
Au commencement, nous n'étions que des enfants ou des adolescents normaux ; nous n'avions rien demandé, et surtout pas cela... À cette époque, je pouvais encore rire avec mon vrai grand frère...
Le crépuscule de sa vie
Le vent soufflait un peu trop fort cet après-midi-là. Aussi, quand Romaric et moi eûmes fini de balayer les dernières feuilles de la tombe de nos parents et replacé les fleurs sur le marbre froid, il décida qu'il était temps de repartir.
Romaric voulait fuir vers le nord du pays afin de s'éloigner le plus possible de la guerre qui sévissait ici. Étant adulte et mon seul tuteur légal, je n'avais pas d'autre choix que de le suivre. Nous roulions depuis plusieurs jours sur sa moto. Nos neuf ans d'écart entraînaient souvent des disputes liées à une incompréhension mutuelle.
Malgré ces nombreuses altercations fraternelles, nous tenions beaucoup l'un à l'autre. Nous savions que nous n'avions plus que nous deux comme seule famille, et cela nous rapprochait beaucoup.
Arrivés au port de Guerrini, mon frère me demandait, ou plutôt ordonnait :
— Surtout, tu ne bouges pas d'ici et tu gardes la moto. Compris ? Je vais « chercher » de la tune pour Ravenna, comme ça on pourra dormir dans un hôtel avec un peu de chance et trouver un boulot.
— Mais c'est un quasi désert là-bas ! Il n'y a que les gardiens d'Eole et les chimères ! Tu n'as pas l'intention de te faire recruter quand même, Romaric ! Ce sont des fous ! On va se faire tuer !
— Ne t'inquiète donc pas, Erika, je sais ce que je fais, ok ? Et puis tu pourras apprendre plein de choses toi aussi.
— Sauf que moi je ne suis pas candidate au suicide ! Si tu veux te foutre en l'air, Romaric, c'est ton problème, pas le mien !
Il soupira et me souleva pour me placer sur sa moto.
— Et tu la gardes bien !
Ce qui signifiait, dans son langage, que c'était comme ça et pas autrement...
Les gardes d'Eole étaient réputés pour être des guerriers sanguinaires sans sentiments. Ils devaient parcourir le monde à la recherche de divers cristaux de vie afin de les offrir au dieu Eole lui-même. Pour moi, cela ressemblait plus à une secte qu'à un groupe militaire...
Ces pierres si précieuses étaient scellées dans l'organisme de certaines chimères et dans certains temples païens. Les gardiens tuaient tous ceux qui étaient sur leur route, et le fait que Romaric veuille les rejoindre me faisait peur...
Romaric revint une heure plus tard avec un bracelet argenté incrusté d'une pierre bleue. Il était magnifique, mais je me doutais qu'il l'avait volé, et cela m'exaspérait aussi. Quand il me le mit au poignet, je le foudroyai du regard.
— Tu l'as volé, Romaric ! Tu as vraiment un problème de cleptomanie ! lui répondis-je énervée.
Il me regarda amusé et monta sur la moto.
— S'il ne te plaît pas, rends-le-moi, je le revendrai.
— Ce n'est pas ça ! Mais...
Je fus coupée par Romaric qui démarra rapidement car des policiers nous poursuivaient en criant après nous. Prendre la fuite ainsi était devenu une habitude avec le temps, et cela nous amusait toujours autant, à vrai dire.
— Tu as pris combien là-bas ? demandai-je tandis que nous arrivions vers une crique.
— Environ 2000 Mikas, on sera tranquilles pour un bon mois !
Il dérapa soudainement et s'arrêta net. Un garde d'Eole bloquait le passage vers Ravenna.
— Papiers, s'il vous plaît, ordonna-t-il envers Romaric.
Je compris de suite que nous étions très mal. Aucun de nous deux n'avait de papiers, et je me doutais que ce garde n'en avait rien à faire. Il voulait quelque chose de précis.
Ce garçon devait être plus jeune que Romaric, pourtant il portait déjà l'uniforme des gardiens et on voyait son revolver pendre à sa ceinture.
Romaric descendit de la moto et répondit d'un ton calme.
— Nous sommes désolés, mais la guerre a brûlé notre maison il y a déjà 8 ans et nous n'avons rien à vous présenter.
