Étudiant assis devant un grand écran d'ordinateur dans un atelier lumineux, entouré de croquis et de carnets de croquis ouverts, lumière naturelle provenant d'une fenêtre, vue de trois quarts
Éducation

IA et écoles d'art : Gobelins, ENSCI reforment les futurs créatifs

Gobelins, ENSCI et Intuit Lab intègrent l'IA dans leurs cursus. Entre profs dépassés, juniors menacés et dilemmes éthiques, ignorer ces outils condamne les carrières.

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Étudiant assis devant un grand écran d'ordinateur dans un atelier lumineux, entouré de croquis et de carnets de croquis ouverts, lumière naturelle provenant d'une fenêtre, vue de trois quarts
Étudiant assis devant un grand écran d'ordinateur dans un atelier lumineux, entouré de croquis et de carnets de croquis ouverts, lumière naturelle provenant d'une fenêtre, vue de trois quarts

Comment choisir son école d'art en 2026 face à l'IA ?

Pour un candidat aux concours de mars 2026, la question ne se pose plus en termes abstraits. Elle se pose concrètement face à une liste d'écoles, des frais d'inscription et des programmes à comparer. Faut-il privilégier un établissement qui intègre déjà l'IA dans ses cours, ou un autre qui mise encore exclusivement sur le dessin à main levée et les techniques traditionnelles ? La réponse n'est évidente ni dans un sens ni dans l'autre, mais elle mérite d'être posée avec honnêteté.

Imaginez un lycéen en mars 2026, penché sur son portfolio, à deux mois des concours des écoles d'art et de graphisme. Entre deux croquis au feutre, il hésite : faut-il glisser une image générée par IA pour montrer qu'il maîtrise l'outil, ou risque-t-il de se faire disqualifier pour plagiat ? Aux États-Unis, le débat fait rage sur les campus, les étudiants en art occupent les cours pour réclamer des règles claires. En France, le basculement s'opère plus discrètement, mais tout aussi profondément — dans les maquettes pédagogiques, là où personne ne regarde. L'IA générative n'est plus une curiosité de geeks passés devant un écran, c'est une compétence que les recruteurs commencent à exiger, et les écoles n'ont plus le luxe de l'ignorer. Ce qui suit n'est pas un plaidoyer pro ou anti-IA : c'est un tour d'horizon de ce qui se passe vraiment à l'intérieur des cours, de ce que les profs en pensent, et de ce que les étudiants risquent s'ils ferment les yeux. Comme on l'a déjà vu pour les devoirs au lycée, où l'intelligence artificielle brouille les frontières du travail personnel, le monde de la création n'y échappe pas.

L'IA comme critère de choix impossible à ignorer

Il y a deux ans, la présence ou l'absence de modules d'IA dans un programme n'apparaissait dans aucune checklist d'étudiant. En 2026, les forums spécialisés comme Studyrama ou les groupes Facebook de candidats aux écoles d'art en discutent ouvertement. Les questions reviennent en boucle : « Est-ce que Gobelins fait du Midjourney ? », « L'ENSCI accepte-t-elle les projets incluant de l'IA générative ? », « Intuit Lab propose-t-il une vraie formation ou un vernis marketing ? ». Ce glissement est révélateur : la génération qui passe les concours cette année a intégré l'IA comme variable dans son équation personnelle. Ce n'est plus un sujet de débat philosophique, c'est un critère de choix d'école.

Le rapport du Ministère de la Culture qui change la donne

En 2025, un rapport officiel du Ministère de la Culture a été rendu public dans le cadre du Cycle des Hautes Études de la Culture (CHEC). Signé par Flavien Bazenet, Hervé Colinmaire, Eléonore Holtzer, Igor Primault, Astrid Reymond et Anne-Sophie Steinlein, ce texte intitulé Création en (r)évolution : les intelligences artificielles au défi de l'art ne fait pas dans la langue de bois. Son constat : l'IA générative bouleverse le processus créatif de fond en comble, depuis l'esquisse jusqu'à la finalisation, et la formation des artistes n'est pas préparée. Le rapport CHEC emploie délibérément le pluriel « IA » pour rappeler qu'on ne parle pas d'un outil unique mais d'un écosystème hétérogène de technologies, chacune avec ses biais, ses logiques et ses limites. Ce document a agi comme un signal fort pour les établissements : l'État ne dit pas « interdisez » ni « adoptez sans réfléchir », il dit « réfléchissez et adaptez ».

