Le 2 novembre 2026, la région Île-de-France devait avoir retiré de la plateforme Pearltrees les manuels scolaires numériques qu'elle éditait pour les lycées franciliens. La justice administrative avait jugé cette édition illégale. La région assure s'être exécutée. Le lendemain, des manuels numériques restaient disponibles pour les lycéens, désormais signés Pearltrees - et leur contenu est "sensiblement identique" aux précédents, de l'aveu du patron de l'entreprise.

"Bien sûr qu'il y a des contenus communs entre les anciens manuels libres édités par la région Île-de-France et les nouveaux manuels ouverts édités par Pearltrees", déclare Patrice Lamotte, PDG de Pearltrees, à France Culture. Me Emmanuel Glaser, avocat de l'association Les Éditeurs d'éducation, qui fédère 32 éditeurs, parle d'"un détournement de la décision de justice : ce sont les mêmes manuels mais la couverture, c'est Pearltrees".
Tout le monde discute du mot "libre" et du mot "ouvert". Le mot décisif est ailleurs : "gratuit". Gratuit pour qui, payé par qui, à la place de quoi ?
Trois formats derrière un même mot
Le dossier francilien mélange en permanence trois objets distincts, et cette confusion sert tous les camps.
Le premier est le manuel granulaire, décrit dans un document de communication de Pearltrees daté de 2023. Il s'agit des manuels des grands éditeurs privés - Nathan, Bordas - découpés en "granules" modifiables, distribués sous licence aux établissements via le GAR, la passerelle technique de l'Éducation nationale. Ce modèle est payant, négocié avec les éditeurs, et Pearltrees y joue le rôle de distributeur. L'entreprise revendiquait alors 145 lycées équipés, dont 72 en Île-de-France.
Le deuxième est le manuel libre : des contenus produits pour la région, gratuits, imposés à partir de la rentrée 2025 comme unique voie d'accès aux manuels dans les lycées franciliens, selon Le Parisien. Soixante-huit manuels, selon franceinfo, qui ont remplacé le papier dans la moitié des 468 lycées d'Île-de-France.
Le troisième est le manuel ouvert, apparu après la décision de justice : Pearltrees devient cette fois éditeur, avec son propre catalogue, présenté comme "conforme aux nouveaux programmes" et "entièrement personnalisable", sans que les auteurs ni les termes de la licence soient précisés.
Trois formats, trois modèles économiques, un seul mot dans le débat public. La suite du dossier ne se comprend qu'en les séparant.
Au lycée, la famille n'achète pas le manuel
La question posée le plus souvent - le numérique gratuit change-t-il les achats de livres des familles ? - repose sur une prémisse fausse dans l'enseignement secondaire. Dans les lycées publics, les manuels ne sont pas achetés par les ménages : la région finance leur acquisition, les établissements les prêtent aux élèves pour l'année. La gratuité des manuels scolaires n'est donc pas une nouveauté introduite par le numérique.
Ce qui a changé n'est pas le montant payé par les parents, mais l'identité de l'acheteur et la nature de ce qu'il achète. Auparavant, plusieurs centaines d'établissements commandaient des ouvrages imprimés à plusieurs éditeurs, avec une marge de choix pédagogique et un prix observable. Aujourd'hui, un contrat régional unique ouvre l'accès à une plateforme unique.
Le Parisien rapportait, à la rentrée 2025, que Pearltrees était devenu "l'unique outil" à la disposition des enseignants franciliens, avec des manuels sous forme de "granules" modifiables, notamment grâce à l'intelligence artificielle, selon la région. actu.fr évoquait 15 000 enseignants dans 250 lycées. Un marché de manuels s'est ainsi transformé en un accès, concédé à un opérateur.
Une facture publique dont le montant échappe
La région paie deux choses distinctes : l'accès à la plateforme et la fabrication des contenus. Le marché conclu en 2023 avec Pearltrees portait sur 18 millions d'euros, selon franceinfo. Le coût de production des 68 manuels, lui, n'est pas public : la région ne le communique pas malgré les demandes de l'opposition, et l'avocat des éditeurs souligne qu'il est impossible de le reconstituer à partir des comptes de la région.
Cette opacité n'est pas anecdotique. Un manuel papier a un prix vérifiable, comparable, discuté dans chaque établissement. Un manuel numérique régional a un prix enfoui dans un contrat de plateforme et dans des dépenses internes non isolées. On peut discuter sans fin du point de savoir si la région a fait une économie ; personne, à ce jour, n'est en mesure de le démontrer avec des chiffres publics.
Une question plus gênante encore reste ouverte : qui paie les manuels ouverts de Pearltrees aujourd'hui ? La région dit avoir retiré les siens, l'entreprise dit éditer les nouveaux, et ni l'une ni l'autre ne détaille le contrat qui les lie depuis le 2 novembre. Si la collectivité continue de financer l'accès à des contenus dont un opérateur privé est devenu l'éditeur, la substitution juridique n'aura réglé qu'un problème de façade.
