Roland de Miller, collectionneur infatigable, qui cherche à sauver sa bibliothèque d'écologie.
Environnement

Les quelque 50 000 livres d'écologie de Roland de Miller cherchent un toit

Roland de Miller, 76 ans, ne peut plus payer le hangar de la Drôme où sont stockés environ 50 000 livres sur l'écologie. Il cherche un lieu gratuit de 200 m² pour éviter leur dispersion, alors que son projet de centre de documentation en réclame 600 à 1 000. À Marseille, le coût estimé de 75 000 euros par an pour 200 m² n'est pas le principal obstacle : le foncier, l'absence d'inventaire et l'incertitude sur le propriétaire du fonds comptent davantage.

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50 000 livres entassés dans un hangar de la Drôme, des loyers impayés, et depuis plus de trente ans des portes municipales qui s'entrouvrent puis se referment. La bibliothèque de Roland de Miller pose une question que personne n'a tranchée : qui garde un patrimoine privé quand son collectionneur s'arrête ?

Un homme âgé portant des lunettes et une chemise rayée se tient devant une grande bibliothèque remplie de livres.
Un homme âgé portant des lunettes et une chemise rayée se tient devant une grande bibliothèque remplie de livres. - (source)

Dehors, la montagne de la petite Autane sous la neige. Dedans, d'autres montagnes, en papier celles-là : le chalet de Roland de Miller, à Saint-Jean-Saint-Nicolas, dans les Hautes-Alpes, est envahi de piles de livres. L'homme a 76 ans, des cheveux gris et une passion intacte. Il sort deux photographies d'une pochette cartonnée : "C'est là que se trouve la bibliothèque de l'écologie." Sur les images, quelque 50 000 ouvrages répartis dans 2 000 cartons, entreposés dans un hangar près de Valence, dans la Drôme.

Ce lieu de stockage, il ne peut plus le payer. Plusieurs mois de loyers impayés, un risque d'expulsion et de saisie des ouvrages. "Tout l'héritage de ma mère y est passé. Il ne me reste que des dettes...", soupire-t-il. Ce qu'il demande aujourd'hui est modeste : il cherche "urgemment un lieu de stockage gratuit de 200 m²". Sa demande précédente, relayée par la commission Bibliothèques vertes de l'Association des bibliothécaires de France, était tout autre : un "lieu d'hébergement définitif (d'environ 600 à 1 000 m²)", auprès d'un "partenaire fiable, doué d'une volonté politique forte", pour faire de son fonds un "Centre national de documentation sur l'environnement".

Entre ces deux chiffres - 200 m² pour survivre, 1 000 m² pour exister - il y a toute l'histoire.

Un collectionneur, une thèse

Roland de Miller n'a pas accumulé au hasard. Le goût lui vient de loin : un grand-père numismate qui l'initie à "l'esprit de la collection" - il apprend la géographie en collectionnant les timbres -, un père ingénieur, une mère peintre, une enfance alsacienne sous les arbres où il dit avoir vécu "des expériences mystiques". À la fin des années 1960, il monte à Paris étudier la géographie, milite dans les associations de protection de la nature et commence à chercher "tout ce qui existait sur le sujet".

De là naît une bibliothèque qui est moins un stock qu'une thèse. Promoteur de "l'écologie profonde", le courant né en Norvège qui veut refonder le rapport des sociétés à leur milieu, il reproche aux approches de son temps leur caractère sectoriel : "Je voyais partout des approches sectorielles, mais il manquait une synthèse. Je voulais montrer que l'écologie était une culture à part entière, une nouvelle vision globale." D'où le profil du fonds : littérature, géographie, arts, botanique, philosophie, textes militants, en anglais, en espagnol, en norvégien, en ukrainien. La transdisciplinarité comme programme, l'international comme méthode. Il est lui-même l'auteur d'essais qui prolongent ce projet, de L'Écologie profonde : un enjeu pour notre époque à Célébration de la beauté.

En 2003, un comité d'experts mandaté par la direction régionale de l'environnement de Provence-Alpes-Côte d'Azur rend un avis flatteur : la "nature encyclopédique" du fonds en ferait un "patrimoine unique en son genre" pour l'histoire de l'écologie, ce qui lui confère une "vocation d'utilité publique".