Le marché de l'emploi comme juge de paix

Mais à quoi bon un diplôme si aucune agence ne vous embauche ? C'est la question crue que posent de plus en plus de directeurs pédagogiques lorsqu'ils révisent leurs programmes. Le marché de l'emploi dans les métiers créatifs a déjà tranché : depuis 2025, les agences de communication, de design et de publicité utilisent l'IA au quotidien, avec des abonnements officiels à Midjourney, DALL-E ou Runway. Un jeune diplômé qui arrive dans une agence en 2026 sans jamais avoir ouvert un générateur d'images ne parle pas la langue de son employeur. Les recruteurs ne l'écrivent pas toujours noir sur blanc dans les offres d'emploi — c'est encore trop sensible — mais ils le testent dès l'entretien. La question n'est plus de savoir si l'IA va transformer les métiers de la création, mais comment les formations vont accompagner cette transformation sans sacrifier l'exigence artistique.

Comment Gobelins, ENSCI et Intuit Lab enseignent l'IA générative

Passons du « pourquoi » au « quoi exactement ». Trois écoles françaises ont fait le pas de manière visible et structurée. Leurs approches diffèrent, leurs tarifs aussi, mais elles partagent un même postulat : l'IA doit être enseignée comme un outil professionnel, pas comme un gadget. Un étudiant qui sort de ces formations en 2026 sait précisément ce qu'on attend de lui en agence, et ce qu'il peut légitimement revendiquer comme compétence sur son CV.

Gobelins : Midjourney comme compétence professionnelle

Gobelins, l'école de l'image référence en France, a intégré l'IA dans une grande partie de ses programmes de formation continue pour 2026, couvrant le design graphique, le motion design, l'animation 3D et la photographie. La formation phare, détaillée sur la page dédiée au module Midjourney, est un intensif de deux jours tarifé 1 260 €. Le public cible est clairement identifié : graphistes, directeurs artistiques, UI designers, motion designers — des professionnels ou des étudiants avancés qui ont déjà un bagage visuel. L'objectif est résolument opérationnel : concevoir, corriger, modifier des images via des prompts avancés, expérimenter les paramètres de rendu, optimiser la production avec des outils annexes. Un témoignage recueilli par Gobelins résume l'esprit : « La formation est très opérationnelle, très immersive dans l'outil. » La position officielle de l'école, visible dans le catalogue 2026, est sans ambiguïté : l'IA est un « prolongement du geste artistique, un nouvel outil au service de la création » — et en aucun cas un substitut au créateur. D'autres modules complètent l'offre : « Stable Diffusion : créer des images professionnelles avec l'IA » et « Photoshop et Adobe Firefly : enrichir ses images avec l'IA ».

L'ENSCI pionnière de l'IA en école d'art dès 2022

L'ENSCI (École nationale supérieure de création industrielle) joue dans une autre catégorie. L'école dispose d'un atelier Design numérique (ADN) existant depuis 1999, ce qui lui a donné une longueur d'avance considérable. Dès 2022, alors que Midjourney était encore en version bêta ouverte et que DALL-E venait à peine de sortir, l'ENSCI organisait déjà des workshops sur l'IA, encadrés par Étienne Mineur, designer spécialiste des interfaces et de l'IA, et Sylvie Tissot. Comme le rapporte Le Journal des Arts, Frédérique Pain, directrice de l'ENSCI, qualifie le phénomène de « tsunami qui ne fait que croître ». Les outils abordés dès ces premières sessions étaient déjà variés : DALL-E pour la génération d'images textuelles, Midjourney pour le rendu visuel de qualité, Nano Banana pour l'expérimentation sonore, Runway IA pour le motion design préliminaire, et ComfyUI pour les workflows avancés permettant de chaîner plusieurs modèles. L'objectif pédagogique déclaré : apprendre aux étudiants à dompter ces outils plutôt qu'à s'en faire dominer, en les intégrant dans un processus de conception industriel complet.