Il était nerveux, je le ressentais. Le jeune homme haussa les épaules et me sourit, ce qui me fit froid dans le dos.
— Eh bien, tu dois connaître la règle : pas de papier, pas de vie ici. Mais on peut s'arranger.
— Vous voulez quoi ? De l'argent ? La moto ?
Il lui répondit que non assez aimablement.
— À vrai dire, le QG de Ravenna a besoin de nouvelles recrues vu que la dernière bleusaille a été accidentellement mangée par une chimère... La petite ferait l'affaire.
Romaric me regarda et lui répondit derechef qu'il en était hors de question.
— Ma sœur est trop jeune et elle ne souhaite pas en être. Et puis, s'il le faut, j'irai à sa place.
— Je crois que tu n'as pas compris, j'ai dit que je voulais la petite. Tu es trop vieux pour être recruté. Soit tu t'en vas gentiment en l'oubliant, soit je me charge de toi.
Son ton montait et il empoigna son arme. Je n'aimais pas du tout la tournure des choses... Romaric sortit lui aussi un revolver de son blouson ; je ne savais même pas qu'il en possédait un... J'étais vraiment étonnée.
— On ne va pas s'énerver pour des papiers, hein ? ironisa mon frère en pointant le revolver sur le gardien qui souriait sadiquement.
Je sentis soudainement comme une présence derrière moi, mais je n'eus pas le temps de me retourner qu'un autre gardien m'avait ceinturée avec ses bras. J'avais beau me débattre, rien n'y faisait...
Romaric se retourna.
— Lâchez-la immédiatement ! hurla-t-il à l'homme derrière lui.
Mais un coup de feu partit.
— Trop lent, tout ça... fit le jeune homme qui venait de tirer dans le dos de Romaric.
Je voyais sa chemise se tacher au niveau de son torse. J'étais paralysée par la peur de tout ce sang. Romaric pâlissait de plus en plus, mais il trouva la force de se retourner et de tirer dans la jambe du gars, tout en tombant au sol... J'hurlai son prénom, espérant qu'il me réponde... Sans résultat. Je ne voulais pas croire ce que je voyais. Il aurait suffi de prendre une autre route pour que notre vie ne change pas...
— Dante, aide-moi, elle va finir par se faire mal elle-même !
— Laisse-la faire, ça la calmera...
Il continuait à tirer sur Romaric malgré le fait qu'il savait parfaitement qu'il était mort. Puis, quand il eut vidé son chargeur, il empoigna son corps et le jeta dans la crique... Tout cela devant moi. Il n'avait aucunement honte ; j'avais même l'impression qu'il prenait un certain plaisir à me montrer comment il faisait la chose... J'avais beau lui hurler d'arrêter, que je ferais tout ce qu'il voulait, il m'ignorait. Quand son compagnon lui demanda s'il devait me faire détourner le visage, il rigola et lui dit qu'il fallait que je m'habitue aux coutumes de ma future maison...
L'antre des fous
Après s'être débarrassé du cadavre, le dénommé Dante s'approcha de moi avec une espèce de dague crantée qu'il avait sortie de sa veste. Il s'entailla la paume de la main sans aucun rictus de souffrance, en fit couler dans un tube à essai qu'avait sorti son ami, et me prit la main.
— Non ! Vous faites vos trucs sectaires entre vous ! Et puis je ne vous connais pas ! Vous avez le SIDA, ça se voit à votre tête, reculez !
— Fais attention à ce que tu dis, tu pourrais le regretter par la suite. Tiens-la bien, Quentin, si on lui fait trop mal, Romuald va encore gueuler...
— J'essaie, mais si elle mettait du sien, on aurait déjà fini.
— Très bien, on va employer les grands moyens alors. Couche-la sur le ventre et assieds-toi sur elle comme Blaise nous avait montré.
Je me retrouvai face contre terre avec le deuxième garçon qui me maintenait les mains dans le dos... Ça prenait vraiment l'allure d'un match de catch... Soudain, je sentis une amère douleur derrière ma cheville, mais je ne pouvais rien faire d'autre que leur crier toutes les insultes que je connaissais... Je sentis à présent qu'on me laissait me lever...
