
Les parents étaient tous en train de discuter comme s'ils se connaissaient depuis l'enfance. Je ne crois pas être le seul à déceler une certaine anxiété. En fait, je pense que nous, les « éclés », on ne leur parlait pas car il est toujours difficile de quitter la « civilisation », mais nous n'avions pas besoin de paroles pour communiquer à nos vieilles connaissances toute notre hâte, tout notre bonheur. Je me disais : « Si mes potes me voyaient », car c'est net, on était ridiculement accoutrés. Vint alors le moment de monter dans le car, avec le groupe, tous les « éclés », les aînés, les respons. Et tous, on se connaissait comme notre poche, depuis pas mal de temps. Moi, j'avais discrètement demandé à Louri si on pouvait se mettre à côté pour le voyage en car, parce que Louri a toujours des trucs à raconter, et comme on avait 10 heures de voyage, il était important pour moi d'être à côté d'une bavarde, car dans le car, personne ne dort. Ainsi, je suis parti pour le lieu qui fut le théâtre des meilleurs moments de ma vie.
Je ne pensais pas que la réaction de Louri allait être celle-là : elle aussi était fan de Star Wars. Or, depuis un mois, je m'étais lancé dans la grande épopée (en livre) après la sortie du nouvel opus. Je suis d'un naturel jaloux, c'est donc pas ma faute si je n'étais pas content que son avis soit le même : je n'aime pas que l'on partage mes opinions personnelles. Cela avait du bon quand même, car pendant les dix heures, on pourrait parler de sabres lasers et tout. Mais pour l'instant, j'étais préoccupé par l'attitude de Margot qui avait fait une de ces têtes lorsqu'elle a vu sa sœur à côté de moi... Moi personnellement, à ce moment, c'était pas ma meilleure amie, mais quand même. Et puis il y avait ces deux inconnus, un Chilien et une Marseillaise. Je pensais que cette fille était la cousine de Mathilde dont elle m'avait tant parlée. L'autre, j'ai ensuite appris qu'il était le frère d'une respons.
Puis la conversation s'est orientée vers les équipages : qui allait être avec qui, ce que cela entraînerait comme relations... On s'est arrêté une demi-douzaine de fois. Moi, à chaque fois, j'en profitais pour aller m'acheter un cappuccino. Ça m'a permis d'en apprendre plus sur Louri. Lors de ce voyage, j'ai appris par mégarde l'existence d'Alexandre. Son petit copain. Puis, on est arrivés, et c'est là que commença notre véritable aventure.
Arrivée au camp et premières impressions
Je ne sais pas s'ils le font exprès, mais les chauffeurs sont toujours très désagréables. En tout cas, mon idée de ces gens-là est fixée. Après avoir vidé ses volumineux poumons sur le micro, le maudit personnage nous autorisa à sortir, ce que nous fîmes dans le plus grand brouhaha. Les vacances.
Au moment où l'air libre s'engouffra goulûment dans mes poumons, j'aperçus à une distance proche de 20 mètres une voiture qui était parfaitement identique à celle qui était en la possession de notre famille. Je jette donc un coup d'œil furtif à mon frère. Je m'en approche pour découvrir que c'est bel et bien notre carrosse qui est garé. Je sens monter une bouffée de colère, car il est évident que voir son père sur un lieu où l'on est censé ne pas l'avoir sur le dos peut avoir un côté énervant.
Sur les conseils de nos « respons », nous nous mîmes en route, nos énormes sacs à dos scotchés dans le dos, pour trouver un endroit que le soleil brûlant épargne un instant pour manger. Ainsi nous découvrîmes une infime partie de notre lieu de camp : une grande plaine entourée de forêt, une forêt riche en fougères, sur un sol extrêmement poussiéreux. J'eus comme l'impression que cette plaine allait être le lieu de rassemblement pour nous tous.
Le soleil de plomb ne semblait pas se résigner à baisser son intensité, même en nous voyant nous nourrir ainsi. Nous, les éclés, nous partîmes vers l'endroit qui nous était réservé, à une centaine de mètres de là, entre les fougères aussi nombreuses que denses. En chemin, je pus confirmer ma théorie secrète sur la présence de mon père : la faux qu'il tenait à la main me fit rapidement comprendre qu'il avait été embauché pour jouer les bénévoles volontaires pour aider à débroussailler. Il y en avait besoin, à vrai dire. Pour faire celui qui n'a pas compris, je demandai à mon père : « Ah tiens, t'es là papa ? ». CONFIRMÉ. Réponse conforme à mes attentes et à mes déductions. Je filai rejoindre le groupe qui s'en va déjà.