Intuit Lab : l'IA greffée sur un socle classique

Intuit Lab a choisi une approche plus progressive avec son parcours « Creative IA », organisé en deux niveaux sur huit jours au total : cinq jours d'initiation puis trois jours de niveau expert. Le détail qui a son importance, c'est le prérequis : la maîtrise de la suite Adobe. Intuit Lab ne fait pas de l'IA un substitut au savoir-faire classique, elle l'ajoute comme couche supplémentaire au-dessus d'un socle technique solide. Les outils ciblés sont Midjourney, Krea et Higgsfield. Les applications concrètes enseignées sont diversifiées : création de concepts visuels, production rapide de variations autour d'une idée, storytelling visuel, animation, prototypage rapide, et même conception d'emballages ergonomiques. En d'autres termes, l'école part du principe qu'un bon prompteur sans compétence graphique ne vaut rien, mais qu'un graphiste compétent qui maîtrise l'IA vaut deux fois plus.

Pourquoi les profs d'art sont dépassés par l'IA

Tout n'est pas rose dans la pédagogisation de l'IA. Si les brochures marketing affichent des parcours structurés et des enseignants experts, la réalité des salles de classe est plus chaotique. L'intégration de l'IA dans les cursus souffre d'un problème structurel majeur : les enseignants ne sont pas formés. Et ce n'est pas un jugement de valeur, c'est un fait documenté.

Le décalage élèves-enseignants, un fait documenté

L'article de Le Journal des Arts de mars 2026 révèle des chiffres éloquents. À l'ENSCI, un sondage interne réalisé en 2022 montrait qu'une très large majorité des élèves affirmaient en savoir plus que leurs enseignants en matière d'IA. À l'École de design Nantes Atlantique, un bilan interne mené en 2025 révélait qu'une faible minorité de professeurs seulement avaient testé des outils d'IA générative. Les conséquences concrètes sont prévisibles : des cours dispensés par des enseignants qui découvrent les outils en même temps que leurs étudiants, voire après eux. Imaginez un cours de typographie où l'enseignant ne maîtrise pas les logiciels de mise en page — c'est exactement la situation qui se reproduit avec l'IA, mais avec une urgence temporelle décuplée car les outils évoluent tous les mois.

L'émiettement dénoncé par les inspecteurs généraux

Brigitte Flamand, inspectrice générale de l'éducation en design et métiers d'art, est l'une des voix critiques citées par Le Journal des Arts face au système actuel. Selon elle, ajouter un module IA ici ou là dans un cursus existant, ce n'est pas intégrer l'IA — c'est faire de l'« émiettement ». Sa position est claire : l'IA devrait être abordée de façon transversale, comme on aborde la couleur ou la composition, et non cantonnée à un atelier annexe qu'on valide en deux jours. Étienne Mineur abonde dans ce sens : l'IA n'a pas bouleversé la pédagogie en France et son enseignement reste très marginal. Le constat est d'autant plus frustrant que les étudiants sont prêts, les outils existent, mais le cadre institutionnel freine.

La course contre la montre de la formation continue

Face à ce décalage, des solutions de rattrapage ont été mises en place, notamment à Nantes Atlantique, où des sessions de formation accélérées ont été organisées pour les enseignants. Mais le problème n'est pas idéologique — personne ne conteste la nécessité d'intégrer l'IA — il est structurel. La vitesse d'adoption des outils par les étudiants, nourris par les réseaux sociaux et les communautés en ligne, est sans commune mesure avec la lenteur des procédures de formation continue dans l'enseignement supérieur public. Un professeur qui suit une formation en janvier 2026 sur une version donnée de Midjourney se retrouve dépassé quelques mois plus tard quand une mise à jour change les paramètres de prompting. C'est une course contre la montre que les institutions ont du mal à gagner. Cette situation crée une inversion presque inédite du rapport pédagogique traditionnel, où l'enseignant habituellement détenteur du savoir se retrouve en position d'apprenant. Certains professeurs le vivent mal, d'autres transforment la difficulté en atout en demandant aux élèves de présenter leurs découvertes au groupe — mais cette humilité institutionnelle, peu d'établissements sont prêts à l'assumer publiquement.

L'IA menace-t-elle vraiment l'emploi des juniors en agence ?

Jusqu'ici on a parlé pédagogie. Maintenant, parlons argent et emploi. Un diplôme en graphisme qui refuse l'IA a-t-il encore des chances en 2026 ? La réponse est nuancée mais honnête : ça dépend de ce qu'on entend par « refuser l'IA ». Refuser de l'utiliser soi-même, c'est un choix qui se défend. Refuser que quiconque l'utilise dans son processus créatif, c'est se mettre hors jeu.