Cet avis est le document le plus précieux du dossier. C'est aussi un document qui ne décide rien. En droit français, une "vocation d'utilité publique" affirmée par un comité d'experts n'est ni un classement, ni une labellisation, ni une ligne budgétaire. Vingt-trois ans plus tard, elle n'a produit ni bâtiment, ni acquisition, ni budget de conservation.

Partout, la même réponse polie

Le fonds cherche un toit depuis longtemps. De 1992 à 2020, Roland de Miller a toqué à la porte de nombreuses communes de Provence-Alpes-Côte d'Azur : "Toutes étaient enthousiastes, mais aucune n'était prête à s'engager." L'enthousiasme gratuit, la signature coûteuse : c'est le motif qui revient dans chaque épisode.

En 2020, il vise Marseille, capitale de la région où il vit depuis quarante ans. Sébastien Barles, alors adjoint à la transition écologique, se dit séduit et organise des réunions avec l'Institut méditerranéen de la ville et des territoires et la bibliothèque de l'Alcazar. "Tout le monde était convaincu de l'intérêt du projet, mais la question de la valorisation a vite bloqué" : chacun invoquait le manque de moyens humains et de surface disponible. Les sites sont visités puis écartés : locaux inadaptés, amiante, risque d'inondation. Trouver 500 m² en centre-ville de Marseille n'a rien d'évident.

Sur les raisons de l'échec, les deux adjoints divergent - et les deux explications peuvent être vraies en même temps. Barles, devenu candidat d'opposition, parle d'un problème politique : "Ce n'était pas une priorité. Dans cette ville, il y a tellement d'urgences à gérer que le projet a été relégué au second plan." Jean-Marc Coppola, adjoint à la culture, conteste le manque de volonté et met en avant le foncier : "On s'est mis en quatre pour essayer de trouver des solutions et je regrette que cela n'ait pas abouti." Il rappelle le bilan du mandat : "En 2020, Marseille ne comptait que six bibliothèques municipales. Aujourd'hui, elles sont neuf."

Au fond, les deux explications se rejoignent : dans une ville qui manquait de bibliothèques, ouvrir trois bibliothèques neuves était plus simple que d'héberger un fonds privé dans un bâtiment à trouver. Une bibliothèque neuve se budgète, s'inaugure et se raconte. Un fonds privé, non.

Fin 2025, Roland de Miller a demandé à l'éditeur Baptiste Lanaspeze, directeur de Wildproject à Marseille, de présider l'association de la bibliothèque et de mobiliser son réseau. Depuis, les démarches se multiplient : en mars, l'éditeur expliquait se tourner vers le département et la région, tout étant stoppé au niveau de la ville à cause des élections. L'élection municipale est passée depuis. Rien n'indique qu'un lieu ait été trouvé ; une rencontre avec le collectionneur est annoncée pour le 17 novembre.

Deux cents mètres carrés contre mille

Le blocage n'est pas là où on l'attend.

Baptiste Lanaspeze a un plan A : un local d'environ 200 m² près de la gare Saint-Charles, pour un coût estimé à quelque 75 000 euros par an, loyer et poste salarié compris. Il juge un local de 500 m² "trop ambitieux". Son plan B : confier le fonds à une bibliothèque ou à une université, en restant associé à l'aventure.

L'arithmétique est le coeur du sujet. 50 000 volumes dans 200 m², cela fait 250 livres au mètre carré. C'est une densité de magasin, pas de salle de lecture : une bibliothèque en libre accès, elle, étale ses rayonnages pour laisser circuler les lecteurs. Autrement dit, les 200 m² de Lanaspeze ne sont pas une bibliothèque : c'est un abri qui empêche la dispersion. Le "centre national de documentation" de Roland de Miller, avec accueil du public, rencontres et formations, exige les 600 à 1 000 m² qu'il réclame. La survie et le projet n'ont jamais eu la même surface.