Tout le monde s'est arrêté. Simon, le responsable pas responsable, comme je l'appelle, monta sur une souche d'arbre pour que tout le monde l'entende et, en son cas, le voie. Tout le monde aime bien Simon, y compris moi, ce qui étonne Mathilde car depuis que l'on se connaît, j'ai une fâcheuse tendance à ne pas aimer ceux que tout le monde aime bien. Je suis en fait d'un naturel assez jaloux. Mais comme dit Elsa, je l'avoue.
Simon enchaîne les discours inintéressants, je me tourne donc pour discuter. Sa voix s'élève :
« Nous, on s'est chargé de vous trouver des coins de pat', à vous de les choisir. S'il y en a qui veulent le débroussailler eux-mêmes, ils peuvent le faire, bien sûr. »
Sur le coup, je ne compris qu'à moitié la signification de l'intente activité orale de Margot envers Maël. Je me retins de pouffer de rire lorsque Simon tomba par terre en sautant de la souche. Simon, il est trop marrant, et j'ai comme l'impression que ce sera pas le respons le plus actif.
Il y a quatre respons : Anna, Aurélie, Mathilde et Simon. Personnellement, je ne manifestais aucune sympathie pour Anna, mais l'hypocrite est le rôle que je devais jouer avec elle. Mathilde, la respons : pour elle, je n'avais de souvenir que d'une fille qui ne supporte pas de manger dans le bruit, mais je ne pensais pas qu'elle était une gueularde. Pour Aurélie, qui fut avec Anna durant l'année, c'était une relation à caractère lunatique, dans laquelle les différents étaient camouflés par une pointe de faux sentiments, mais en général, j'acceptais et appréciais sa compagnie. Il était de notoriété publique qu'Anna et Aurélie étaient jalouses de Simon, mais j'étais extérieur à ces racontars, peut-être à cause de mes propres tendances.
Nous nous dirigeâmes donc vers la première proposition des respons pour coin d'équipage. C'était un endroit entouré de hautes fougères avec un arbre sur le côté, le tout posé sur un sol gazonneux. Au fond, un chemin menait à une forêt inconnue, qui n'allait sûrement pas échapper à nous, explorateurs hors pairs. Il me suffit d'un regard croisé avec Claire pour que l'information passe : nous allions prendre cet endroit-là pour coin de pat'.
Notre équipage s'appelait les Griffondors, en référence à la célèbre maison dans Harry Potter. Il était composé de Claire, coordinatrice d'équipage, à qui on avait attribué le surnom de McGonagall à cause de son autorité ; de Bastien, infirmier ; de Benjamin, responsable matériel ; de Josué, trésorier ; d'Edwige et Louri, intendante et secrétaire ; et enfin de moi, second d'équipage. Nous restâmes donc dans cette espèce de prison de fougères pour y établir ce qui allait devenir le « coin de pat' » des Griffondors.
Installation de l'équipage : tentes et tables
Les tentes furent montées en premier. Il est vrai, je le confesse, que je n'ai pas beaucoup participé à l'élévation de nos maisons de toile. Cependant, j'eus plus de motivation lors du montage de la table. Certains lecteurs ne comprendront pas si je n'explique pas, c'est pourquoi je demande aux connaisseurs toute l'indulgence dont ils sont capables pour me laisser expliquer convenablement comment on fait une table tipi.
Il faut d'abord chercher de quoi faire deux trépieds, les construire. Il faut procéder ensuite au positionnement, moment assez éprouvant pour la personne qui est chargée de l'ajustement, car il faut que les trépieds soient à la même hauteur. Cela fait, on pose, à l'aide de nœuds, les perches qui serviront de bancs, et les deux autres qui serviront à édifier la table. Vient ensuite le moment long et ennuyeux des planches : il faut les nouer des deux côtés, de façon à faire passer une ficelle entre chaque planche. Voilà comment nous fermons l'édifice qui nous permit de manger en tout confort pendant près de trois semaines.
