
Chapitre 1
— Nagez, je ne veux pas de paresseux dans mon club de compétition ! s'écria Jocelyne.
Si j'en vois un se décourager, ça va chauffer !
Geneviève leva les yeux au plafond. Elle en avait assez de la mauvaise humeur de son entraîneur. L'entraînement était bientôt terminé et ce soir, elle avait prévu d'aller au cinéma avec Michaël. Bien sûr, elle avait averti Sabrina, sa colocataire, qu'elle ne rentrerait probablement pas tôt.
— Ce sera tout pour aujourd'hui, dit Jocelyne. Je veux que vous reveniez en forme pour l'entraînement de demain soir.
— C'est vrai que je suis le seul ici à donner mon cent pour cent, blagua Kevin.
Jessica, la nouvelle copine de Kevin, vint se poser près de lui.
— Que fais-tu ce soir, grande beauté ?
Elle plongea ses yeux noisette dans les siens.
— J'organise une petite soirée avec mon amoureux.
Il se pencha tout doucement sur elle et alla à la rencontre de ses lèvres.
— Eh, Kev, à ce soir, on pourrait prévoir un snack Pizza avec en prime une bonne partie de hockey ! s'écria Fred, un excellent nageur qui était d'ailleurs le frère de Kevin.
Jessica et Kevin échangèrent un regard complice et s'en allèrent, sous les regards incrédules de leurs amis.
France entra chez elle, les mains pleines. Elle avait acheté plein de crudités dans le but de se faire un repas de luxe. Ce soir, elle recevait un certain David Roy. Étant la seule psychologue de Dallas, elle devait demander aux clients de réserver plusieurs jours à l'avance. L'autre jour, elle était allée dans un collège, le W. T. S. (World Texas School), et avait rencontré les élèves.
Elle avait dû les questionner sur leurs loisirs, occupations et problèmes. Quelques-uns l'avaient surprise. Étrangement, ils étaient tous du même coin et du même gang. Elle les avait invités à revenir faire un tour chez elle. La semaine suivante, ce même gang viendrait la rencontrer. D'ailleurs, c'est même ainsi qu'elle avait pu rencontrer le pauvre David. La fille de celui-ci, qui était dans le gang qu'elle avait rencontré à l'école, lui avait parlé de son père alcoolique. Jennifer était en larmes devant toutes ces confessions. Cette adolescente, au regard vert forêt et aux cheveux noirs comme la nuit, lui avait paru bien troublée. Elle avait aussi mentionné qu'elle avait un petit frère nommé Justin. Elle avait souvent essayé de le protéger des sautes d'humeur de son père, mais c'était sans succès. Ses deux meilleures amies, Geneviève et Stacy, étaient les deux seules à être au courant des autres détails bien pires.
— Toc, toc, toc.
— Heum, Monsieur David, vous pouvez entrer !
Elle n'avait pas toujours l'impression d'avoir le contrôle parfait sur lui durant les rencontres. Du coup, elle n'osait pas s'avouer qu'elle avait un peu peur de lui.
— Bonjour Mademoiselle France.
— Vous pouvez vous asseoir dans la cuisine. Régalez-vous, je vais chercher votre dossier.
— Ha, le voilà...
Elle étudia les notes qu'elle avait écrites pendant quelques dizaines de secondes.
— Nous en sommes à la sixième visite... s'exclama-t-elle.
— Ouais, et je ne vois pas vraiment les progrès...
— Moi, si. Je me rappellerai toujours de la fois où vous êtes rentré dans cette maison plus saoul que n'importe qui !
— L'alcool ! Non, mais arrêtez de me faire penser à ça !
— Avez-vous arrêté complètement votre consommation d'alcool comme je vous l'avais recommandé ?
— Oui, oui...
Tous les deux savaient pourtant que c'était complètement le contraire...
— Parlez-moi de votre fille...
— Comment savez-vous que j'ai une fille ? On n'en a jamais parlé !
— Oh ! Je dois me tromper de client ! En avez-vous une ?
Elle ne voulait pas avouer au cher David ce qu'elle avait entendu de la bouche de la jeune adolescente, de peur qu'il se fâche et blesse à nouveau ses enfants.
— Si, j'en ai une de 17 ans. Un garçon de 12 ans aussi...
— Les aimez-vous ?
Elle avait lancé cette question sans réfléchir...