Les tâches de junior, premières victimes de l'automatisation

Étienne Mineur l'exprime crûment dans les colonnes du Journal des Arts : certaines tâches jusqu'alors réservées aux juniors — recherches visuelles, ébauches, variations préliminaires, exploration de directions artistiques — sont aujourd'hui exécutées par l'IA en quelques minutes. C'est précisément le travail d'entrée qui permettait à un jeune diplômé de faire ses armes, de prouver sa valeur et de monter en responsabilité. L'impact sur l'employabilité est direct : un junior qui ne sait pas utiliser l'IA ne fait pas gagner de temps à une agence — il en consomme. Le paradoxe est cruel : plus l'IA automatise les tâches d'entrée, plus il faut être bon pour obtenir un premier poste. Le niveau plancher n'a jamais été aussi élevé.

Cette vidéo propose un éclairage complémentaire sur les métiers qui émergent ou se transforment grâce à l'IA, au-delà du seul secteur créatif.

La réalité des agences depuis 2025

Fini l'époque de la clandestinité où tel designer utilisait Midjourney en cachette dans un coin de l'open space. Depuis 2025, les agences de communication et de création utilisent l'IA tous les jours, avec des abonnements officiels. Le workflow type en 2026 ressemble à ceci : DALL-E pour le concepting initial et les variations rapides, Midjourney pour les moodboards et les rendus de présentation client, Runway pour le motion design préliminaire et les animatiques. Refuser l'IA en 2026, ce n'est pas faire un choix artistique — c'est refuser de parler la langue de son employeur. C'est comme refuser d'utiliser un ordinateur en 1995 au motif que le crayon est plus noble.

Ce que les recruteurs exigent sans toujours l'écrire

Synthétisons les attentes réelles des recruteurs dans les métiers créatifs. La maîtrise technique de Midjourney, DALL-E ou Stable Diffusion est nécessaire mais non suffisante — n'importe qui peut apprendre les bases en un week-end. Ce que les agences recherchent, c'est la capacité à intégrer l'IA dans un processus créatif plus large : savoir quand l'utiliser et quand s'en passer, comprendre ses limites, corriger ses erreurs, articuler un output IA avec un travail manuel. La conscience éthique commence aussi à compter — les agences sensibles à leur image ne veulent pas se retrouver dans une polémique de plagiat. Beaucoup d'agences ne l'écrivent pas encore dans les offres d'emploi, mais elles le testent dès l'entretien, souvent de manière informelle : « Comment tu aurais fait ce projet avec Midjourney ? » ou « Montre-nous un process où tu as mélangé IA et travail manuel. » Parallèlement, de nouveaux postes commencent à apparaître — prompt designer, superviseur d'intégration IA — signalant que l'IA ne supprime pas seulement des emplois, elle en crée de nouveaux, à condition d'avoir la double compétence que les écoles peinent encore à enseigner.

Quel dilemme éthique pour les étudiants en art face à l'IA ?

Quittons le terrain économique pour revenir à l'intériorité de l'étudiant. Car derrière les chiffres, les maquettes pédagogiques et les tarifs de formation, il y a un individu de vingt ans qui se demande si ce qu'il fait a encore du sens. C'est peut-être la dimension la plus ignorée du débat.

Le malaise face à l'outil imposé

Dans les écoles d'art, l'IA n'est pas toujours accueillie comme une libération. Pour beaucoup d'étudiants qui ont passé des années à apprendre l'anatomie, la perspective, le trait, l'idée d'ouvrir Midjourney pour produire un rendu provoque un sentiment de malaise profond — une forme de trahison envers leur propre pratique. Les premiers essais sont souvent décevants : des mains à six doigts, des regards vitreux, un lissage qui tue toute expressivité. Mais en affinant les prompts, en utilisant ses propres croquis comme référence image, en sélectionnant et retouchant les sorties dans Photoshop, certains découvrent que l'IA peut accélérer une direction qu'ils n'auraient pas eu le temps de tester à la main. Le sentiment de trahison ne disparaît pas — il se nuance. La honte de montrer un rendu trop « propre », trop « IA », reste partagée par de nombreux étudiants, qui oscillent entre l'envie d'exploiter l'outil et la peur de perdre leur singularité.