Mais tout ne se fit pas comme cela. En fait, nous prîmes le double du temps qui était réservé aux installations (table, vaisselier, foyer). C'est alors que, pendant la confection du foyer, alors que je m'occupais à contempler avec un certain dégoût Benjamin jouer avec la boue qu'il était nécessaire d'étendre sur le bois pour des raisons évidentes de sécurité, que mon père vint me voir. Il était, je le rappelle, cinq heures et demie, pour m'annoncer son départ imminent. Je me sentis obligé de me lever pour l'embrasser, ce que je fis.
Après cette intervention, nous continuâmes à échanger des ragots et potins, tout en nouant ficelle, hachant planches et perches. Moi, j'adorais, à ce moment-là, les potins, tout comme j'adorais les séries sur ce thème. C'est curieux, mais pendant ces trois semaines, j'eus comme un accès de fanatisme pour la série Le Caméléon. J'étais heureusement le seul dans mon cas, n'oubliez pas l'avis que je défendais sur les opinions partagées. C'est vrai, j'adorais ces histoires mystérieuses du niveau souterrain 27, comment la mère d'un tel est morte, et patati et patata... Mais je sais pourquoi maintenant : c'est que ma vie était trop vide. J'ai eu de la peine en indiquant le mot « vide » pour qualifier ma vie, car ma vie est tout ce qu'il y a de plus pleine et événementielle, mais je m'ennuyais à mourir dans cette petite ville de province.
Cela me rappelle un discours de mon instit en CM1, qui venait de Paris, et qui exprimait clairement son dégoût pour les provinces et les provinciaux. Non, je ne suis pas du tout de l'avis de madame Billard, mais avouez que pour quelqu'un dont les projets pour son existence sont ceux d'une star de cinéma, on est mal parti, géographiquement. En même temps, j'étais intéressé et dévoué à Rennes, ma ville natale et résidentielle. J'adore la campagne. C'est d'ailleurs comme cela que j'ai connu les éclés, huit ans plus tôt.
J'ai directement apprécié l'atmosphère qui y régnait, bien que la plupart des membres actuels n'étaient pas encore arrivés. J'ai d'abord connu Elsa et Louri, puis Mathilde, qui sont et étaient mes meilleures amies, celles que je connaissais le mieux sur le camp. Bien sûr, comme dans toute société, il y a des personnes exclues, volontairement ou non. Ces personnes étaient Pierre-Marie et Gwendall. Moi, à ce moment, ils ne m'avaient causé aucun trouble, donc je m'étais contenté de les ignorer. Sage décision, car ainsi j'ai pu les comprendre, mais pas les approuver. Il est toujours bon de connaître les points de vue différents pour se faire un avis. Ainsi, on acquiert le statut de neutre. Si je m'y connais autant, c'est que ma mère en a fait son métier : elle est commissaire enquêteur, elle s'occupe de donner un avis favorable ou défavorable au projet présenté, selon les propos qu'elle a recueillis auprès des riverains et des personnes concernées.
Mais en cette période, rien ne m'avait plus fait plaisir que de la quitter. Mon père serait la seule personne qui me manquerait. La seule personne avec qui j'entretenais de véritables liens de sang.
Rencontres entre équipages
Il vint un moment où nous en eûmes marre de ficeler, couper, scier, empiler, installer. Nous allâmes donc rendre une visite à nos copains des autres équipages.
Nous passâmes d'abord par les « Bigboss », l'équipage d'Elsa et de sa cousine un peu timide que je me promis de connaître un peu mieux. Cet équipage était composé d'Elsa, Laurence la cousine d'Elsa, Pierre-Marie, Gwendal, Mathilde et Nolwenn, sa cousine. J'eus une sincère pitié devant Elsa, Mathilde, Laurence et Nolwenn. C'est vrai qu'en plus d'être des boulets, les deux étaient fainéants, tels des truites que l'on aurait jetées dans un bassin nucléaire. Moi, seul à les comprendre sans les défendre. J'imaginais sans doute qu'ils n'avaient pas choisi d'entraîner leur existence dans un pareil tourbillon.
J'avais tort. Ils ne faisaient rien pour remonter la pente. Ils n'en avaient peut-être pas besoin. Moi, je suis dépendant de l'amitié, accro de la liberté. Pas comme eux. Mais je ne m'abaissais pas à les insulter : ils ne m'avaient rien fait et je déteste plus que tout la persécution passive.