Ce que les éditeurs perdent, ce qu'ils taisent
Les éditeurs privés, réunis dans Les Éditeurs d'éducation, déplorent auprès de France Culture une baisse de 80 % de leurs revenus en Île-de-France. Ce chiffre est déclaratif, non audité, et il émane d'une partie intéressée : il faut le lire comme une estimation de camp, pas comme une mesure.
Leur argument de fond, en revanche, mérite l'examen. Me Glaser rappelle que "la région est chargée par la loi de l'entretien des bâtiments, pas d'éditer des manuels scolaires". La formulation est rhétorique - les régions financent bien les manuels des lycées -, mais elle pointe un vrai problème de structure : quand la collectivité qui décide de l'équipement est aussi celle qui produit le contenu, elle se trouve juge et partie. C'est le coeur du grief de concurrence déloyale, et probablement l'une des raisons de la censure judiciaire.
Il faut pourtant dire ce que les éditeurs passent sous silence : ils ne combattent pas la numérisation. Plusieurs d'entre eux commercialisent depuis des années des versions granulaires de leurs propres manuels sur Pearltrees. Ce qu'ils refusent, c'est que leur distributeur devienne leur concurrent et que l'acheteur public fabrique ce qu'il achète. Leur protestation défend une position de marché autant qu'un principe.
Le jugement n'a pas arrêté le modèle
La chronologie est établie par franceinfo : le 26 mai 2026, le tribunal administratif de Montreuil déclare illégale l'édition de ces manuels numériques par la région. La collectivité fait appel ; une procédure au fond est toujours en cours. Mi-septembre, la cour administrative d'appel de Paris fixe au 2 novembre la date limite de retrait. Les motifs détaillés de l'arrêt n'apparaissent pas dans les comptes rendus disponibles, ce qui interdit d'en tirer une jurisprudence générale.

Une défaite judiciaire, en tout cas, n'a pas suffi à arrêter le modèle. La région Bretagne, présidée par Loïg Chesnais-Girard (DVG), a adopté via Pearltrees les manuels numériques initialement conçus en Île-de-France, selon France Culture. Et la plateforme développe désormais des offres payantes pour les collèges - un marché où ce sont les départements qui paient. Autrement dit : la démonstration francilienne, financée par l'argent public d'une région, sert de vitrine commerciale à l'étage du dessous.
Le vrai basculement : d'un marché de livres à un accès unique
Ce que raconte cette affaire n'est pas l'histoire d'un format qui remplace un autre. C'est celle d'un intermédiaire qui change de statut.
Pearltrees a d'abord vécu de la distribution des contenus des éditeurs. Puis la région lui a confié la diffusion de ses propres manuels, jusqu'à ce que la plateforme devienne le seul passage obligé vers les manuels des lycées franciliens. Elle est enfin devenue éditrice, après que la justice a invalidé son commanditaire. À chaque étape, la même entreprise a gagné en position ce que les éditeurs perdaient en débouchés.
Le mot "ouvert" mérite ici d'être manié avec précaution. Dans l'édition éducative, il désigne généralement un ouvrage publié sous licence libre, modifiable et réutilisable par tous - comme le manuel sur l'intelligence artificielle pour les enseignants, diffusé sous licence Creative Commons. La licence des manuels ouverts de Pearltrees n'est pas précisée. L'entreprise les présente comme personnalisables ; c'est une fonctionnalité, pas nécessairement un droit. "Ouvert" peut être une étiquette commerciale aussi bien qu'un régime juridique, et personne n'a encore tranché publiquement.
La question pédagogique, et l'alternative publique
Les objections ne sont pas seulement économiques. Florent Souillot, cofondateur de l'association Lève les yeux, oppose au tout-numérique un argument d'usage : "On mémorise mieux sur un manuel scolaire imprimé", dit-il à France Culture, en appelant à imiter les pays scandinaves qui reviennent au papier. C'est une affirmation de militant, discutable sur le plan des preuves, mais qui touche un point réel : le manuel numérique n'a pas été choisi par les familles, il leur a été substitué.
D'autres voix, rapportées par franceinfo, défendent une troisième voie : que l'argent public de la numérisation finance des plateformes publiques comme Éléa plutôt que des opérateurs privés. L'argument est solide à condition d'être formulé avec précision. Le problème n'est pas qu'une région produise des manuels avec de l'argent public ; c'est qu'elle les produise pour les enfermer dans une plateforme unique, sans licence ouverte vérifiable, et sans que le coût de fabrication soit auditable.
Une collectivité qui financerait des manuels sous licence libre, hébergeables par n'importe quel établissement, n'aurait besoin ni de contourner un jugement ni de compter sur la bienveillance d'un prestataire. Elle aurait acheté un bien commun. Elle a acheté un accès.
Le 2 novembre a au moins eu le mérite de la clarté : le contenu, lui, n'a pas bougé. Seule la couverture a changé.