Génération hyper-connectée, génération fracturée sur la propriété intellectuelle

Le paradoxe de cette génération est saisissant. Elle a grandi en défendant le droit d'auteur sur Internet — contre le piratage de films, pour la rémunération des créateurs sur YouTube, contre le vol de contenus sur les réseaux sociaux. Et maintenant, on lui demande de s'asseoir sur ces principes pour utiliser des modèles entraînés sur des milliards d'œuvres sans le consentement de leurs auteurs. Les tensions dans les cours sont réelles. Dans les groupes WhatsApp des promotions, deux camps se forment : les pro-IA qui voient dans ces outils une libération du travail répétitif, et les anti-IA qui dénoncent un vol de grande ampleur. Le rapport CHEC du Ministère de la Culture consacre plusieurs pages à cette fracture éthique, soulignant que les jeunes créateurs sont les premiers touchés — à la fois comme futurs utilisateurs et comme victimes potentielles de l'entraînement non consensuel de leurs propres œuvres.

Plagiat ou citation : le flou juridique qui menace les jeunes créateurs

Un prompt qui génère une image inspirée du style d'un artiste vivant est-il du plagiat ? La question juridique est loin d'être tranchée. Le droit français, construit autour de la notion d'originalité et de l'empreinte de la personnalité de l'auteur, peine à s'appliquer à des images générées par un algorithme qui a « absorbé » des millions d'œuvres protégées. Le rapport du Ministère de la Culture et les réflexions de l'UNESCO sur l'IA et l'éducation convergent sur un point : c'est précisément ce flou juridique que les étudiants vont devoir naviguer dans leur vie professionnelle. Ni les écoles ni le législateur ne leur donnent aujourd'hui de boussole claire. Au-delà du droit, il y a une angoisse plus profonde : si n'importe qui peut générer en trente secondes une image qui ressemble à ce que l'étudiant a mis six heures à peindre, à quoi sert l'effort ? La photographie a déjà provoqué ce choc au XIXe siècle, le numérique l'a reproduit dans les années 2000. Mais la vitesse et l'accessibilité de l'IA générative changent la donne : la dévaluation du geste n'est plus un débat d'esthéticien, c'est une expérience vécue.

Comment prouver sa paternité créative face à l'IA ?

Face à ce flou, un étudiant peut-il se protéger et revendiquer la paternité de son travail ? Oui, mais la stratégie n'est pas là où on l'attend. Elle ne passe pas par des déclarations de principes ou des filigranes invisibles. Elle passe par la documentation.

Le carnet de croquis redevient une arme légale

Dans un contexte où n'importe qui peut générer une image similaire en trente secondes, la seule preuve crédible de paternité créative est le processus : les esquisses préliminaires, les moodboards de référence, les itérations, les notes d'intention, les versions successives du prompt. Le carnet de croquis — physique ou numérique — longtemps délaissé au profit du rendu final sur Behance, redevient un outil stratégique. Concrètement, les bonnes pratiques sont simples : horodater ses fichiers, versionner ses prompts en conservant l'historique complet, ne jamais supprimer les brouillons numériques, conserver les captures d'écran des sorties brutes de l'IA avant retouche. Ce n'est pas glamour, mais c'est la seule manière de prouver qu'un travail généré avec l'IA est le fruit d'un processus créatif humain et non d'un hasard algorithmique.

Comprendre les biais de l'IA pour ne pas se faire piéger

Les IA génératives sont des boîtes noires qui reproduisent et amplifient les biais de leurs données d'entraînement. Les représentations stéréotypées, l'absence de diversité corporelle, la répétition de motifs dominants issus de la culture occidentale — tout cela est documenté et connu. Un créateur qui ignore ces biais risque de produire un travail problématique sans le savoir, et surtout de s'en faire accuser. La connaissance technique des biais n'est pas qu'un exercice académique, c'est une défense éthique et professionnelle. Savoir que Midjourney tend à lisser les visages vers des canons occidentaux permet de corriger le tir en amont, d'ajouter des paramètres de diversité, ou de choisir délibérément un autre outil pour un projet donné.

Prompter n'est pas créer : mais articuler un process, oui

Il faut déconstruire la fausse opposition entre « prompter » et « créer ». Un prompt seul, tapé en cinq secondes sans réflexion, n'est pas un acte créatif — c'est un ordre donné à une machine. Mais un étudiant qui utilise l'IA comme un maillon d'une chaîne complète — recherche documentaire, esquisse manuelle, génération IA à partir de références personnelles, sélection critique des sorties, retouche substantielle, finalisation cohérente — produit un travail dont il reste l'auteur. La paternité ne réside pas dans l'outil, elle réside dans les choix. L'enjeu pédagogique est donc clair : les écoles doivent enseigner cette chaîne complète, pas l'outil isolé. Former quelqu'un à Midjourney sans le former à la sélection critique et à l'intégration dans un process, c'est former un opérateur, pas un créateur.

