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Essais

Apocalypse

Un lycéen invisible, brisé par le harcèlement, décide qu'aujourd'hui tout va changer. Une nouvelle sombre et poignante sur le désespoir adolescent.

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Cela faisait deux ans et demi qu'il était au lycée, mais rares étaient ceux qui connaissaient son nom, ou ne serait-ce que son prénom. Mais cette année de terminale avait été pire que les précédentes, tant par les brimades, venant aussi bien des élèves que des professeurs, que par la complexité des cours. En fait, cette année avait été un véritable enfer. Souvent, il s'était dit qu'il ne pourrait pas en supporter plus, et pourtant il était toujours là. Plusieurs fois, il avait voulu, mais il n'avait jamais réussi à passer à l'acte : par manque de courage. Il n'avait jamais eu de courage, pour rien. Et ça, les autres le savaient. Et plus grave, lui-même le savait.

Mais aujourd'hui, tout allait changer. Il ne se laisserait plus faire. Malheur au premier qui se moquerait de lui. Aujourd'hui, il était décidé. Oui, aujourd'hui tout allait changer. Plus jamais on ne se moquerait de lui. Plus jamais.

Comme d'habitude, ce matin-là, pour aller au lycée, il prit le bus. Un bus de ville, toujours aussi pourri, toujours aussi vide si tôt le matin. Aucune connaissance dans ce bus. Lui toujours seul, dans son coin, qui ne parle à personne et à qui personne ne parle. À huit heures moins dix, il descend à l'arrêt devant le lycée. Personne ne le salue, car personne ne le reconnaît, ou alors tous font semblant de ne pas le reconnaître, pour ne pas avoir à le saluer, pour ne pas avoir à faire semblant de le respecter. Car, après tout, l'indifférence n'est-elle pas la seule chose qu'il mérite ? Il rentre dans le lycée, passe devant le gardien, puis les surveillants. Aucun ne lui adresse la parole, il n'est qu'un élève parmi tant d'autres.

Et c'est dans un couloir du premier étage que tout bascula. Ce fut Jean-Benoît qui eut le malheur de prononcer cette funeste phrase : « Alors petit gros, on est pressé d'aller en cours ? ». À ce moment-là, il savait ce qu'il devait faire, il n'avait plus le choix, il ne pouvait plus reculer, il fallait qu'il le fasse, il fallait qu'il leur prouve, à tous, qu'il en était capable. Qu'il n'était pas un lâche. Il avait tellement attendu ce moment qu'il n'eut pas besoin de réfléchir. Tout chez lui fut automatique ; un réflexe, un instinct. Il n'entendit plus rien, il ne voyait que Jean-Benoît qui avait ouvert des yeux comme des soucoupes, et qui s'était mis à courir, tout en criant une phrase qu'il n'était pas le seul à scander : « Cassez-vous, il a un flingue ! »

La folie s'empare du lycée

Ce fut la débandade générale. Les élèves couraient en tous sens, en hurlant et en se précipitant vers les sorties. Lui, il était au cœur de cette folie, il était la cause de la folie, il était la folie à l'état pur. Il était ivre d'un sentiment de puissance qui lui était inconnu et que toute sa vie, il avait recherché. Mais il était aussi ivre de fureur envers Jean-Benoît. Mais celui-ci, plus athlétique, parvint à s'échapper. Alors, il se mit à arpenter les couloirs déserts du lycée, où retentissait la bruyante alarme anti-incendie qu'un élève avait eu la présence d'esprit d'actionner.

Cela faisait une heure que le lycée avait été évacué. Et pourtant, il sentait toujours en lui ce formidable sentiment de puissance, ce sentiment qui l'enivrait. Il continuait d'hanter les différents couloirs, la main raffermie sur la crosse de son pistolet, le doigt posé sur la détente. Toujours ce sentiment. Et puis soudain, le silence. L'alarme venait d'être coupée. Durant plusieurs minutes, ce silence oppressant. Et puis soudain, cette voix qui lui ordonna de sortir, sans armes et les mains en l'air. Il avait quinze minutes pour se rendre, et une fois le délai écoulé, les forces de l'ordre investiraient le bâtiment.

Mais plus rien n'avait d'importance pour lui, sauf prolonger cette sensation de pouvoir qui lui plaisait tant. Peu lui importait ce qui allait se passer maintenant. Car il avait réussi. Il leur avait montré. À tous, qu'il en était capable.

Dans ce monde, où c'est chacun pour soi, la plupart espèrent se fondre dans la masse et ne pas faire partie des dommages collatéraux. Cette philosophie, qui est le mal du siècle de l'avis de certains, c'est l'individualisme. Mais ce garçon, comme d'autres, a choisi de franchir la ligne de non-retour, de passer du côté des pertes, à la condition que durant un moment, il ait l'occasion de ne plus être ignoré.

Les policiers entrent. Mais il ne le sait pas. Il continue d'hanter les couloirs, tel un fantôme des temps modernes. Quand soudain, au détour d'un couloir, ils sont face à face. Les policiers ; bottés, casqués, équipés d'énormes armes reluisantes sous la lumière des néons, et lui ; seul, avec son pistolet, qui a l'air ridicule face à leurs armes. Les phrases claquent, presque aussi rapides que des balles : « Il est là ! », « Jette ton arme. », « Rends-toi ! », « Fais pas le con. », « T'as aucune chance ! »...

Lentement, il lève son bras, au bout duquel se trouve le pistolet. Les policiers le tiennent en joue depuis qu'ils l'ont vu. Les phrases continuent de claquer, son bras continue de monter. Quand soudain, ce ne sont plus des phrases qui claquent, mais des balles. Son beau t-shirt blanc se colore de pourpre avant qu'il ne s'affale lentement sur les frais carreaux qui prennent une teinte couleur rubis.

Rêve ou réalité

Sur son visage angélique, un doux sourire de joie. Il n'est plus, et il est heureux de ne plus être. Il a réussi. Il leur a montré. Il leur a prouvé, à tous.

Mais peut-être était-il seulement égaré. Égaré dans un monde où il ne trouvait pas sa place. Égaré entre l'adolescence et l'âge adulte.

Rêve d'enfant ou délire d'homme,
Moi je penche pour le rêve,
Tout comme les policiers,
Qui dans sa main ont trouvé,
Un jouet.

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l.m.s. @l.m.s.
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