— Mais qu'est-ce que cette question ridicule...
La haine explosait en elle quand elle se souvenait des paroles de l'ado...
Elle plongea ses yeux d'une férocité nouvelle dans ceux de David. Ses yeux noir foncé ne faisaient plus peur à la femme. Pris de panique, il détourna son regard vers le mur. Il y avait là un cadre avec une photo de Mary Michelle et d'Andrew, deux personnes que presque toute la ville de Dallas connaissait. Ces deux personnes étaient populaires, surtout vis-à-vis des adolescents de W. T. S. Rares sont ceux qui ne se confiaient pas à eux et France les enviait. Elle aurait tant voulu avoir comme clientèle des adolescents, plutôt que des vieux de 40 ans alcooliques comme David.
— Je sais qu'au fond de toi, tu ne l'aimes pas, ce couple de gens bien heureux !
Elle se défit de sa transe de haine et suivit le regard de David.
Elle regarda le cadre. Elle savait bien qu'elle l'avait eu. Elle l'avait vaincu, en parlant de ses enfants.
— Pourquoi me poses-tu ce genre de question, David ?
— Alors je te retourne la même question par rapport à la tienne sur mes enfants !
Or, elle connaissait bien la réponse à sa question. David avait posé cette question pour la provoquer. Il savait qu'Andrew et sa femme étaient son point faible.
— Il ne faut pas avoir peur des mots, David. Tes enfants, crois-tu qu'ils sont heureux avec toi ?
— Ha ! C'est ridicule ! Bien sûr que OUI !
— Comment peux-tu en être si sûr !
— Ils ont la vie facile, ces petits ! Ils ont juste à regarder leur père essayer de se sortir de la misère ! Ils n'ont même pas de problèmes d'argent ou de problèmes sociaux ! Pauvre taré, ils doivent être encore en train de rire de moi, en ce moment !
— Mais peux-tu me dire qui est le taré qui s'est embarqué là-dedans au début ?
— Comment peux-tu oser ! Mme Je-sais-tout ! Ne te fie pas à moi pour que je te paye pour ces séances de n'importe quoi ! En plus, je n'ai même pas besoin de Psy !
Furieux, il pressa le pas et sortit de la maison.
« Humm... Pourquoi se ment-il à lui-même ? » se dit-elle.
Elle rangea doucement le dossier, avec la curieuse impression de ne plus jamais devoir le sortir. David était très indépendant par rapport à elle et elle le savait.
— Toc, toc !
— David ?
C'était le seul à venir chez lui durant l'après-midi...
— Non, c'est Andrew et Mary Michelle ! s'exclama de tout cœur une voix féminine.
— Oh ! Mary Michelle... À 40 ans, tu devrais savoir que tu n'as plus besoin de cogner, tu es toujours la bienvenue !
— Ah, tu es trop fine.
— Mais qui est cette belle demoiselle ?
France jeta un coup d'œil à l'adolescente légèrement cachée par ses parents...
— Oh ! Mais tu ne la reconnais pas ? ! Stacy, notre fille !
— Bonjour Mme France ! C'est vrai que ça fait un bail que l'on ne s'est pas vues ! Comment allez-vous ? !
— Très bien ! Et tutoyez-moi, je me sens beaucoup trop vieille sinon ! Mais tu as quel âge ?
— Maintenant 16 ans. Nous nous étions vues à l'école, l'année dernière ! Lors des séances de psy...
— Ha oui, je me rappelle... ! La petite fille si heureuse... !
Ce commentaire fit lâcher un sourire de la part des parents...
— Oui, c'est moi ! D'ailleurs, j'avais beaucoup aimé ce moment avec vous ! On vient vous voir la semaine prochaine, mes amis et moi, il paraît !
Lorsque Stacy avait l'occasion de pouvoir parler, elle le faisait sans hésitation. Elle avait aussi beaucoup le sens du leadership, ce qui la plaçait un peu dans une position de « chef de groupe » avec ses amies.
— Oui ! Lundi, je crois !
— Ouais, on a une pédago !
— Je sens que je vais avoir un peu de difficulté à suivre votre langage à la mode !
— Mais voyons France, vous êtes à la dernière mode ! Le linge et tout... s'exclama Andrew.
Sa femme lui lâcha un regard soupçonneux...
— Non mais je ne veux pas dire que... se reprit-il.
— Ça va, je prends très bien le compliment...