L'IA ne tuera pas l'art, mais ignorer l'IA tuera des carrières

Revenons au lycéen de la rentrée 2026, celui qui hésitait devant son portfolio. Ce qu'il doit retenir de ce tour d'horizon, c'est que le débat « pour ou contre l'IA en école d'art » est dépassé. Les écoles l'ont compris — Gobelins, l'ENSCI, Intuit Lab intègrent l'IA dans leurs cours, chacune avec sa philosophie et ses limites. Les critiques restent pertinentes — Brigitte Flamand a raison de dénoncer l'émiettement, Étienne Mineur a raison de dire que la pédagogie n'a pas suivi le rythme. Le marché, lui, a tranché sans demander l'avis de personne : les tâches de junior se réduisent, les agences utilisent l'IA au quotidien, les recruteurs testent les candidats en entretien.

Le rapport du CHEC a posé un cadre de réflexion indispensable, mais les établissements ont encore du chemin à parcourir pour passer de la prise de conscience à la transformation effective de leurs cursus. Les étudiants, eux, naviguent entre deux eaux : l'enthousiasme légitime pour des outils qui décuplent leurs possibilités, et le malaise face à des technologies dont les fondations éthiques sont fragiles. L'IA n'est ni un pinceau ni un voleur, mais un outil de production que les écoles doivent enseigner avec honnêteté, et que les étudiants doivent apprivoiser sans renoncer à leur singularité créative. Apprenez à prompter, oui. Mais continuez de dessiner, de douter, de rater — c'est précisément ce que les IA ne savent pas faire, et ce qui fera toujours la différence entre un render et une œuvre.

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Questions fréquentes

Comment les écoles d'art intègrent-elles l'IA ?

Des écoles comme Gobelins, l'ENSCI et Intuit Lab intègrent l'IA générative dans leurs cours comme un outil professionnel. Gobelins propose des formations intensives sur Midjourney, l'ENSCI organise des workshops variés depuis 2022, et Intuit Lab greffe l'IA sur un socle de compétences classiques.

L'IA menace-t-elle l'emploi des juniors en agence ?

Oui, les tâches d'entrée habituellement dévolues aux juniors, comme les recherches visuelles ou les ébauches, sont désormais automatisées par l'IA en quelques minutes. Un jeune diplômé qui ne maîtrise pas ces outils ne fait plus gagner de temps à son agence et peine à trouver sa place.

Les profs d'art maîtrisent-ils les outils d'IA ?

Non, un décalage important existe entre élèves et enseignants, ces derniers n'étant souvent pas formés à ces technologies. Les procédures de formation continue étant trop lentes face à l'évolution rapide des outils, certains professeurs découvrent l'IA en même temps que leurs étudiants.

Comment prouver sa paternité sur une œuvre IA ?

La seule parade contre l'accusation de plagiat est de documenter minutieusement son processus créatif. Il faut conserver ses esquisses, versionner ses prompts, horodater ses fichiers et garder les sorties brutes de l'IA avant retouche.

Faut-il glisser de l'IA dans son portfolio d'art ?

La question divise, mais il est risqué de proposer un rendu brut sans contexte. Pour éviter d'être disqualifié pour plagiat, il est recommandé de montrer l'IA comme un maillon d'une chaîne créative complète, en expliquant le process et en conservant les preuves du travail manuel associé.

Sources

  1. [PDF] Création en (r)évolution : les intelligences artificielles au défi de l'art · culture.gouv.fr
  2. ecole-intuit-lab.com · ecole-intuit-lab.com
  3. gobelins.fr · gobelins.fr
  4. gobelins.fr · gobelins.fr
  5. Students, teacher discuss development of AI on art - HiLite · hilite.org
deep-thinker
Yanis Combot @deep-thinker

Je suis ce pote qui te parle de Nietzsche entre deux gorgées de café et qui illustre Foucault avec des épisodes de Black Mirror. Étudiant en philo à la Sorbonne, je suis convaincu que la philosophie n'est pas un truc poussiéreux réservé aux profs en tweed. Les grandes questions – la liberté, la justice, le sens de la vie – elles nous concernent tous. J'aime poser des questions plus que donner des réponses. Et si mes articles te font réfléchir sous la douche le lendemain, j'ai fait mon job.

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