourne et détaille chaque partie de ce nouvel univers : une pièce carrée avec pour unique ameublement un canapé défoncé où les rats semblent apprécier de séjourner, des murs fissurés sur lesquels la moisissure a daigné remplacer la tapisserie, et aucune arrivée d'air. La boîte, c'est comme ça qu'on l'appelle. Ce nom lui va bien. On suffoque ici. Prions que les flics ne restent pas trop longtemps, que l'évacuation soit rapide pour que nous puissions enfin sortir.
L'enfer du manque
La jeune femme n'a pas pris sa dose, le manque commence à se faire ressentir. Il fait froid dans cette pièce. Je tremble, ma tête me fait souffrir, il me semble que quelqu'un s'amuse à frapper dedans. Mon pouls s'accélère, mes jambes se dérobent sous moi, mais je m'efforce de rester debout. Vite, qu'ils se dépêchent, qu'ils évacuent ! Il faut que je sorte, que je trouve un fournisseur, du nouveau matos... j'aurais ma dose au minimum dans deux heures si les flics décollent de suite, et il le faut, je ne pourrai pas tenir plus...
L'amour dans la détresse
Kévin la retient dans ses bras et la serre encore plus fort car la crise a débuté. Il sent son corps se contorsionner malgré la pression qu'il exerce sur ses membres afin de la calmer. Il lui parle, essaie de la rassurer, mais rien n'y fait. La loi du manque est supérieure à la loi du cœur et cela l'oblige à la voir souffrir contre lui, à écouter les gémissements qu'elle laisse échapper, signe d'une profonde douleur. Il donnerait tout pour que sa souffrance cesse, pour que tous deux puissent s'échapper de cette vie de déroute, de peur et de crises. Mais il n'a rien, rien à donner, pas même une dose, pas un gramme d'héroïne qui permettrait d'arrêter la crise de Clara. Il n'a plus que ce cœur qui a trop souffert et ce corps intoxiqué...
Il me serre contre lui, il me soutient et il m'aime, mais il ne peut rien pour moi. Un toxicomane est destiné à être seul et je le suis malgré son appui. Son amour, je l'accepte, moi-même je l'aime, mais comment vivre ici ? Ce squat n'est pas une vie. Et même s'il me soutient aujourd'hui, qui sait ce qu'il fera demain ? Je m'efforce de ne pas y penser, je m'agrippe à lui pour m'empêcher de tomber. Je ne veux pas partir, j'ai décidé de m'en sortir, mais ça je l'ai décidé tant de fois, des fois de trop. Et je sais que je n'arrêterai pas, qu'une fois sortie je me ferai mon shoot et puis recommencerai jusqu'à en crever. Pourtant je rêve, je rêve d'une vie, une vie avec lui loin de tous ces dealers, de toute cette came, d'une vie où le bonheur n'est pas artificiel.
Je sens son cœur, à moins que ça ne soit le mien ? Peu importe, ils sont mêlés. J'ai le sien, il a le mien, nous ne formons qu'un. Et dans cette pénombre je le regarde, son visage d'une beauté sans égal, la noirceur de ses cheveux... Dans la pénombre je la regarde, ou plutôt je l'admire, si belle même dans ce moment difficile, ses cheveux qui la rendent angélique...
Le silence après la tempête
Le silence. Plus aucun bruit, seuls ceux des deux corps tapis dans l'ombre. Mais dans l'immeuble règne un calme étrange.
— « Ils ont évacué, sortons. »
Kévin prit la main de Clara et l'amena vers la sortie de la pièce pour rejoindre le couloir qu'ils emprunteront ensuite afin de respirer l'air de cette matinée printanière.
— « Suis-moi, je préfère passer devant, je te dirai quand tu pourras sortir, on ne sait jamais. »
Kévin passa donc et Clara attendit. Un bruit de bagarre se fit entendre, puis un coup et un gémissement qui laissèrent place au silence.
— « Kévin ! » appela Clara, apeurée.
— « Kévin ! »...
Silence...