
L'annonce du diagnostic
Tout me revint. C'était le docteur Weller, spécialisé dans les maladies du sang, comme la leucémie. Leucémie : un trop joli mot pour un cancer.
En effet, la leucémie est un cancer du sang qui se caractérise par une prolifération excessive de globules blancs, entraînant par la suite une insuffisance de globules rouges. Si elle est décelée tôt, elle peut être guérie avec de longs traitements, mais pour moi, il est déjà trop tard. Je le sais bien, car le docteur Weller venait de m'annoncer que j'étais atteint d'une leucémie et qu'il ne me restait plus que cinq jours à vivre.
En rentrant chez moi, il s'est mis à pleuvoir des cordes. Je marchai tête baissée, le regard vide, alors que tout le monde cherchait un abri pour se protéger. J'entendais sans cesse cette phrase prononcée par le docteur Weller et qui changeait ma vie : « M. Sérat, j'ai le regret de vous annoncer une nouvelle on ne peut plus bouleversante. Les résultats de vos derniers examens sanguins ont révélé une insuffisance de globules rouges dans votre sang... Vous êtes atteint d'une leucémie » ; et comme si cela ne suffisait pas, il rajouta : « Il ne vous reste plus que cinq jours à vivre ». Pourquoi ? Qu'ai-je donc fait pour mériter cela ? Tant de questions qui fusaient dans ma tête sans pour autant avoir de réponses.
Le poids du mensonge
J'ouvris enfin la porte de mon appartement. Trempé jusqu'au bout des pieds, je me dirigeai dans la salle de bain, me dévêtis et pris une douche chaude. Il n'était que midi, et pourtant ce ciel, aussi maussade et gris que mon esprit, donnait l'impression d'être en fin de journée. Je n'avais pas vraiment l'appétit, mais je me suis laissé tenter par un bol de soupe que j'avais préparé la veille.
Alors que j'entamais ma première cuillerée, le téléphone sonna. Je répondis. C'était Catherine, une amie d'enfance. C'était une très belle femme avec un sourire qui vous réchauffait le cœur. Elle n'était pas très grande, mais avait une générosité immense ; elle avait un regard d'ange qui vous perçait le cœur mais si rassurant à la fois. Catherine avait la joie de vivre, elle aimait la vie. Très optimiste de nature, c'était un vrai rayon de soleil.
Elle m'appelait souvent pour prendre de mes nouvelles ; j'aimais entendre sa voix, mais aujourd'hui, je voulais rester seul loin de tout. Au téléphone, je pris une voix joyeuse pour ne pas l'inquiéter, mais au fond de moi, je voulais lui dire la vérité. Elle me demanda si tout allait bien ; je m'efforçai de lui répondre que oui.
« Et comment ça s'est passé chez le doc ? » me questionna-t-elle.
Mon cœur s'accéléra, un moment de silence se fit entendre et, d'une voix hésitante, je lui affirmai : « Oh ! Rien de bien grave, c'est juste une maladie bénigne sans grande importance. » Mais pourquoi lui avais-je menti ? Nous qui nous disions tout. Après quelques mots échangés, elle raccrocha. Je m'installai dans mon canapé, allumai la télévision et finis ma soupe avec un léger sentiment de honte et d'incertitude vis-à-vis de mon comportement à l'égard de Catherine.
La solitude et les souvenirs
Il est maintenant 18 heures. Je m'étais assoupi malgré moi, j'ai été pris d'un coup de fatigue ; le docteur m'avait parlé de certains symptômes dus à la maladie, notamment l'anémie, une fatigue musculaire causée par une mauvaise irrigation du dioxygène dans le sang.
Je me réveillai peu à peu. Il faisait déjà nuit, je m'avançai près de la fenêtre. Le ciel est toujours couvert et la pluie n'avait pas cessé. La ville avait pris un autre aspect : chaque scintillement de lumière qui l'éclairait était semblable aux concentrations d'étoiles que l'on peut apercevoir lors d'une nuit à ciel dégagé. Les gouttes de pluie frappant ma fenêtre me faisaient penser aux bruits que faisait la pluie sur les feuilles de bananiers dans les pays tropicaux pendant les pluies orageuses. C'était très mélodieux et apaisant.
Catherine et moi avions beaucoup voyagé. Nous aimions voir d'autres horizons, d'ailleurs certains de nos voyages nous ont permis d'avoir un regard différent sur le monde. Voilà que je me mis à pleurer. Je songeais à toutes ces choses que Catherine et moi avions partagées tout au long de notre vie : nos joies, nos peines, nos éclats de rire.