Nous ne restâmes pas un long moment dans leur coin de pat', j'y avais bizarrement la chair de poule. Benjamin préféra, avec une sagesse dont je ne l'aurais cru capable, retourner finir la table. Je compris vite pourquoi. Il avait senti que notre groupe allait se diriger vers l'équipage de Clément, Antoine mon frère, Bertrand le frère jumeau de Benji. Pour moi aussi, la bonne humeur fraternelle était au plus bas, ce qui me fit comprendre beaucoup mieux que d'autres la décision de Benjamin. Je ne crois pas me tromper en affirmant que certaines relations fraternelles sont plus fonctionnelles que d'autres. Il est vrai que certaines personnes entretenaient des relations plus élaborées qu'Antoine et moi. Je ne m'en souciais pas trop, lui non plus.
Nous choisîmes de visiter ensuite le dernier qui restait, celui de Margot, Sophie, Aurore, Jonathan, Zoé, Maël, Felipe, le frère de Carolina. Suite à cette visite qui nous en avait appris beaucoup sur le comportement de Felipe et sur l'avancement des installes, Louri, qui avait je dois le reconnaître une certaine qualité pour inventer des mots débiles, ridicules et péjoratifs, qualifia Felipe de « Bouffe Chie Dort ».
Réflexions sur l'enfance et la maturité
Bien qu'elle soit plus jeune que moi d'un an, Louri avait beaucoup de côtés matures. Moi, je n'aime pas trop les gens matures prématurément. On grandit trop vite. Lorsque j'avais onze ans, j'avais lu les aventures de Tom Sawyer, et j'avais pu remarquer le niveau intellectuel de leurs jeux, pour des gens de 14 ans. C'est pourquoi je me suis mis à douter des générations d'aujourd'hui. Lorsque les sixièmes arrivent au collège, ils s'efforcent de ne pas paraître trop gamins.
C'est pourquoi j'ai entrepris d'accomplir une « mission de décoincement total ». Cela consistait à jouer avec des copains à des jeux débiles susceptibles de nous attirer la pire des hontes, mais cela incitait les sixièmes à ne pas avoir peur de la honte. Du coup, ils se sont mis à jouer au chat. J'étais heureux.
Je profite de ce support pour vous demander de ne pas grandir trop vite. N'ayez pas peur de la vie. Sinon, vous allez vite regretter vos années primaires. Je regrette moi-même le temps où je chassais le fantôme, lorsque j'étais chef du GAF (Groupe Anti Fantôme) de ma petite école au cœur du Thabor. Enfants, restez le.
Exploration du camp et retrouvailles
Louri nous incita à partir prématurément du coin de pat' des « Amitraillettes ». À cause, vous le devinerez, de sa Margot adorée. Josué allait vite m'énerver pour certaines raisons que j'ai un peu honte d'énoncer. Préparez-vous, vous êtes les premiers. Premièrement, son rire (oui je sais c'est ridicule). Deuxièmement, son immaturité forcée. Troisièmement, son âge (un an de moins que la norme pour rentrer aux éclés). Enfin, sa capacité à s'incruster dans n'importe quelle discussion pour y implanter une intense description de sa vie personnelle (ce qui lui valut souvent des « RTVA » de la part de Benji : Raconte Ta Vie Ailleurs).
Retour maintenant au bercail, le coin de pat' en or, le nôtre. Mais je fus pris de l'envie d'aller visiter notre lieu à tous, ce que les respons avaient choisi pour y installer plus de 200 personnes. Meilleur choix. C'était l'un des lieux qui appartiennent aux éclés le plus immensément étendu sur lequel j'ai campé. J'ai immédiatement senti que ce camp allait bien se passer. C'est comme s'il y régnait une atmosphère préventive, même prémonitoire. Je pensais avec amusement que peut-être la Force me prévenait.
Je pus remarquer l'ampleur de la population de fougères qui envahissait l'endroit. Ronces. Anna et Aurélie étaient apparemment en cours de visite, comme moi. J'ai hésité à les rejoindre pour enfin prendre une décision qui me donnerait de la compagnie et de la conversation. Je courus. Faire peur. Je dus ralentir l'allure de mes pas pour n'éveiller aucun soupçon.
