
Aujourd'hui, l'infirmière m'a annoncé que j'avais quatre-vingts ans. « Le bel âge », a-t-elle ajouté avec un sourire. Pourtant, je n'ai plus aucune dent, je ne peux pas marcher sans ma canne et je suis seul dans la vie. D'ailleurs, pour l'occasion, on m'a offert le droit de sortir me promener en ville. Cela fait si longtemps que je n'ai pas quitté la clinique — si longtemps que je n'arrive plus à m'en souvenir. Sûrement à cause de ce maudit Alzheimer dont tout le monde parle ici. Rien que depuis ce matin, on en a parlé neuf fois devant moi. Ce midi, j'ai eu de la soupe et je n'y suis pas allé avec le dos de la cuillère. J'en ai mangé au moins pour trois.
À quatorze heures trente, c'est l'heure de ma sortie exceptionnelle. J'ai une impression bizarre : tout le monde me regarde et marche étrangement. Alors que j'avance en plaçant d'abord ma canne derrière mes jambes, puis mes jambes derrière ma canne, les autres personnes du troisième âge avancent en plaçant toujours les jambes devant la canne. De même, tous les piétons marchent dans le même sens. Cela m'a tellement surpris que j'ai failli tomber. Ne faisant pas attention derrière moi, mes pieds se sont pris dans un câble tendu. Heureusement que je ne marchais pas vite, sinon c'était la chute assurée.
J'ai eu si peur que j'ai pris un taxi. Sauf que cet imbécile de chauffeur voulait se mettre à rouler à droite dans les rues de Paris. J'ai donc aussitôt demandé à descendre.
J'ai finalement décidé de rentrer à la clinique pour me reposer. Ma petite journée m'avait beaucoup fatigué ; je n'ai plus l'habitude de faire autant d'efforts.
Une seconde vie : de vieillard à bébé
Après avoir bien dormi, je me suis réveillé dans mon berceau. Ma maman est venue me chercher et m'a mis dans mon parc. Dès qu'elle est sortie de la pièce, j'ai tendu ma jambe gauche en arrière pour enjamber le parc. Après plusieurs tentatives, j'ai réussi à la passer, puis la droite, et enfin mes mains pour sortir. C'est alors que je me suis mis à ramper dans la maison : jambe gauche tendue, puis jambe droite, puis je ramène ma main gauche sous mon ventre, et pour finir ma main droite. Ainsi, je suis allé du salon où était mon parc jusqu'à la cuisine.
J'ai essayé de soulever la porte du frigo pour passer en dessous et prendre à manger, mais cela n'a pas marché. Au bout de deux minutes, papa est arrivé. Il m'a pris, m'a mis dans ma chaise bébé et a ouvert d'une façon tout à fait bizarre la porte, en tirant sur une poignée de droite à gauche. Je n'ai pas compris pourquoi, mais j'ai eu le droit à du lait très frais comme je l'aime.
Mes premières dents viennent de pousser. Ça me fait très bizarre. Je ne me sens pas bien, mais je n'arrive pas à dire où ni quoi. C'est normal : je n'arrive pas à me faire comprendre de mes parents, et je n'arrive pas à les comprendre non plus. Soit ils me parlent trop vite, soit ils utilisent un langage étrange fait de « gouzi-gouzi » et de « aga ». À part eux, je ne côtoie personne de toute la journée.
J'ai décidé de me recoucher. On verra si ça va mieux à mon réveil.
Le retour à la jeunesse : une nouvelle perspective
Je viens de me réveiller. Mon réveil indique huit heures, encore un jour qui se lève. Je sors mon pied gauche des draps, puis vite le pied droit de dessous la couverture que je pose au sol, ensuite le gauche. Je me lève. Je marche en direction de la salle de bain : pied droit, puis pied gauche, l'un devant l'autre. Je me regarde dans la glace. Cette fois-ci, j'ai vraiment la tête d'un jeune de dix-huit ans mal réveillé et dont le sommeil a été tout agité. Je me lave les dents : elles sont toutes bien en place.
Je vis dans un petit appartement, je suis toujours seul dans la vie. Pour ne pas déroger aux bonnes vieilles habitudes qui datent d'il y a déjà dix-neuf ans — car aujourd'hui j'ai vingt ans — et comme dit la chanson, encore soixante devant moi.
Mais enfin, je marche à l'endroit et je vais de l'avant, avec des buts dans la vie, pour ne pas me retrouver comme cette nuit quand j'aurai vraiment quatre-vingts ans.