L'ultime confession
Un nouveau jour commence, et le soleil n'a toujours pas fait son apparition. Le ciel est toujours gris. J'essaye tant bien que mal de prendre mon petit déjeuner. Le docteur m'a prescrit quelques médicaments ; en y repensant bien, ça me fait sourire. À quoi bon prendre des médicaments alors qu'il ne me reste que quatre jours à vivre ?
Oui, quatre jours. Quatre malheureux jours. J'avais le cœur gros, les larmes aux yeux, et toujours les mêmes questions qui me revenaient. Pourquoi m'a-t-on choisi ? Pourquoi étais-je obligé d'en mourir ? Et pourquoi ne m'a-t-on laissé que cinq jours à vivre alors que d'autres étaient atteints d'un cancer sans pour autant avoir un délai de vie si court ? Je tournais en rond dans mon appartement quand je vis un rayon de soleil illuminer la pièce entière. Le soleil ! Enfin ! Mais à peine que je me suis hâté en direction de la fenêtre qu'il a aussitôt disparu à travers les nuages.
Une idée me vint à l'esprit : je décidai d'appeler Catherine et tout lui dire comme je l'ai toujours fait. Peu sûr de moi, la main moite et tremblante, le cœur angoissé, je pris mon courage à deux mains et composai le numéro de Catherine. Mon cœur s'emballait à chaque sonnerie du téléphone. Elle répondit enfin. Sa voix douce et tendre m'apaisa suffisamment pour entamer la conversation. Tout d'abord, comme à notre habitude, nous prenions de nos nouvelles, ensuite je suis passé à l'action.
Je lui ai tout avoué. Les larmes m'inondaient les yeux, j'avais du mal à respirer, mais je devais le lui dire. Elle s'est mise à pleurer aussi et s'est mise en colère de lui avoir non seulement menti, mais aussi caché la vérité. Je me suis expliqué en lui disant que ça n'avait pas été facile d'apprendre la nouvelle, que j'avais eu peur, que j'avais eu honte, et que je ne voulais surtout pas qu'on pleure sur mon sort et lui faire du mal. Je lui dis aussi que si j'avais décidé de le lui dire, c'était parce que j'avais besoin d'aide et de son soutien, car elle était ma meilleure amie.
Je laissai Catherine, les larmes aux yeux, mais je me sentais soulagé et le cœur léger de lui avoir tout confessé.
La compagnie de Catherine
Il était déjà quinze heures et pourtant je ne revus pas le soleil depuis sa dernière apparition éclair. Peu à peu, la pluie se mit à tomber doucement. Le temps, lui aussi, était triste : il n'arrêtait pas de pleurer et d'inonder la terre, comme la peur et le chagrin inondent mon cœur.
Mes crises d'anémie ne me donnaient pas de répit, et je ressentais quelques palpitations au cœur qui m'obligeaient à m'allonger.
Le lendemain, à ma grande surprise, Catherine est venue me rendre visite. Elle est arrivée, le bonheur peint sur le visage. Toujours aussi ravissante, elle me proposa d'aller nous balader un peu afin que je puisse voir autre chose et changer d'air. Je n'étais pas très emballé par son idée, mais ensuite, je me suis laissé séduire.
Nous sommes allés dans un parc dans lequel se trouvait un lac. Nous avons décidé de nous installer sur un banc près d'un saule pleureur. Des cygnes majestueux nageaient tranquillement sur le lac ; au loin, des cris d'enfants joyeux se faisaient entendre. Catherine posa sa main délicatement sur la mienne. Ce fut un geste très réconfortant à mon égard et je sentis, pour la première fois depuis cette terrible nouvelle, une sensation de bien-être et une envie de me battre contre cette maladie qui me rongeait corps et âme chaque seconde, même si je savais que j'étais condamné. À cet instant, je sentis en moi une envie immense de profiter de mes derniers souffles, de voir encore plus de choses, et de partir de ce monde avec la tête pleine de souvenirs.
Tandis que je reprenais goût à la vie, j'aperçus quelques rayons de soleil qui se projetaient sur le lac, tel un miroir. Mais les nuages étaient bien décidés à ne pas laisser place au soleil et continuaient à se battre. Je me comparais au soleil qui, tant bien que mal, se battait pour essayer de se montrer, comme moi qui essayais de me battre contre la leucémie ; et aux nuages qui persistaient constamment à obscurcir le ciel, comme la maladie obscurcissait ma vie.