Elles étaient en train de bavarder de choses apparemment des plus hilarantes. Coup de chance : le rire a tendance à assourdir. Je me servis de mes jambes comme amortisseurs à chaque pas. Longue et lente approche. Quelques mètres. Je réfléchis à la façon avec laquelle j'allais utiliser mon illusion. Je choisis de feindre l'innocence. Sourire. Je posai avec brusquerie mes mains sur les épaules de mes deux victimes qui se retournent, le visage déformé par la surprise plus que la peur.
Instauration de la vie quotidienne
— Ah c'est toi, Marc ! T'abuses, j'ai eu peur sur le coup ! lança Anna, telle une ventriloque. À côté, Aurélie rigole.
— Désolé, j'ai pas fait exprès. Mensonge. Vous visitez ?
— Ouais, tu veux venir ?
— Je venais pour cela, à vrai dire.
— Il paraît que c'est gigantesque.
— Ça m'étonnerait pas, mais c'est plein de fougères. Faudra faire attention aux tiques.
— C'est bon, on a ce qu'il faut ! répondit Aurélie en exhibant une mallette orange.
Je devinais son contenu (nécessaire à pharmacie). Fou rire. Pour moi. C'était un rire nerveux plus qu'autre chose car rien n'était drôle à part mon interprétation de la paranoïa chronique dont mes deux responsables étaient victimes. On était, je le rappelle, au premier jour de trois semaines de camp.
— Qu'est-ce que t'as, Marc ? demandent d'une seule voix les respons qui se mettent à rire avec moi plus pour mon rire que par compréhension de la raison.
Il est vrai, je l'admet, que mon rire avait un certain côté ridicule. Un rire tiré, émis par une voix en phase de mue, ce qui lui donnait de temps en temps des montées incontrôlées vers les inévitables et ridicules aigus. Moi, je m'en servais souvent. Jamais forcé, jamais.
Nous dûmes nous séparer, ce qui ne fut pas à mon grand chagrin, vu que Margot arrivait. Je me félicitais de cette rencontre qui allait sans doute me permettre de m'expliquer avec celle qui avait fait preuve de dégoût envers moi. Chose à la suite de laquelle je suis très énervé et très humilié. Malheureusement, elle feignit, non sans maladresse, d'être pressée. Je n'insistai pas et compris que le courant ne passait plus. Définitivement ? Peut-être, mais en tout cas, cette expression qu'elle avait laissé paraître à mon égard assurait que ce n'était que la partie visible de l'iceberg.
Déception, mon corps et mon cœur. Nostalgie, aussi. Pas uniquement pour cela, mais pour ma vie. Sans doute à cause du camp de l'année dernière, qui avait commencé à peu près de la même manière : perturbante. Il est vrai que Manu, Niko, Julia, Claire, Stevan étaient passés aux aînés. Ils me manquaient. Mais en fait, ils étaient à cent mètres de notre sous-camp. Avec, comme je l'avais vu, une bande d'inconnus pour moi. Sympathiques, quand même.
Réflexions sur les relations et la méditation
J'avais aussi l'impression que l'entente éclés/aînés allait être quelque peu perturbée par la présence du bourreau des cœurs qu'était Manu. Mais je lui pardonnais, car il était très sympa et ne s'occupait pas que de choses dont tout le monde s'intéresse. Il avait été, il y a deux ans, le premier à « s'intéresser à moi ».
Non, en fait c'était un soir, un week-end. Moi seul, en train de méditer. Si je devais définir la méditation, je la qualifierais de défragmentation spirituelle. Je pratiquais. Souvent. Donc, il est venu me parler. Normalement, je sens quand les gens viennent me déranger, si leurs intentions sont bonnes ou mauvaises pour moi. Là, rien. Il m'a dit salut et m'a demandé ce que je faisais. J'ai répondu que je méditais. Son visage ne trahit aucune surprise. Il m'a demandé pourquoi je méditais, je ne savais pas pourquoi. Je ne savais même pas s'il devait y avoir une raison, alors pour paraître mystérieux, j'ai répondu : « Pour quelque chose qui ressemble à ce mot », puis je dis, après un silence : « cosmos ». Je fus satisfait.