— Assieds-toi, me fit l'homme qui était sur moi.
Ce que, à contre-cœur, je fis... Dante arrivait avec une seringue, le tube à essai avec nos deux sangs mélangés — du moins je pense — et enfin une petite fiole où était concentré un liquide blanchâtre. Avec sa seringue, il prit de toutes ces choses et secoua sa seringue jusqu'à ce qu'il obtienne un liquide de couleur bleue. Il me fit un garrot au bras et m'injecta la substance dans une veine... Quelques minutes plus tard, je perdais connaissance.
J'ouvris les yeux et me retrouvai sur un canapé crasseux. En face de moi, il y avait une dizaine de cannettes de bières, des cendriers et de la poussière... J'avais mal à la cheville mais aussi à la nuque... J'entendais beaucoup de bruit autour de moi... Des gens parlaient — que des hommes vu le ton qui était employé. J'en comptais quatre et je reconnaissais la voix de celui qui avait tué mon frère. Je sentais monter en moi des pulsions destructrices, mais sans armes et surtout seule face à quatre gardiens, mes chances étaient nulles...
Je choisis donc l'option « à plat ventre » qui consistait à accéder au balcon qui était ouvert. Je me mis donc à ramper sur le sol pour qu'on ne me distingue pas grâce au canapé derrière moi.
Cela marchait assez bien à vrai dire. Mon cœur battait très fort quand j'eus passé la porte du balcon, tellement que cela devait mettre hors circuit mes neurones à ce moment-là, car je me relevai et je voulus aussitôt sauter, mais les barrières étant assez hautes, je devais escalader. À peine avais-je commencé qu'ils m'avaient repérée.
— Putain, Dante, elle s'échappe ! On t'avait dit de rester là-bas !
J'avais quasiment fini de monter sur ces barrières, mais on me tira par le jean. Je donnais des coups de pied mais rien n'y faisait.
— Tu vas redescendre au nom d'Eole ! Tu es une gardienne maintenant, tu ne peux pas t'enfuir quand même !
— Je vais m'en gêner !
Je forçais et j'arrivais enfin à me défaire de son emprise, mais quand je vis le vide qui m'attendait, j'hésitai à sauter. Il devait y avoir douze mètres et, au fond, la mer... Leur base était construite sur une falaise...
J'avais hésité trop longtemps. On me happa et je tombai en arrière dans les bras d'un garde brun. Il me posa à terre et me regarda de haut.
— File avant que je m'énerve !
J'obéis et repartis m'asseoir sur le canapé.
— Non, non, pas deux fois la même. Tu viens t'asseoir à table avec nous, je n'ai pas préparé d'attelles pour ce mois-ci ! Dante, où sont mes clopes ! Merde, à la fin !
Je pris place à la grande table. Il devait y avoir une dizaine de places à cette table ; je me mis donc le plus loin possible de ces hommes qui jouaient aux cartes, fumaient, buvaient... La classe pour des gardiens, quoi. On se serait cru au bistro du coin.
— On ne va pas te manger, tu peux te rapprocher, tu sais ? me fit Quentin gentiment en me montrant la place libre à côté de lui.
— Non, me suffisis-je à répondre sèchement en restant le plus loin possible.
— On a qu'à faire une petite présentation, ça cassera un peu la glace, peut-être...
— Oh, tu nous les casses, Quentin. Si elle veut rester seule, laisse-la, on n'a pas besoin de parler à une gonzesse. En plus, elle ne doit même pas avoir seize ans...
— Calme-toi, Dante, il a raison, on va se présenter, que ça te plaise ou non. Moi, c'est Honoré, médecin du QG.
C'était le type qui m'avait fait tomber de la barrière. Bien qu'il soit un gardien d'Eole, il avait l'air sympathique, mais je restais méfiante envers lui... Il était assez gringalet, il n'avait pas l'allure d'un gardien...
— Blaise, moins tu feras de conneries, moins on se verra, mieux ce sera.
Il était assez grand et musclé, lui. Il avait vraiment l'air d'un gardien typique ! Il était blond et ressemblait assez à Dante de tête ; plus vieux, ils devaient sûrement avoir des liens de parenté... Il devait avoir environ la vingtaine, je pensais.