C'est vrai que France était toujours habillée à la mode. Elle s'habillait dans ces magasins hors de prix, ceux où tous les ados rêvaient de s'acheter ne serait-ce qu'un morceau.
— Asseyez-vous, que me vaut cette visite !
— Non non, nous devons partir ! s'écria Mary Michelle, avant même qu'Andrew ait pu dire un mot.
— Bien... À bientôt ! Et à très bientôt pour Stacy !
Elle acquiesça, ce qui fit secouer ses cheveux brun terre autour de sa tête.
« Une beauté, cette jeune fille ! Mais d'où prend-elle ça ?? »
France en avait — en effet — un peu contre les parents de Stacy, plus précisément Mary Michelle.
— Tu t'en vas en quoi, toi ? questionna Michael à son amie de cœur, Geneviève.
— Science avec le beau Steve !
— Attention, tu pourrais me rendre jaloux, blagua-t-il.
— Toi tu vas en quoi ? reprit-elle.
— Euh... Math, avec Ginette la chialeuse !
— Ho ! Bon courage ! On se revoit ce soir au cours de natation !
— Ouais ! On pratique quoi ce soir ?
— Nage poisson, plongeon parfait, bien courbé, suivi de rangée. La routine !
— Ha... OK ! À tout à l'heure !
Geneviève quitta avec regret Michael et se dirigea vers sa salle de classe.
— Oh, bonjour Geneviève !
— Bonjour Steve.
Steve était très populaire comme professeur : et ce n'est rien de le dire. 29 ans, professeur de science en secondaire 5, son cousin étant l'alcoolique David, musclé, cheveux courts... Même les plus jeunes du secondaire savaient ces informations.
— Il t'a dit bonjour ?? ! s'écria Britney, une plastique de la classe.
Britney et Christina étaient les deux filles toujours ensemble, capables de faire de leur vie que de l'esthétique et du crousage. Pour ça, aucune fille ne les appréciait.
— Hou... Il me dit toujours salut, tu n'as pas de quoi être surprise !
— Je suis seulement surprise qu'il n'aille pas demander comment tu vas, comme il me demande toujours ! rajouta-t-elle.
— Loin de moi les intentions de te parler, mais à ce que je sache, tu ne t'es jamais souciée de comment je vais !
— Ha, elle se pense futée avec ses grandes phrases presque comiques, s'écria Christina à Britney, à l'endroit de Geneviève qui avait suivi toute la discussion...
— OK tout le monde, asseyez-vous, nous commençons le cours, commença Steve. Aujourd'hui nous allons parler des atomes. Les atomes...
— Hou Steve, il n'y a vraiment que toi pour rendre les cours de sciences si intéressants !
— Puis-je continuer ?
— Sans doute !
— Bon, alors toi qui as l'air si au courant de la matière, peux-tu nous expliquer les atomes ! blagua le professeur.
— Ben, il y a les atomes crochus, comme entre toi et moi !
— Britney. Un, je blaguais, deux, il n'y a rien entre toi et moi !
— Tu es si réaliste quand tu fais ce genre de blague ! Arrête, je pourrais presque te croire !
— Ça va faire le niaisage, je veux passer mon année ! entreprit Stacy. Boucle-la, tu veux ?
Elle était bien la seule qui pouvait faire stopper les niaiseries de Britney.
— Excuse-moi Stace. J'arrête, au nom de notre amitié.
— Tu peux toujours te l'imaginer en rêve, cette amitié...
— Merci ma belle Stacy !
— Ta gueule et continue ce cours...
Elle n'aimait pas entendre parler Steve d'elle comme ça, puisque c'était quand même le mari de France...
— Donc, comme je disais, le cours d'aujourd'hui portera sur les atomes du corps et en partie sur les cellules contagieuses de celle-ci. Comme vous voyez au tableau, j'ai indiqué les différents comportements des cellules...