Mon effet semblait ne pas avoir touché Manu, alors j'eus un regret. Celui d'être. Je ne sais pas pourquoi, et aussi absurde que puisse paraître cette pensée, après méditation, je me suis demandé pourquoi je n'étais pas un poisson, un oiseau, un chat, un chien, un singe... pourquoi un homme ? Je me suis rendu compte de l'injustice de la nature. Non, ce n'est pas la nature qui est injuste, mais la vie. Je me promis d'exploiter cette idée toute droite sortie de mon cœur.
Je sortis avec peine de ma rêverie nostalgique en regardant Margot s'éloigner. J'imaginais, en ce moment, je le confesse, toutes les insultes qui lui conviendraient. J'ai immédiatement pensé à « tamagotchi sans pile ». C'était symbolique, je vous rassure et vous assure. Cela signifiait, pour moi, comme une huître sans perle, un sapin sans guirlande, une fête de famille sans rire. Terrible. Cela venait du fond du cœur.
Je me mis à courir, et bien vite j'aperçus Magali, une respons louveteaux. Elle était apparemment occupée à monter une « rouchi », une de ces tentes immensément longues. Antipathie. Ce n'était pas le moment de commencer une conversation avec elle, je n'en pouvais plus de l'hypocrisie dont je faisais preuve. Il me fallait quelqu'un avec qui je parlais franchement, sur la même longueur d'ondes. Mais je ne la connaissais pas et ce fut une de mes plus grosses erreurs de la juger ainsi. Aussi, je feignis une envie pressante. Fuite.
Je me suis dirigé vers l'endroit dans lequel je pensais que les aînés avaient établi leur « territoire ». Je découvris à mon grand bonheur combien le lieu dégageait de l'énergie. Sourire. Et comme j'étais seul, je m'offrais la liberté d'adopter le sourire le plus grimaçant que j'aie jamais fait. J'adorais sourire. De façon différentes. Et comme j'avais réussi à élaborer des sourires très laids, je m'en servais. Mais pas en public, car certaines personnes dénuées de sagesse ont un caractère pour lequel il suffit d'un comportement, temporairement, loin de leur façon d'interpréter les choses pour que leur idée d'une personne change.
Mais je savais cela par expérience. Non pas que j'étais de ces gens-là, mais je connaissais des personnes qui exerçaient cette façon de penser. Souvent à leur insu. Des personnes qui ne laissaient aucunement penser une telle simplicité d'esprit. Alors, temporairement, je me suis éloigné de ces personnes et ai retenu la leçon. À chaque année son Noël, chaque jour est perdu si l'on n'apprend rien. Et si on ne sait pas tirer des leçons de ce que l'on a vécu, alors, c'est que l'orgueil et la vanité se sont emparés de notre esprit.
Découverte du sous-camp aîné
J'atteignis tant bien que mal le sous-camp aîné. Après, il est vrai, un enchaînement de slaloms effrénés entre les ronces, je dus contourner un talus, traverser un chemin, reprendre mon souffle, suivre la ligne que formaient les arbres, sauter un tas de bois, puis traverser un autre chemin.
Je fus impressionné par l'avancement de leurs installes. Ils voulaient, sans aucun doute, construire un pilotis. J'en avais vu un, une fois. C'est une espèce de structure en bois qui permet de planter une tente en hauteur. C'est aussi pratique car en dessous, on peut aisément construire une table abritée. Je voyais d'ici les soirées à passer sous cet abri bien confortable. J'étais atteint, il est vrai, d'une extrême jalousie. Une jalousie au sujet de mon âge. J'aurais voulu naître plus tard. Ou plus tôt.
Je fus accueilli par Niko, qui me dit un vague salut avant de se retourner, me tournant le dos. Peut-être que sa cruauté était involontaire. Alors je feignis le besoin d'une scie, pour ne pas paraître désarçonné. C'est alors que je fis la connaissance d'Annaelle. Elle me redemanda ce que je voulais, puis, sans attendre de réponse, m'entraîna vers la tente Matos. Une tente à l'intérieur de laquelle on pouvait tenir debout, déjà encombrée de multiples malles. Elle en ouvrit une, la plus rouillée. Elle me tendit, comme pour se vanter, une énorme scie que je pris à bout de bras, de peur de faire un faux mouvement. J'avais souvent l'impression d'être extrêmement maladroit, mais la simple vision de mon frère en train de manipuler un ver d'eau me rassurait.
Je repartis, déçu de l'attitude de mes aînés les Aînés.