— Et tu nous connais déjà nous deux, fit Quentin en souriant, ce qui me dégoûta... Le voir me sourire pareillement après ce qu'ils avaient fait, je ne savais pas comment ils pouvaient arriver à le faire !
— À toi maintenant, gamine. Présente-toi et dis-nous tout ce qui te concerne, me commanda Blaise sans pour autant me regarder.
— Erika. Le mois prochain, j'aurai quatorze ans. Je hais tout ce qui touche, de loin ou de près, à cette religion Éolique, ce n'est qu'une secte pour moi. Je préfère mourir de suite plutôt que de rejoindre votre groupe de malades mentaux. Je fais la promesse qu'un jour je te tuerai... fis-je en regardant droit dans les yeux de Dante, qui me souriait en fumant.
— Elle me plaît bien, la nouvelle, se répondit Blaise en se levant et se dirigeant vers le balcon avec son paquet de cartes à la main.
— Romuald arrive, les mecs, je vous conseille de ranger votre capharnaüm de suite, souffla-t-il en revenant s'asseoir tranquillement.
Alors que tous se levèrent en même temps et s'agitèrent dans tous les sens pour, je crois, faire le ménage... Je ne sais pas pourquoi ce nom leur avait fait tant d'effet, mais cela devait sans doute être le représentant de ce QG ou bien un membre important...
— Tu sais jouer au poker ? me demanda Blaise, apparemment non atteint par la vague de ménage s'opérant.
J'esquissai un signe de tête et je commençai à couper les cartes et à les distribuer.
— Finalement, tu auras le droit à me parler...
— J'ai pas d'argent à miser, ça ne va pas être drôle... fis-je en esquivant un coup de balais qui s'était perdu.
— Si, tu as 2000 Mikas que ton frère avait. Tout est dans ta chambre.
Il posa un billet de quinze et m'invita à faire de même.
— Très bien, je suis.
Cette partie dura bien dix minutes. Après m'être enrichie de 70 Mikas de plus, j'entendis une porte s'ouvrir, laissant place à un garçon tout à fait ordinaire, ce qui m'étonna étant donné la réaction de peur qui se dégageait de tous les membres, à l'exception de Blaise qui restait calme. L'homme qui entra était... mais alors, vraiment... Comment vous dire cela ? Tout sauf viril... Comment disait déjà mon frère ? Ah oui...
Efféminé.
Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il était gardien et surtout pourquoi les autres en avaient peur...
— Mes amours ! ROMUALD est là ! Qui veut se faire un brin de toilette et essayer mes nouveaux vernis ?
— C'est quoi ça... fis-je tout bas, un peu déboussolée de rencontrer un gardien de ce type.
— Un conseil, gamine, cours vite et loin de lui, tu es une fille.
Blaise se leva et monta à l'étage tranquillement et, au milieu de l'escalier, il s'écria :
— ROMU ! Tu as une nouvelle poupée dans le salon, elle s'appelle Erika.
Je compris que je devais vraiment courir à ce moment-là. Surtout quand je vis la lueur d'envie dans le regard de cet énergumène qui s'approchait trop à mon avis. Les autres, eux, s'étaient tous enfuis dans diverses salles et couloirs de cette maison qui servait de QG.
— Oh, mais ils t'ont déjà marqués ! Je leur avais pourtant dit de m'attendre...
Il regardait mon cou de façon intense comme s'il y voyait quelque chose de particulier. Par réflexe, je portai ma main dessus ; je ne sentais rien d'inhabituel à part une sensation de brûlure qui était déjà présente à mon réveil, mais son regard me faisait craindre le pire. Soudainement, son regard changea.
Il devenait beaucoup plus intense. Il me poussa en arrière. Je ne compris pas pourquoi, mais il commença à parler tout seul et se répondait à lui-même. J'en profitai pour essayer de trouver la porte de sortie de cette maison, en vain. On me tira dessus. Je sentis ma jambe droite déchirée par une douleur s'opérant à l'arrière de celle-ci, un liquide se répandait dans mon jean.
