
Chère Anne...
La procrastination, ou l'art de toujours tout remettre à demain, c'est ma vie. Je ne fais jamais rien à l'avance et tout à la dernière minute. Je me dis que rien ne presse et que j'aurai tout le temps nécessaire plus tard, ce qui n'est vrai qu'au début. À la fin, c'est tout le contraire. Pourtant, c'est toujours la même histoire qui se répète, même si je me promets qu'elle ne se reproduira plus jamais... Je suppose que l'expression « il ne faut jamais dire jamais » est vraie.
Pourquoi je repousse toujours l'essentiel ?
Je suis incapable de planifier quoi que ce soit. Les choses importantes à faire me semblent tellement ennuyantes à côté de toutes les autres activités qui s'offrent à moi que je repousse toujours le moment de leur exécution jusqu'à ce que je sois trop coincé dans le temps pour les accomplir.
Et cette fois ne fait pas exception à la règle, sauf que je sens que je suis en train de passer à côté de quelque chose de vraiment important. Ça n'a rien à voir avec les projets scolaires que je m'acharne à faire à la dernière minute ou avec les tâches qu'on me demande de remplir et que je fais à la va-vite : c'est très différent.
L'art de ne pas dire les mots importants
Enfin, tu dois bien comprendre ce que je veux dire. Tu comprends tout ce que je dis, même quand les mots sortent si mal que je ne reconnais même plus la phrase qui me trottait dans l'esprit. Mais quand même, j'ai peur qu'aujourd'hui tu ne comprennes pas, parce que ça n'a rien de banal comme la plupart des choses que je t'ai dites auparavant.
Il faut croire que les « vraies choses » ne se disent pas aussi facilement que les faits divers. Pour certains, ce que j'aimerais te dire tient en trois petits mots de rien, mais pour moi, ces trois petits mots sont insuffisants pour que je sois convaincu de m'être exprimé clairement. Présentement, j'aurais besoin de tous les mots du dictionnaire et, encore, je ne serais pas certain de m'être bien exprimé.
J'ai tellement peur que cette fois encore, comme tant d'autres avant, je remette tout au lendemain... Tu sais bien, la procrastination est mon « sport » favori... Cependant, j'ai aussi peur que demain ne soit trop tard.
La peur de te le dire
À chaque seconde que nous passons ensemble, je remets tout à la suivante et ce processus se répète indéfiniment depuis un bon moment déjà. Chaque seconde qui me fait repousser ce que je veux faire signifie une autre nuit seul à faire la course contre l'horloge qui me rappelle qu'à chaque instant qui cesse d'exister, tu t'éloignes de moi.
À chaque fois que tu t'en vas et que la porte se referme sur toi, je m'en veux un peu plus et je deviens de plus en plus irritable parce que je ne sais plus comment agir. Un autre jour de retard et je serai un an plus vieux... tu croirais ça ? Probablement, car tu me connais mieux que quiconque... En tout cas, je t'en ai dit plus qu'à n'importe qui.
Je n'arrive pas à comprendre que les mots que je manie habituellement sans difficulté m'effraient tant aujourd'hui. Depuis quelque temps, énormément de temps, peut-être parce que ça n'a rien à voir avec ces devoirs de français dont la plupart des gens se moquent complètement. Dans ce cas-ci, beaucoup s'en moquent, mais pas ceux que je souhaiterais.
Si ce n'était pas aussi important, je ne tremblerais pas tant. Trois mots, huit lettres et je fais presque dans mes culottes, c'est presque pathétique... À vrai dire, c'est réellement pathétique ! Pourquoi est-ce que ce n'est pas aussi simple que lorsque nous étions enfants ? Ne souris pas comme ça, tu sais bien que ça me fait sentir comme un parfait idiot, ce que je suis amplement.
Une confession éternellement reportée
J'ai peur et parce que j'ai peur, je fais tout pour ne pas avoir à le dire maintenant. Je l'ai déjà mentionné : la procrastination est toute ma vie ; dans le dictionnaire, on devrait mettre ma photo sous le mot « procrastinateur ».
Mais qu'est-ce que j'attends ? D'être certain d'être en retard, d'être certain que ma porte ne s'ouvrira plus jamais sur toi ? La procrastination ou l'art de tout remettre à demain, c'est ma vie...
Je t'aime, Anne. Seulement, tu ne le sauras jamais parce que je te donnerai cette lettre demain...
Je t'aime, Anne. Un autre jour de retard et je suis un an plus plus vieux, bientôt deux puis trois ou dix... La procrastination est parfois l'art de ne pas vivre.
À demain,
S.