
Le soleil venait à peine de se lever. Andrei se réveilla en sursaut, s'asseyant sur son lit, les draps encore humides du cauchemar qu'il venait de faire : sa femme dans le lit d'un autre homme. Celui-là même qui s'était permis d'embrasser Anastasia...
La chambre d'hôtel sentait le vieux et la poussière dans ce quartier modeste de la ville, mais il ne s'était pas senti prêt à rejoindre le domicile familial où il aurait dû affronter le regard de sa femme, empreint de cette tristesse féminine qui donne envie de pardonner. Seulement voilà, il y a des erreurs impardonnables, et seul le temps décidera de ses actes. Andrei avait encore beaucoup trop de choses à faire avant de se préoccuper de ses états d'âme.
Prenant son courage à deux mains, il se dirigea vers la salle d'eau pour laver non seulement son corps, mais surtout les fantômes de cette nuit. L'eau glissait sur sa peau. Autant de particules qui allaient faire de lui un homme sain. Voilà à nouveau le cauchemar. Il leva la tête en fermant les yeux et laissa le jet d'eau fouetter son visage.
Il se souvint de la naissance de son fils unique Fédor. Un enfant qui était destiné à faire de grandes choses, comme le mentionnait souvent Anastasia. « Si seulement elle se rendait compte de ce qu'il va devenir... » Les souvenirs s'entremêlaient dans les pensées d'Andrei. Il revoyait sa femme allongée sur la table d'accouchement et la voix de l'infirmière qui disait : « C'est un beau garçon ! » Puis le temps s'accélérait et Fédor faisait ses premiers pas, traînant son ours en peluche qu'il avait surnommé « Bam », le premier mot de l'enfant d'ailleurs. Jamais il ne se séparait de cet ourson, il le gardait à table, au lit... Ils étaient même inséparables par la suite à l'école, et quiconque tentait de les séparer se heurtait à de grosses crises de folie de la part du garçon.
Andrei s'essuyait les cheveux quand il repensa au jour de la mise en place du projet HGM1, un projet formidable qui lui promettait beaucoup de succès dans sa profession.
Devant un café encore fumant, accoudé au bar de la cuisine, l'homme rêvassait en contemplant la photo de son mariage accrochée au mur. Le doux péché mortel de cette cigarette se consumant au bout de ses doigts lui donnait l'impression d'être un autre homme, d'être celui qui, malgré tout, serait l'homme de cette année, prêt à tout, quitte à braver les lois pour montrer sa détermination dans son projet.
HGM1... Ces initiales le faisaient frémir à chacune de ses pensées pour son petit garçon resté encore hier dans son hôpital. L'expérience aurait-elle réussi ?
Mais pas le temps de faire de pronostics. Le voilà déjà attrapant les clés de sa voiture pour partir travailler.
Où suis-je ? La dame d'hier n'est plus là. Je ne me souviens même pas de ce qui s'est passé... Bam est là, lui. Je veux le serrer fort contre moi pour en sentir l'odeur, mais mon bras gauche reste collé au lit. Pourquoi ? Je vois... Je suis attaché. Mais pourquoi ? J'ai l'impression de connaître ces lieux, mais je n'arrive pas à me souvenir. Ma chambre ? Non, il n'y a pas les fausses étoiles au plafond. Peut-être les a-t-on enlevées... Je ne me souviens de rien. Sur la droite, il y a un objet qui brille. Peut-être qu'en étirant la main je pourrai l'attraper ? Allez, encore un petit effort. En secouant le lit pour s'en rapprocher alors ?... Ça y est, je m'en rapproche. Je suis à deux doigts de le toucher. Il brille très fort ! Je veux !
Voilà ! Je l'ai ! C'est froid... ça coupe... Mais c'est beau. J'aime.
La dame revient. Bam, tu restes avec moi, n'est-ce pas ? Elle s'approche de moi. Bam, elle veut mon trésor ! Empêche-la ! Nooon ! Pourquoi je n'arrive pas à parler ? Aucun son ne sort de ma bouche, pourquoi ? Elle n'aura pas mon trésor. Jamais ! Noooon !...
Il n'y a pas eu de bruit. La dame est tombée sur moi, et je sens quelque chose de chaud couler sur moi. Il y en a plein sur Bam ! Bam ne sent plus comme avant... C'est la faute à la dame, elle a voulu me prendre mon trésor ! Vilaine ! Va-t'en !
La voilà qui tombe lourdement sur le sol. Elle a dû s'endormir. Peut-être que mon trésor pourrait me libérer de ce lit ? Essayons. Oui, ça marche !
Il fait froid par terre. Viens Bam, on s'en va. Ils sont méchants ici...
La demeure de monsieur et madame Valkof était on ne peut plus imposante. Une ancienne résidence de chasse du dernier roi de France, rénovée depuis plusieurs années déjà : les pierres blanches de la bâtisse avaient été rafraîchies, rendant un petit côté moderne au bâtiment, planté au milieu d'un immense parc boisé. Telle une démonstration de richesse, vous ne pouviez passer la porte de la maison sans vous faire remarquer par les vigiles à l'entrée du portail, ni par les deux caméras de surveillance longeant le chemin de castine.
Venez avec moi, chers lecteurs... Ne faites pas attention à ces deux colosses. Le père d'Anastasia n'est autre que Vladimir Valkof, le célèbre écrivain connu pour ses connivences avec le padrino de la mafia russe. En seulement trois années, il s'est fait une petite richesse personnelle dont on ignore la provenance...
Anastasia buvait un café avec un homme qui n'était pas son mari. C'était leur troisième rencontre, et bien qu'Andrei se fasse de fausses idées sur leur situation, suite à un rapide baiser qu'il n'aurait pas dû voir... Ce qui liait la femme à cet étranger n'en restait pas moins une raison économique, bien plus que familiale. Anastasia venait d'engager un tueur à gages pour s'occuper de son mari avec toute la délicatesse qu'elle lui devait d'avoir voulu lui soutirer la chair de sa chair...
... Pendant ce temps, le sol des couloirs de l'hôpital se maculait de traces de petits pas ensanglantés.
(à suivre...)