Il me fallut alors rentrer à mon coin de pat', où je vis avec une certaine satisfaction que je n'étais pas le seul à avoir fui la dure besogne des installes. J'étais seul, à part Claire, qui installait son sac dans sa tente. Je lui demandai, avec un ton de profonde interrogation, comme s'il s'était agi d'une question genre « être ou ne pas être ? » :
— Tu le sens comment, ce camp ?
Car je voulais savoir si j'étais le seul à avoir ce pressentiment de bonheur.
— Je sais pas trop, je pense que le lieu est super, mais l'entente respons/éclé va tout gâcher.
Venant de Claire, cela paraissait bizarre, car Claire s'entendait avec tout le monde. C'est pourquoi je pris sa réponse au sérieux, dans le doute.
Je m'allongeai pour réfléchir. Benjamin, épris d'une immaturité soudaine et inattendue, arriva en trombe dans le territoire. Sans doute pour nous exhiber une de ses nouvelles trouvailles (c'est-à-dire un arbre dans lequel il pourrait grimper).
— Eh, Marc, viens voir, j'ai trouvé un arbre super cool.
Il se dirigea vers l'issue que nous avions aménagée. Je me sentis obligé de le suivre.
— J'arrive, fis-je en me levant, en m'arrachant de ce bonheur oh combien bienveillant.
Il pointa son doigt vers l'arbre qui était à quelques mètres de l'entrée du coin de pat'. Un arbre qui me parut assez haut, aux branches courtes, aux feuilles vertes. Je le vis monter dans cet édifice naturel. Il n'était pas très habile, mais je ne dis rien, de peur que cette remarque vienne de ma jalousie, éternelle. Je me dis que je pourrais, si je le voulais, grimper, comme je le faisais auparavant dans les arbres du parc de Maurepas. Je me dirigeais vers « l'entrée des artistes », lorsqu'Anna m'interpella pour me demander d'aller faire la cuisine.
Premières rencontres et cuisine au camp
— Hey, mais je vais pas y aller tout seul quand même ?
— Non, il y a Nolwenn, elle est déjà là-bas.
Je pensais que ce serait l'occasion idéale pour faire connaissance avec elle (avant mon frère). Je me suis dépêché de parcourir le court chemin qui nous séparait de la cuisine. J'imaginais alors combien les traversées pourraient être lassantes, bien que le chemin en lui-même ne soit pas d'une extrême longueur. Mais la routine et la répétition mènent à la lassitude et à la robotisation. Au milieu du trajet, je remarquai un poteau planté au milieu d'une petite clairière qui me fit vaguement penser à un rond-point.
J'arrivais alors dans la tente cuisine. Nolwenn y était déjà. Elle avait à la main une cuillère en bois souillée de soupe épaisse. Pour moi, en fait, ce n'était pas plus exceptionnel que cela, de plonger un énormé écumoire dans une marmite de trente litres, mais c'est vrai que n'étant pas habituée, Nolwenn avait dû déjà se faire une idée des éclés. Pas comme je l'aurais voulu. À cause d'une cuillère en bois. Surtout qu'elle avait l'air sympathique.
Alors, comme si on se connaissait depuis des années, sans faire attention au fait que c'était la première fois que je lui adressais la parole, j'engageai la conversation à l'aide de l'inévitable :
— Salut, ça va ?
— Oui, très bien. Dis, tu peux me dire comment tu t'appelles ?
— Marc, lui ai-je répondu. Je ne voulais pas qu'elle sache de qui j'étais le frère.
— Moi c'est Nolwenn, la cousine de Mathilde.
Je crois que là, elle avait fait semblant de ne pas savoir qui j'étais. Mais je savais bien que Mathilde lui aurait dit comment j'étais, et tout.
— Je sais, elle m'a beaucoup parlé de toi.
— Ah bon, et qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
— Que t'étais une fille très sympathique qui est genre « on ne sait jamais ».
— « On ne sait jamais » ?
— C'est une expression que j'utilise souvent, c'est pour les personnes pour lesquelles on ne sait jamais si leur dernière parole était le fruit de leur humour fleurissant ou tout simplement sérieuse.
En fait, je ne lui ai pas du tout dit cela comme cela. Mais comme ce support mérite un minimum de respect, j'ai pris soin de déguiser les paroles. Donc comprenez bien que je parle comme tout le monde et que si un jour vous me rencontrez, vous aurez à faire à une énonciation linguistique parfaitement courante. Voire familière.