Jennifer était assise à l'avant de la classe et elle n'arrivait pas à se concentrer. Des millions d'inquiétudes étaient présentes dans son esprit. Des mélanges de haine et de peur intense. Souvent, elle se sentait seule au monde. Et tout ça grâce à qui ? Son père. Oui. Son père David était la cause de tout ce manque, de toutes ses peurs et de toutes ses souffrances. Depuis le jour où il était entré dans sa chambre complètement saoul, qu'il l'avait poussée sur le lit et lui avait arraché les vêtements de sur le dos pour ensuite la violer brutalement. Elle se rappelait ses cris pleins de détresse qu'elle lâchait. Elle ressentait un sentiment de honte destructrice. Comme s'il venait de lui enlever sa dignité. Elle voulait résister mais il l'avait maintenue prisonnière. Elle voulait ne plus sentir mais il lui faisait mal. C'était le pire moment de sa vie. Depuis cet événement, elle n'était pas rentrée chez elle encore et elle ne comptait pas le faire. Elle irait chercher les choses chez son frère et ses propres valises et se prendrait un appartement. Elle avait assez d'argent pour cela donc... Ça irait, ils s'en sortiraient, Justin et elle. Ce n'était qu'une question de temps pour que tout s'arrange.
Léa se pencha et ramassa un bout de papier tombé de la table. C'était inscrit : Salut Léa, c'est Bruno. Je t'écris pour te dire que je vais rentrer un peu plus tard. Kevin ne rentrera que très tard mais ton autre frère sera là pour te faire à souper, ne t'inquiète pas, je t'aime.
Ton papa xxx
Bon, son frère était encore une sortie avec Jessica ce soir. J'imagine que Kevin l'aime beaucoup sa blonde pour passer autant de temps avec elle, se dit-il. Au moins, il y avait l'autre, Frédéric, qui était célibataire donc disponible pour passer la soirée avec elle à écouter les dessins animés. Léa se demanda ce que son frère allait lui préparer à souper puisque ce n'était pas un bon cuisinier. À part les boîtes de Kraft, il ne savait pas faire grand chose...
Allison arriva chez elle et vit son mari, David, assis par terre avec une bouteille dans la main droite. Elle se dirigea dans la chambre de sa fille d'un pas décidé.
— Jennifer, c'est ta maman, marmonna-t-elle d'un ton incertain. Je voulais savoir ce que tu voulais manger pour souper ce soir, ma cocotte.
Il n'y eut aucune réponse. Allison s'approcha et entra dans sa chambre d'un sursaut. Il n'y avait plus rien. Elle se dirigea d'un pas pressé vers la chambre de son fils : rien non plus. C'était impossible. Elle fit comme si de rien n'était et déposa son sac sur la table de la cuisine. David écoutait la télé et buvait. C'était tout ce qu'il faisait à longueur d'année. Boire. Boire. Et boire. Ce n'était pas normal. C'était décidé, elle prendrait un rendez-vous chez la psychologue de Dallas. C'était apparemment la plus expérimentée dans sa profession.
— David, passe-moi la télécommande.
— Non, c'est à moi la télécommande. Tu n'as pas le droit de la toucher. C'est compris ?
Une chose était claire dans la tête d'Allison. Elle devait se dégager de cette situation. David les maintenait prisonniers, Justin, Jennifer et elle. Il fallait qu'elle trouve les moyens de l'affronter.
— Eh, ce n'est pas juste à toi la télécommande donc passe-moi la.
David se leva et se dirigea vers elle d'un regard sans pitié. Il la prit de force dans ses bras et l'amena dans la salle de bain. Il l'attacha aux barreaux de la douche et se mit à la frapper. Elle criait et pleurait, mais rien. Il n'arrêta pas. Il continuait. Allison avait peur de se faire tuer. Elle avait peur qu'il soit assez saoul pour la tuer. Elle tenta de défaire les nœuds autour de ses poignets mais ils étaient si fermes que c'était peine perdue. Tout à coup, il arrêta et sortit de la salle de bain, la laissant seule avec ses sanglots étouffés. Soudain, elle aperçut le téléphone sur le rebord de la douche. Il était accoté sur le porte-savon à sa droite. Elle tassa son pied de quelques centimètres, puis l'autre. Elle agrippa ses orteils au téléphone et commença à le lever de quelques centimètres. Il était rendu presque à la hauteur de son ventre, quand soudain il tomba par terre dans un bruit cacophonique. Non, non, pensa-t-elle, désespérée.
Par chance, il ne l'avait pas entendu. Allison se mit donc à forcer sur la corde qui retenait ses mains. Oui. Elle avait réussi à se libérer une main. Évidemment, elle libéra la deuxième avec facilité. Elle sortit donc de la salle de bain sans faire de bruit. Elle se dirigea vers la chambre de Jennifer. Celle-ci contenait une sortie vers l'extérieur...
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