
Un arrière-bar enfumé, une musique tranquille. Il n'y a que nous, des amis, et quelques personnes qui connaissent bien le patron. Souvent on vient ici, histoire de se retrouver juste pour s'amuser, rien de bien méchant. Comme tous les soirs, il a Portishead qui passe. On rigole, on boit, mais d'un coup mes pensées partent loin. Mes yeux se perdent vers le mur du fond, le bruit me semble étouffé et je ne vois plus les personnes qui m'entourent.
Pourtant, je sens d'un coup un regard froid se poser sur moi. C'est le tien. Tu me regardes avec un mépris mélangé à de la rage et de la tristesse. Nos regards ne se lâchent pas. Je sais que je ne dois pas laisser tomber cette larme, car pour toi il ne faut pas pleurer. Les larmes font resurgir des cicatrices qui étaient pourtant si bien fermées. Tu en as connu des choses, tu ne veux que mon bien et je sais que tu as raison. Je ne dois pas pleurer : si je retiens pour un temps mes larmes, un jour elles n'existeront plus.
Mais elle coule. Cette unique goutte d'eau va nous amener à un véritable rituel pour vaincre ma tristesse. Ton regard se change, tu m'attrapes le bras. On est maintenant debout, face à face. Tu te recule et laisse l'espace de ton bras entre nous. En une demi-seconde, je sens alors cet acier froid qui regorge tout de même de beaucoup de chaleur de poudre. Ton pistolet, je le connais si bien maintenant : chargé de quatre balles. Deux pour la défense, on ne sait jamais ; une si l'on verse une larme ; l'autre pour rejoindre celui qui est triste.
Je ferme les yeux. Même si certains sont choqués par cette scène, moi elle me paraît banale maintenant. Ta voix me dit d'ouvrir les yeux, qu'il faut se confronter à la réalité. Pourquoi fermer les yeux ? Pour s'imaginer un autre paysage ? Une autre scène ? Alors je les ouvre, et pour la première fois j'y arrive. Une seule larme a coulé, j'ai senti mes yeux se remplir d'un vide si bizarre, un air qui se fout de tout, de la mort, de la joie, de la tristesse. Je te regarde en te défiant de tirer. Aucune émotion n'apparaît sur mon visage, un léger mouvement de tête vers l'arrière pour montrer que plus rien ne nous atteint, puis l'on revient lentement vers le canon du pistolet.
Pourtant toi qui m'a appris tout ça, tu changes de visage. Tu as l'air étonné, ou peut-être triste. Ton bras redescend lentement le long de ton corps, nos regards ne décrochent pas l'un de l'autre, et puis tu me souris. Pour la première fois après cette scène, tu souris. Je comprends alors que je suis allée jusqu'au bout. En quelques secondes à peine, j'ai montré tout ce que tu voulais. Tu restes à la même distance comme sous le choc, je retrouve les yeux d'une amie, d'une sœur d'âme, le reste du visage toujours aussi insignifiant, et quelques mots : "J'ai réussi". Tu t'approches et me sers dans tes bras, nous sommes heureux d'avoir enfin atteint notre but, tous les deux.
Quelques jours après, c'est à moi de te faire subir cette épreuve. Je ne l'avais jamais vraiment fait, je t'ai toujours connue sans larme, mais là une était en train de couler. Nombreuses sont celles qui t'auraient serré dans leurs bras, mais pour toi ce n'était pas ce qu'il fallait faire. Je te pris le pistolet, tu restas d'autant plus béante que je te l'appuie sur la tête, que je te regarde de cet air-là, arme enclenchée. Il suffit juste d'appuyer sur la détente. On n'en a jamais eu besoin.
Certains pensent que c'est totalement débile et immature ce procédé, mais venant de toi, ça m'a beaucoup aidé...
Aujourd'hui tu es ange parmi d'autres, mais tu occupes une place d'honneur dans ma vie. Je ne verse plus de larme inutile, car ce n'était pas ne plus jamais pleurer que tu voulais m'apprendre, mais juste être endurcie, et pleurer pour des choses qui en valent vraiment la peine. Et elles sont peu nombreuses.
A lire
Ce n'est peut-être pas une histoire inventée, mais je tiens à préciser que tous les gestes qui y sont décrits ne sont pas à imiter. Un simple tremblement aurait pu changer tout le cours des choses ; il ne faut en aucun cas essayer. Il y a bien d'autres moyens d'arriver à ses fins. Pleurer fait du bien et je le conseille à certaines personnes. Il est vrai qu'il faut être endurci et sûrement avoir connu des choses dans sa vie, mais certaines ne sont pas à faire, ni même à tenter juste "pour voir". C'est une conduite dangereuse et qui peut arriver à des fins tragiques. NE LE FAITES PAS... S'il vous plaît, de plus ça rend les choses plus difficiles.