J'avais beau hurler ma douleur, il n'y avait que ce dégénéré qui me répétait toujours la même question en boucle : « Pourquoi ne m'attendent-ils pas, hein ? Tu m'attendras toi, hein ? »
Il s'agenouilla face à moi en pointant son arme contre mon front, le sourire aux lèvres, et me répétait encore la question. Je lui répondis oui en pleurant et commençant à sentir ma jambe s'engourdir. J'appelai à l'aide. La peur de la mort, si proche, m'obligeait malgré moi à demander l'aide de ces tueurs sectaires.
Honoré arriva avec un vase derrière lui et lui explosa littéralement sur la nuque, ce qui eut pour effet de lui faire perdre l'équilibre.
— Bon dieu, mais tu vas arrêter tes conneries !
Il ramassa l'arme de Romuald, la rangea dans son veston et s'avança jusqu'à moi pour examiner ma jambe.
— Je sais que ça fait mal, Erika, mais il faudra s'y faire, ici c'est comme ça... La balle est ressortie ? Tu l'as vue ?
Je commençais à sentir mes nerfs lâcher comme jamais ils ne l'avaient fait avant. Je ne dis rien, je me contentai de me lever et de me diriger vers la cuisine. En face de la table, en traînant ma jambe d'où ruisselait le sang, le mien, je regardai sur le mur où étaient aimantés des couteaux de cuisine et des piques à broche. J'en décrochai un et en examinai la lame minutieusement. En voyant mon visage se refléter sur l'acier, j'observais des tatouages runiques sur la peau de mon cou...
— Pose ça, Erika, tu vas te faire mal.
C'était la voix de Dante. Il était derrière moi et avait posé sa main sur mon épaule, ce qui eut pour effet direct de me faire reculer.
— TU NE ME TOUCHES PAS ! Oses me retoucher, je te jure, je t'explose la tête ! hurlai-je en maintenant mon couteau à la façon d'une épée...
Il fit mine d'être étonné et explosa de rire.
— Quoi ? Avec le couteau à pain ? Et ta jambe folle ? Retournes voir Honoré, tu fais que dégueulacer le sol avec ton cinéma.
Il se tourna pour se servir dans le frigo qui était à sa droite. Je ne sais pas pourquoi je fis ce que je fis, mais je poignardai Dante dans le dos aussi fort que je pus. Il ne dit rien mais se retourna lentement et me mit une gifle que je n'oublierai jamais, tellement elle me surprit.
— Que tu m'en veuilles, je peux le comprendre ; que tu veuilles me tuer, je le comprends, ça te passera comme à tous ici. Mais on n'attaque pas les gens dans le dos ! Et puis pas avec un ustensile de cuisine, quoi ! Tu n'as pas de dignité ? Je crois qu'il va te falloir un entraînement draconien... Maintenant, va rejoindre Honoré avant que je t'en foute une autre ! Putain, recruter des gosses, qu'ils avaient dit, c'est facile à entraîner et moins violent au début !
Il retira le couteau de son dos et le jeta dans l'évier simplement. Je restais interdite. La claque m'avait vraiment fait un effet bizarre. Quand Honoré s'approcha de moi avec une seringue et des pansements, je fondis en larmes. En m'asseyant sur le carrelage froid, j'appelais à l'aide, espérant entendre la voix de mon frère qui viendrait me chercher, me délivrer de cette antre de fous et de malades mentaux.
Je serrai fort le bracelet argenté, seul souvenir à présent de ce temps qui avait passé trop vite. La promesse d'être à jamais ensemble avait disparu à présent ; je me retrouvais seule à présent. Lui aussi disparaissait à présent avec le temps des souvenirs.
La boîte à musique qu'était le temps de l'enfance avait joué sa dernière mélodie. Le dieu Eole avait fermé cette jolie boîte à jamais et avait soufflé la bougie pour Romaric. La mienne, j'aurais tout donné pour qu'il me la souffle en même temps ; ainsi, j'aurais pu affronter le vide qu'est la mort avec lui, partager ce dernier saut à ses côtés. Cela était à présent impossible, et mon esprit commençait à peine à le comprendre amèrement.
QG de Ravenna
Gardien d'Éole 23 : Erika
Je me fis soigner par Honoré. Il retira cette balle qui était bien rentrée dans ma jambe puis il la banda. Il me conseilla d'aller dans ma chambre pour un moment ; je n'eus pas vraiment le choix, à vrai dire, il m'y força.
