Le Pacifique équatorial chauffe, et les chiffres sont nets. Selon le Climate Prediction Center de la NOAA, El Niño se renforce, avec plus de 90 % de probabilité d'un épisode "très fort" pendant l'automne et l'hiver 2026-2027 de l'hémisphère Nord. Le même centre estime à 75 % la probabilité, pour la saison octobre-décembre 2026, d'un épisode plus intense que tous ceux observés depuis 1950, avec un indice RONI sur trois mois supérieur ou égal à +2,5 °C.

L'International Research Institute for Climate and Society, rattaché à l'université Columbia, va dans le même direction : ses 22 modèles de prévision s'accordent sur un épisode "très fort" qui se maintiendrait tout l'hiver, avec une probabilité de 100 % jusqu'en février 2027, retombant à 61 % à la mi-2027. L'indice hebdomadaire Niño 3.4 culminait à +3,0 °C au 16 septembre 2026, et l'indice Niño 1+2 est resté au-dessus de +4 °C pendant six semaines.
Ces chiffres décrivent un signal océanique, pas un destin local. "Très fort" qualifie l'anomalie de température de surface dans le Pacifique central et oriental ; cela ne dit pas ce qui arrivera, ni où, sur un territoire donné.
Un phénomène naturel dans un climat qui ne l'est plus
El Niño n'est pas une conséquence du réchauffement climatique. L'Organisation météorologique mondiale rappelle qu'il survient typiquement tous les deux à sept ans, dure environ neuf à douze mois, se développe entre mars et juin et atteint son pic entre novembre et février. Ses effets sur la température mondiale sont généralement les plus marqués l'année suivant son développement.
L'OMM est également claire sur un point souvent mal compris : rien n'indique que le changement climatique augmente la fréquence ou l'intensité des épisodes El Niño. En revanche, il peut amplifier leurs impacts, parce qu'un océan et une atmosphère plus chauds augmentent l'énergie et l'humidité disponibles pour les phénomènes extrêmes, canicules et fortes pluies comprises.
Ces deux registres cohabitent dans les discours officiels. Le secrétaire général de l'OMM, Celeste Saulo, a rappelé que "le plus récent El Niño, en 2023-24, fut l'un des cinq plus forts jamais enregistrés et il a joué un rôle dans les températures mondiales record observées en 2024". Le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, en a tiré un argument plus large : "La science est claire : El Niño arrive à notre porte dans les prochains mois avec 90 % de certitude. Le monde doit le traiter comme l'avertissement climatique urgent qu'il est.". Il appelle à sortir des énergies fossiles, à accélérer les renouvelables et à financer des systèmes d'alerte précoce pour tous.
Distinguer l'oscillation naturelle de la trajectoire du climat n'est donc pas un détail technique. C'est ce qui permet de savoir ce qu'on peut attribuer à l'épisode en cours, et ce qui relève de fond.
Un effet retardé sur la température mondiale
Le lien avec la France passe, dans les données disponibles, par un canal indirect. Météo-France indique qu'un El Niño marqué en 2026-2027, s'ajoutant au changement climatique, augmenterait les probabilités d'observer en 2026 ou en 2027 une température moyenne planétaire proche ou supérieure au record de 2024.
C'est la dimension qui concerne le plus directement les décennies à venir : un épisode intense ne se traduit pas seulement par des extrêmes régionaux, il pèse sur le thermomètre global, avec un décalage d'environ un an. Les records annuels sont donc susceptibles de tomber dans la foulée, et non pendant le pic océanique lui-même.
Sur les conséquences précises en métropole - hiver, agriculture, demande d'énergie -, les éléments publics mobilisables sont en revanche beaucoup plus minces. Aucune prévision saisonnière quantifiée pour la France ne figure dans les sources consultées, et il serait trompeur de présenter El Niño comme un facteur explicatif direct d'un événement météorologique français.
Pluies et sécheresses inégalement réparties
La climatologie d'El Niño est connue dans ses grandes lignes. L'OMM décrit des pluies excédentaires dans le sud de l'Amérique du Sud, le sud des États-Unis, une partie de la Corne de l'Afrique et de l'Asie centrale, et des conditions plus sèches en Amérique centrale, au nord de l'Amérique du Sud, dans les Caraïbes, en Australie, en Indonésie et dans une partie de l'Asie du Sud.
Cette carte est une tendance, pas une garantie. L'OMM insiste : chaque épisode est unique par son évolution, sa répartition spatiale et ses impacts. Les effets varient selon l'intensité, la durée, la saison de développement et l'interaction avec d'autres modes de variabilité, comme le dipôle de l'océan Indien. Toutes les régions ne sont pas touchées, et à l'intérieur d'une même région les impacts peuvent différer. Même en phase neutre, des extrêmes surviennent.