— Je pense que ce doit être vrai. Vu que tout le monde me le dit.
Puis elle éclata de rire. Elle avait un accent marseillais.
Puis Anna arriva. Elle amenait avec elle, ou plutôt dans ses bras, une lourde caisse en bois dont je ne découvris pas immédiatement le contenu. Ce qui me poussa à le demander.
— Ce sont des bols et des assiettes pour manger ce soir.
— Mais on a nos gamelles, dis-je, trop dégoûté d'avoir à consommer ma nourriture dans des assiettes en verre jaune orange transparent. Non pas que je n'aimais pas le design « rétro » dont étaient atteints ces éléments de vaisselle, mais leur transparence permettait de voir en dessous de votre nourriture, ce que personnellement, je détestais.
— Si tu veux, mange dans ta gamelle.
— OK, dis-je, même si l'accord n'avait pas été nécessaire. La vie se nourrit de petits bonheurs comme cela. Moi, j'aime.
Alors là, je crois que j'ai pensé à ma liste de diffusion Internet.
Et j'ai su, un peu malgré moi car plongé dans mes pensées, au fil d'un dialogue entre Anna et Nolwenn, que la mère de Nolwenn était morte. En fait, j'aurais voulu dire « je suis désolé », mais les paroles ne sortirent pas de ma bouche. J'éprouvais de la compassion. Mais elle semblait avoir tenu le coup. Ou alors elle ne l'avait pas connue. Car cela n'avait fait qu'effacer intempestivement le sourire que dessinaient ses lèvres.
La liste. Des gens géniaux avec qui j'avais pu approcher de plus près le monde du cinéma. Et puis je me suis tourné vers elles et j'ai cherché, en rentrant, tout ce qui les différenciait d'eux. En fait, même si elles n'avaient pas trop la même façon de penser que moi, Claire et Mathilde étaient les personnes les plus lucides que j'avais rencontrées auparavant. Si lucides, justement, que leurs réactions devenaient trop prévisibles. Je m'amusais alors de temps en temps à poser des questions, et j'y répondais juste avant elles. Mais il ne faut surtout pas les considérer comme des sœurs presque jumelles, car ce n'est pas du tout le cas. Loin de là.
Alors je suis revenu au sous-camp. Pour voir comment je pouvais me rendre utile.
Claire était toujours dans sa tente. Bastien était assis à la table, sa tête dans ses mains. Je voulus en profiter pour discuter. Mais je me ravisai au dernier moment, me souvenant de l'effet que cela faisait de se faire arracher de force d'un état de méditation. Alors, comme les autres l'avaient fait auparavant, je me mis à installer mon sac dans la tente.
Mais elle n'était pas vide. Benjamin y était, lisant. La tente avait été organisée sous le signe de l'originalité puisque, en entrant, on bénéficiait d'un grand espace pour enlever ses chaussures à l'abri, et pour les sacs. Astucieux. Alors je m'installai dans le trou qui restait en prenant soin de ne pas déranger Benjamin. Mais c'est lui qui engagea cette conversation qui se poursuivit beaucoup plus longue que je ne le voulais.
— Dis, Marc, ça t'embête à quel point que ton frère soit dans le groupe ?
— Au point de ne plus le supporter, pourquoi ?
— Parce que Bertrand, je me demande comment j'ai fait jusqu'à présent pour...
— Pour ???
— Ben pour le supporter tiens ! Il est tout le temps avec moi. Quand je suis invité à un anniv, le gars se sent obligé de l'inviter, ce qui fait de nous des inséparables. Mais moi je ne veux pas.
— Mais pourtant vous ne vous ressemblez pas.
— Mais justement, tout le monde est aveugle au point de nous confondre, tu comprends ?
Hé oui, je comprenais, et je regrettais plus que jamais de comprendre Benjamin. Ce n'était pas la première fois que j'avais ce genre de discussion avec l'un ou l'autre. Mais en fait, j'étais carrément impuissant.
Comme Claire avait évidemment tout entendu, quand je sortis, elle ne put s'empêcher de confesser sa compassion. Je fus interrompu dans ma réponse par Maëlle qui venait nous dire qu'il était temps de manger. Je dus alors rentrer pour aller chercher ma gamelle.
Puis nous nous mîmes en route.