
Un des sentiments les plus forts et les plus durs à ressentir est la souffrance que l'on peut éprouver au moment d'un départ. Perdre un ami est quelque chose de très difficile, je ne vous apprends rien. Mais les perdre tous... je vous laisse imaginer. Perdre ses meilleurs amis, ses repères... C'est ce que j'ai vécu il y a presque 2 ans lors d'un déménagement qui m'a emmené à plus de 1000 km et 11h de trajet. Et je reviens maintenant sur cette expérience pour le moins traumatisante qui me marquera à jamais.

Un jour gravé dans ma mémoire
Un après-midi de juin 2004, un jour pluvieux, c'était un mardi je crois. Une journée de plus passée avec mes meilleurs amis, presque ma seconde famille. Ils me connaissent par cœur, me devinent mieux que moi-même. Depuis quelque temps je vis avec une épée de Damoclès au-dessus de moi : ma mère m'a annoncé qu'elle avait demandé sa mutation vers sa région d'origine, la Bretagne, à plus de 1000 km de chez nous. Bien que rien n'était encore certain, j'avais senti en moi que les dés étaient jetés.
Alors quand mon portable sonna ce jour-là et que je vis le numéro que je redoutais tant s'afficher, j'ai tout de suite compris. Je m'éloigne un peu du groupe, comme un présage pour l'avenir, et ma mère m'annonce officiellement : « Fais tes bagages, on part en Bretagne. » Je feins la surprise et la joie, je ne peux pas m'opposer à cela, ça fait trop longtemps qu'ils attendent cette possibilité de revenir. Mais mon dieu, que c'est dur.
Je raccroche et me retourne vers eux, ils n'ont pas remarqué ma courte absence. Je m'approche, puis m'arrête. Ils sont là, ils rigolent, s'amusent. Je me sens presque coupable de perturber tout cela. J'essaye d'articuler « c'est fini » mais personne ne m'entend. Les larmes montent, mon cœur s'accélère, mes jambes ne me portent plus. Finalement je m'écroule en éclatant en sanglots. Cette fois ils comprennent et tous m'entourent et m'étreignent. Sans un mot, sans une parole, un sentiment commun nous envahit. Entouré de tous mais finalement plus seul que jamais, je les perds déjà. Je revois les beaux yeux de Marie, le rire de Julie, la poignée de main de Vivien, le sourire d'Élodie, et tous les autres.
Les adieux : cartons et larmes
Quelques semaines plus tard, la maison est vide si ce n'est les cartons étalés un peu partout qui viendront s'entasser dans les deux énormes camions de déménagement.
Il est tôt (8h du matin) mais ils sont tous là, venus une dernière fois. Leurs regards sont difficiles à soutenir mais je m'efforce de ne pas les esquiver, comme pour les retenir tous. 10 personnes, 10 lettres, 10 étreintes pleines d'émotions, et des centaines de souvenirs. Une lettre que j'ai jetée sur le sol, sans avoir le courage de la leur remettre directement. Je sais maintenant qu'elle est restée de très longues minutes par terre.
Voilà, ce sont les derniers sourires, les dernières larmes communes. « Nos mains se desserrent d'avoir trop serré, voilà c'est fini » comme dit la chanson. Des milliers de choses me viennent à l'esprit puis la tristesse m'envahit.
Reconstruire sa vie après un déménagement
Dans 2 semaines cela va faire 2 ans, tout cela me paraît si proche et si loin en même temps. Je ne sais pas si j'en suis complètement remis, ni si on s'en remet un jour. Il me restera toujours une impression étrange au fond de moi, pleine d'interrogations : qu'aurait été ma vie si j'étais resté ? Et ce genre de choses.
C'est très dur de s'en relever les premiers temps. J'ai passé le premier été à pleurer. Pas facile d'être nouveau, perturbé par son passé mais à la recherche d'un présent.
On s'accroche comme on peut à ses souvenirs, parfois on tente de les laisser de côté mais ils reviennent toujours. Il suffit d'un parfum, un sourire, une expression, une voix, tous ces petits riens qui en l'espace d'une seconde me replongent dans tous ces instants difficiles. Entendre leurs voix est un bonheur seulement éphémère, presque un calvaire. C'est si dur de se dire qu'ils refont leur vie sans moi, qu'ils connaissent, s'amusent avec des gens que je ne connais pas.
Vous pouvez prendre ça pour de l'égoïsme ou de la jalousie, ça l'est sûrement d'ailleurs. Mais un déménagement n'est pas facile à gérer. Il permet pourtant de se remettre en cause, de prendre un nouveau départ, ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose, mais qui reste dur à vivre et à accepter.
Aujourd'hui je le vis mieux, j'ai rencontré des gens formidables qui m'aident à ne pas regretter mon autre vie. Mais j'aurai toujours au fond de moi cet espace d'ombre qui ne me fera jamais oublier ce que j'ai laissé si loin de moi.