J'observais cette petite pièce. Un lit, une armoire, une table de nuit où était posée la bible Éolique, des murs gris et un plancher ambré. Voilà ma nouvelle demeure... Non, je ne pouvais pas penser cela ! Je devais au minimum offrir une tombe décente à mon frère... J'ouvris donc la fenêtre de ma chambre et je vis le vide qu'il y avait.
Environ 6 mètres avant le sol... Ce n'était pas mortel certes, mais cela devait quand même faire mal si je tombais... Mais plutôt crever que mettre leur uniforme demain.
Je commençais donc ma descente contre le mur. Je glissai à plusieurs reprises, mais j'arrivai malgré tout à mon but.
Il faisait nuit noire et j'avançais sans trop savoir si j'allais dans la bonne direction. Je ne pouvais pas courir avec ma jambe qui me faisait souffrir, mais j'avançais à mon rythme, éclairée par la lune. Des hurlements dédiés à cet astre se faisaient entendre, sûrement des chimères en quête de proies. Je regrettai alors de ne pas avoir pris de quoi me défendre.
Après environ une bonne heure de marche solitaire, j'arrivai à la plage où le corps de Romaric avait été jeté. Je cherchais partout son cadavre. Il était tombé dans une petite crique à l'abri des vagues, ce qui était en quelque sorte une chance. J'accourus vers son corps inerte, mon cœur s'emplissait de tristesse à chaque mètre qui me rapprochait de lui. Arrivée devant lui, je le serrai dans ses bras. Son corps froid, le sang séché sur son visage me rappelaient la dure vérité. Je soupirai et entrepris de creuser une tombe avec ce que j'avais sur moi : pas grand-chose à part un gros coquillage qui me servit de pelle.
Quand le soleil apparut au-dessus des premières vagues du matin, j'avais fini de recouvrir le corps de Romaric de sable. J'avais mis un peu de terre aussi et replanté des bleuets, et créé une stèle de fortune avec des bâtons et des pierres...
— Désolé Romaric, je sais que tu aurais préféré que je t'enterre près de papa et maman, mais faire 245 kilomètres avec un cadavre sur les épaules, ce serait dur...
J'entendais mon nom être crié ; je compris qu'ils me cherchaient. J'essayais d'oublier ma blessure à la jambe et courus le plus loin possible, allant jusqu'à m'enfoncer dans la forêt. Ce n'était pas la meilleure des choses à faire : je me retrouvai nez à nez avec une chimère faisant bien le double de ma taille, sûrement attirée par l'odeur de sang se dégageant de ma jambe.
— Itrewic ekik stoda tenpiswo sjek wux tir ti tuor ekess loreata tenpiswo ! (C'est du draconique, chers lecteurs.)
C'était la voix de Blaise derrière moi. Il était en uniforme blanc. Il parlait à la bête, je pense, en un langage que je ne connaissais pas. La bête rugissait à ses mots et partit vite. Il n'avait pourtant pas sorti son arme, il avait juste parlé. Je savais que certains gardiens haut placés avaient des privilèges, mais parler aux chimères, n'était-ce pas de la science-fiction ?
Il se tourna vers moi et me lança un regard assassin et me hurla dessus.
— D'où tu crois pouvoir partir comme ça en pleine nuit sans autorisation ou même être accompagnée ? Est-ce que tu vas bien dans ta tête ? Tu aurais pu te faire tuer, tu aurais fait quoi si Quentin n'avait pas remarqué ton absence ? Réponds-moi !
— Je voulais juste enterrer mon frère... murmurai-je en baissant les yeux.
Il parut encore plus énervé qu'avant et continua à m'engueuler.
— Mais c'est qu'un cadavre ! Éole a soufflé pour lui ! Son corps n'est rien maintenant ! Crois-tu que cela va changer quelque chose pour lui là où il est ? TU VEUX SENTIR LE VENT TOI AUSSI OU QUOI ???
Je ne savais pas s'il était en colère ou bien inquiet, mais j'eus droit à une leçon de morale extrêmement longue ce jour-là en rentrant avec Blaise.