Une soirée inoubliable
Catherine me proposa d'aller manger au restaurant. Je ne pus refuser de peur de l'offenser.
Elle m'emmena dans un restaurant sur un bateau luxueux qui faisait le tour de la ville ; le repas et l'ambiance y étaient très agréables. Au cours du repas, nous parlâmes de nos voyages, de nos amours et de tous ces bons moments passés, comme la fois où nous nous sommes perdus en Égypte dans l'une des pyramides après nous être éloignés d'une minute du groupe de voyage. Ce fut une expérience très émouvante.
Plus le temps passait et moins je pensais à la maladie. La compagnie de Catherine était pour moi un bon remède. Cette soirée m'a permis d'être l'homme que j'étais avant, l'homme sans la leucémie. J'ai insisté pour que Catherine me tienne compagnie pour la nuit.
Le réveil ne fut pas facile. Pour une fois, j'ai pu passer une nuit sans larmes, une nuit sans déprimer. Catherine était déjà levée. Je sentais une bonne odeur d'œufs brouillés qui chatouillait mon nez. En entrant dans la cuisine, je vis que le petit déjeuner m'attendait. Catherine était là, debout près de la table, elle me fit un grand sourire.
L'acceptation et la fin
Durant la journée, mes pensées s'arrêtèrent sur les évènements de la soirée d'hier. Ce fut une soirée inoubliable. Mais très vite, je fus rattrapé par mes fantômes. En effet, on était jeudi et il ne me restait plus que deux jours à vivre. Ce temps toujours monotone, sans soleil, n'arrangeait rien. Voici maintenant quatre jours que le ciel est gris et qu'il ne cesse de pleuvoir. Vais-je donc partir sans jamais revoir un ciel bleu ? Sans revoir la lumière et la chaleur du soleil ?
Catherine et moi décidâmes d'aller au cinéma pour voir un film comique. Après le film, nous sommes partis manger au restaurant du coin et, pour finir, nous avons marché à travers la ville tout en discutant de tout et de rien.
Cette nuit était une nuit très spéciale. Tout d'abord, parce que c'était la pleine lune. Elle était énorme, sa lumière éclairait la ville entière et, pour la première fois, je vis le ciel dégagé sans aucun nuage, composé d'une multitude d'étoiles. Ce fut magnifique !
Je réalisai que c'était la dernière fois que je verrai la lune, un ciel étoilé, la ville où j'ai grandi et vécu, toute la beauté de ce monde et surtout, je réalisai que je ne reverrais plus Catherine. D'ailleurs, ce soir, elle était radieuse. La lumière de la lune sur son visage la rendait plus éblouissante que jamais. J'avais de la chance d'avoir une amie comme elle, une amie qui m'a toujours soutenu et qui continue à me soutenir en m'insufflant l'air que la vie tente de m'enlever. Je ne pense pas que j'aurais pu tenir sans elle.
La soirée s'achève et le ciel est toujours aussi beau. Catherine et moi rentrons à la maison. Sur le chemin, nos éclats de rire viennent briser le silence de la nuit. Nous avons décidé de ne pas dormir de la nuit pour mieux profiter de nos derniers moments, faire le récapitulatif de nos vies, de nos promesses. À ce moment, j'eus l'impression que j'acceptais ma destinée. De toute façon, je n'avais guère le choix, les dés étaient déjà jetés.
Il est 17 heures. Nous sommes vendredi, mon dernier jour. Le soleil se couche. Le ciel est bleu azur, quelques nuages viennent faire leur apparition. Moi qui voulais tant voir le soleil, le voici enfin !
Il est radieux, somptueux. Je sens sa chaleur me caresser la peau, sa lumière m'éblouit mais j'en suis ravi. Soudainement, je sens la fatigue de la veille et une crise d'anémie s'annonce. Je décide de m'asseoir sur le canapé. Catherine vint me rejoindre, nos yeux étaient fixés vers la fenêtre. Les rayons du soleil illuminaient l'appartement. Le ciel avait changé de couleur : il était passé du bleu au rouge, du jaune à l'orange, et je vis l'apparition de la première étoile. Au fur et à mesure que le soleil se couche, mes yeux se ferment. J'étais comme paralysé, comme déconnecté, puis tout s'obscurcit autour de moi. Je n'entendais plus rien, je n'entendais même plus ces battements de tambour que faisait mon cœur.