Le coût, lui, est dérisoire au regard de l'enjeu : 75 000 euros par an pour 50 000 volumes, cela fait 1,50 euro par livre et par an. Si l'on décompose le budget, un poste salarié, charges comprises, en absorbe la moitié ; le reste correspond, grosso modo, à 15 à 17 euros par mètre carré et par mois - un ordre de grandeur de loyer d'entrepôt, pas de local patrimonial. Rapporté au budget de fonctionnement d'une bibliothèque de quartier, l'addition est modeste. À l'échelle d'une métropole, 75 000 euros récurrents ne sont pas un obstacle financier : ce sont les 200 m² disponibles et l'engagement d'une personne morale qui manquent.

La ressource rare, ce n'est pas l'argent, c'est le mètre carré et le signataire.

Ce que coûte vraiment un fonds

Reste une objection sérieuse, rarement formulée à voix haute : une collection privée non inventoriée est un cadeau empoisonné.

On ne sait pas, publiquement, ce que contiennent exactement les 2 000 cartons. Un établissement qui accepte un tel fonds n'hérite pas de 50 000 livres, il hérite d'un chantier : dépoussiérage, tri, catalogage, évaluation, traitement des doublons et des ouvrages dégradés. Passer 50 000 volumes à un catalogue informatisé représente des années de travail qualifié, donc un coût très supérieur au loyer du hangar. Et une bibliothèque universitaire qui engloutit un fonds sans inventaire y perd des postes qu'elle aurait consacrés à ses propres collections.

S'y ajoutent deux questions que le dossier laisse ouvertes, et qui expliquent peut-être la prudence générale. À qui appartiennent les livres ? À Roland de Miller en nom propre, ou à l'association qu'il a constituée ? Nul ne le dit publiquement. Et que se passe-t-il à la disparition d'un homme de 76 ans ? Un fonds privé dont le propriétaire et le conservateur sont la même personne n'offre aucune garantie à un financeur public. Les outils existent pourtant : achat, don, dation, dépôt, mécénat, fonds de dotation. Tous supposent un inventaire, une évaluation et un propriétaire en capacité de signer. Les trois manquent.

Cela relativise aussi le superlatif. "Plus grand fonds documentaire sur l'écologie", "plus grande bibliothèque de l'écologie en France" : c'est la formulation du collectionneur, reprise par Reporterre, et aucun classement public ne la mesure. Les grands établissements - Muséum, Bibliothèque nationale, écoles d'agronomie - conservent sans doute des masses documentaires plus considérables sur l'environnement. Mais autrement composées.

Car la valeur de ce fonds n'est pas dans le volume : elle est dans la composition. Le fonds couvre trois siècles de pensée écologiste, de la littérature à la botanique, avec la production militante et associative des années 1970-2000, celle des petits éditeurs, des revues confidentielles et des traductions oubliées. L'hypothèse est raisonnable, et elle est décisive : cette littérature-là a été peu collectée par les bibliothèques publiques, qui achètent ce que les libraires diffusent. Une bibliothèque d'écologie constituée par un militant de la première heure est aussi un témoignage sur le mouvement, pas seulement un fonds documentaire.

À qui appartient une bibliothèque ?

Cette histoire n'est pas seulement celle d'un homme.

Une collection privée coûte cher à constituer et presque rien à conserver - jusqu'au jour où elle coûte tout. Pendant cinquante ans, Roland de Miller a été la bibliothèque : celui qui achète, qui classe, qui se souvient des provenances, le seul lecteur capable de dire pourquoi tel volume norvégien voisine avec tel traité de botanique. L'écologie profonde a produit là un objet singulier : un savoir qui ne se divise pas sans perdre son sens. Dispersés, les 50 000 livres redeviennent 50 000 livres d'occasion ; quelques pièces rares iront chez des spécialistes, le reste finira au pilon ou dans une vente judiciaire.

Roland de Miller, collectionneur infatigable, qui cherche à sauver sa bibliothèque d'écologie.
Roland de Miller, collectionneur infatigable, qui cherche à sauver sa bibliothèque d'écologie. - (source)

"C'est un patrimoine d'une valeur inestimable sur le mot le plus important du XXIe siècle", martèle Lanaspeze, qui y voit aussi un outil pour les écoles et pour les chercheurs. L'argument est fort. Il se heurte à une difficulté que la France connaît bien : l'utilité publique d'un fonds ne crée aucune obligation de le recueillir. Entre le moment où l'État reconnaît qu'un patrimoine compte et le moment où quelqu'un paie pour qu'il demeure, il y a un vide que ni les collectivités, ni les universités, ni le mécénat ne comblent automatiquement.