C'est ici que la prudence s'impose face à un réflexe courant : attribuer chaque sécheresse ou chaque crue spectaculaire à El Niño. La variabilité naturelle produit des extrêmes en toute circonstance ; l'épisode en cours déplace des probabilités, il ne signe pas chaque événement.
Des récoltes aux prix alimentaires
Les conséquences les plus documentées concernent l'alimentation. Selon une analyse de Bloomberg relayée par Courrier international, l'épisode El Niño en cours, en passe de devenir le plus puissant des soixante-dix dernières années, constitue une menace majeure pour les chaînes d'approvisionnement mondiales, en particulier pour les denrées alimentaires, surtout sur les marchés émergents d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie.

Le mécanisme est classique : des précipitations déficitaires dans les zones de production, des rendements qui décrochent, des prix qui répercutent la tension. L'intensité annoncée déplace l'enjeu de la météo agricole vers la logistique et les marchés, avec des effets possibles loin des régions directement touchées.
Prévenir plutôt que réparer
Reste la question du financement. Action contre la Faim souligne que les financements humanitaires demeurent largement orientés vers la réponse après catastrophe plutôt que vers la prévention des impacts. "Il est nécessaire d'augmenter les financements flexibles et prévisibles dédiés à l'anticipation et la préparation des crises climatiques, tout en maintenant les financements dédiés à l'adaptation au changement climatique", ajoute Rowan Cody, de l'organisation.
L'argument n'est pas seulement moral. Action contre la Faim rappelle que l'arrivée d'El Niño est connue, que les populations les plus exposées aux risques sont identifiées et que les types d'impacts auxquels elles devront faire face le sont aussi. Ces impacts, lorsqu'ils frappent des crises humanitaires majeures comme au Nigeria, en RDC ou au Tchad, "agissent comme démultiplicateurs des vulnérabilités". Attendre que la crise se matérialise avant d'agir a, selon l'organisation, "un coût humain inacceptable et un coût économique considérable".
Action contre la Faim a donc engagé des actions anticipatoires : pré-positionnement de kits, alimentation thérapeutique pour la malnutrition aiguë sévère, surveillance nutritionnelle. Ce sont des mesures prises avant que les impacts ne se produisent, précisément parce que la fenêtre de préavis existe.
Ce que l'alerte dit, et ce qu'elle ne dit pas
Sur un point, la séquence est claire : l'intensité annoncée de l'épisode 2026-2027 est exceptionnelle au regard des mesures disponibles, et les grandes lignes de ses impacts sont prévisibles. Sur un autre, elle reste conditionnelle : la répartition exacte des pluies et des sécheresses, et l'ampleur des dégâts, dépendront de l'évolution de l'épisode et de sa combinaison avec d'autres facteurs.
La question décisive n'est pas de savoir si El Niño est "la faute" du changement climatique - l'OMM répond que non. Elle est de savoir ce qu'on fait d'un préavis de plusieurs mois : pré-positionner, financer l'anticipation, ou attendre que la crise se matérialise. Les données disponibles documentent surtout le second choix, et son coût.