Faut-il en conclure que la ville a eu tort ? Pas si simplement. Engager du foncier public et un poste pour un fonds dont la propriété est incertaine, sans inventaire et sans garantie de pérennité, c'est prendre un risque que n'importe quel élu mesurerait. Le reproche justifié est ailleurs : trente-quatre ans d'enthousiasme verbal sans jamais poser la seule question qui compte - à quelles conditions, et sous quel régime de propriété, un fonds privé devient-il un bien commun ?

Il reste un hangar dans la Drôme, 2 000 cartons, un homme de 76 ans qui a mis l'héritage de sa mère dans des livres qu'il ne peut plus loger, et une bibliothèque qui n'existe, pour l'instant, que parce qu'une seule personne l'a tenue à bout de bras.

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Questions fréquentes

Pourquoi la bibliothèque de Roland de Miller est-elle menacée ?

Environ 50 000 ouvrages, répartis dans 2 000 cartons, sont stockés dans un hangar près de Valence, dans la Drôme. Roland de Miller a plusieurs mois de loyers impayés et risque l'expulsion et la saisie des livres ; il cherche urgemment un lieu de stockage gratuit de 200 m².

Le fonds est-il réellement le plus grand fonds d'écologie de France ?

Les expressions "plus grand fonds documentaire sur l'écologie" ou "plus grande bibliothèque de l'écologie en France" sont des formulations du collectionneur, reprises par Reporterre, qu'aucun classement public ne mesure. Les grands établissements - Muséum, Bibliothèque nationale, écoles d'agronomie - conservent sans doute des masses documentaires plus considérables sur l'environnement, mais autrement composées.

La reconnaissance d'utilité publique de 2003 a-t-elle engagé l'État ?

En 2003, un comité d'experts mandaté par la direction régionale de l'environnement de Provence-Alpes-Côte d'Azur a estimé que la bibliothèque avait une "vocation d'utilité publique". En droit français, cet avis n'est ni un classement, ni une labellisation, ni une ligne budgétaire ; vingt-trois ans plus tard, il n'a produit ni bâtiment, ni acquisition, ni budget de conservation.

Pourquoi 200 m² ne suffisent-ils pas à ouvrir une bibliothèque ?

50 000 volumes dans 200 m² représentent 250 livres au mètre carré, une densité de magasin et non de salle de lecture. Ces 200 m² serviraient d'abri pour empêcher la dispersion ; le projet de centre national de documentation, avec accueil du public, rencontres et formations, exige les 600 à 1 000 m² réclamés par Roland de Miller.

Quels obstacles s'opposent à une reprise du fonds par un établissement public ?

Le contenu exact des 2 000 cartons n'est pas connu publiquement : un établissement devrait trier, cataloguer et évaluer 50 000 volumes, pour un coût très supérieur au loyer du hangar. La propriété des livres - Roland de Miller en nom propre ou l'association - n'est pas dite publiquement, et un fonds dont le propriétaire est aussi le conservateur n'offre aucune garantie à un financeur public. Les outils existent - achat, don, dation, dépôt, mécénat, fonds de dotation - mais supposent un inventaire, une évaluation et un propriétaire en capacité de signer.

Sources

  1. Annonces - ABF Bibliothèques Vertes · bib.vertes.abf.asso.fr
  2. JE DEVIENS MÉCÈNE FINANCIER - Bibliothèques Sans Frontières · bibliosansfrontieres.org
  3. Pour un soulèvement écologique - Bibliothèques de la Ville de Paris · bibliotheques.paris.fr
  4. https://www.franceactive.org/?p=54688 · franceactive.org
  5. Investissements français - FranceArchives · francearchives.gouv.fr
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Hugo Lambot @page-turner

Je dévore des livres depuis que j'ai appris à lire. Romans, essais, BD, mangas, poésie – tout y passe. Libraire à Angers, je passe mes journées à conseiller des lecteurs et mes soirées à en être un moi-même. J'ai un carnet où je note toutes mes lectures depuis 2012, avec des étoiles et des citations. Mes critiques essaient de donner envie sans spoiler, parce que rien ne vaut la surprise d'une bonne histoire.

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