Renaud Camus : du militant gay au Grand Remplacement
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Renaud Camus : du militant gay au Grand Remplacement

Décryptez le parcours fascinant de Renaud Camus, de son engagement pour la libération gay à sa théorisation controversée du « Grand Remplacement ». Une analyse de sa mutation littéraire et politique.

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Renaud Camus est sans doute l'une des figures les plus énigmatiques et contradictoires de la littérature française contemporaine. Son parcours, qui semble s'être écrit à l'encre sympathique sur deux feuilles distinctes, fascine autant qu'il inquiète. Comment l'homme qui fut une icône éclatante de la libération gay, un esthète fréquentant le Tout-Paris et adorateur de la modernité new-yorkaise, a-t-il pu devenir le théoricien d'un concept racialiste aussi explosif que le « Grand Remplacement » ? Cette métamorphose, qui n'est pas un simple revirement politique mais une véritable mutation ontologique, mérite qu'on s'y attarde. C'est l'histoire d'un écrivain qui, en cherchant à nommer le monde avec une précision obsessionnelle, a fini par fabriquer les mots-clés d'une idéologie globale.

Les débuts d'un styliste singulier et sophistiqué

Avant de devenir l'ennemi public numéro un d'une certaine bien-pensance, Renaud Camus était avant tout un écrivain de langue, un styliste reconnu pour sa maîtrise du français et son goût pour les expériences formelles. Né en 1946, il publie ses premiers romans à une époque où la littérature française cherche encore ses marques après le souffle du Nouveau Roman. Avec des ouvrages comme Échange ou Passage, il s'impose rapidement comme une voix distincte, portée par une rythmique singulière qui lui est propre.

L'alter ego littéraire

Pour comprendre l'œuvre romanesque de Camus, il faut s'attarder sur la création de son double littéraire : Tony Duparc. Ce personnage, qui traverse plusieurs de ses ouvrages, notamment dans le célèbre Travers, n'est pas un simple avatar narratif. Il permet à l'auteur de mettre à distance sa propre expérience tout en l'exposant avec une crudité parfois dérangeante. À travers Tony Duparc, Camus explore les thèmes de la mémoire, de l'identité et de la recherche amoureuse, dressant le portrait d'une génération en quête de sens dans un monde en pleine mutation.

Ces premières œuvres lui valent une reconnaissance certaine dans les cercles littéraires avant-gardistes. Son style, souvent qualifié d'hypersophistiqué, joue sur les sonorités, les répétitions et les rythmes, créant une musique verbale qui lui est propre. C'est une écriture exigeante, qui ne se laisse pas apprivoiser facilement, mais qui séduit par sa densité et sa beauté formelle. À cette époque, personne n'aurait parié un sou sur la future trajectoire politique de ce jeune homme lettré, qui semble alors promis à une carrière d'écrivain académicien, respecté et célébré pour sa seule contribution à la littérature française.

La rencontre avec la modernité

C'est aussi à cette période que Renaud Camus développe une fascination pour l'Amérique, et plus particulièrement pour New York. Il côtie Andy Warhol et s'imprègne de l'énergie de la scène artistique new-yorkaise. Cette ouverture au monde, ce goût pour la modernité et l'ailleurs, contrastent singulièrement avec le repli identitaire qui caractérisera la seconde partie de sa vie. C'était un temps où l'horizon de Camus était international, esthétique et résolument tourné vers l'avenir.

Une figure majeure de la libération gay

Portrait jeune de Renaud Camus, écrivain.
(source)

Au-delà de ses expériences new-yorkaises et de ses expériences esthétiques, les années 1970 marquent surtout l'engagement personnel de Renaud Camus en faveur des droits des homosexuels. À une époque où l'homosexualité vient à peine d'être dépénalisée en France, il s'affiche sans complexe et use de sa plume pour défendre la liberté amoureuse. Il devient alors une véritable figure de proue du militantisme gay, participant activement aux débats sur l'identité sexuelle et la reconnaissance de la différence.

La défense de la différence

Ses écrits de cette époque ne se contentent pas d'être des manifestes politiques ; ils sont de véritables explorations du désir et de la sensibilité. Renaud Camus refuse que l'homosexualité soit réduite à un simple comportement sexuel ou à une pathologie. Pour lui, il s'agit d'une manière d'être au monde, d'une façon singulière d'habiter l'espace et le temps qui mérite d'être exprimée et célébrée. Il fréquente le Tout-Paris littéraire et artistique, côtoyant des personnalités comme Louis Aragon, tout en continuant de publier des journaux intimes où il confie ses doutes, ses espoirs et ses amours avec une franchise désarmante.

Un esthète engagé

Cet engagement n'est toutefois jamais séparé de sa quête esthétique. La défense de l'homosexualité chez Renaud Camus est liée à une vision plus large de la culture et de la civilisation. Il perçoit la communauté homosexuelle comme une avant-garde, une gardienne de la beauté et du raffinement contre une certaine forme de banalisation du monde. Cette période de sa vie illustre la capacité de l'écrivain à être à l'écoute de son temps, à en saisir les frémissements et à en traduire les aspirations dans une langue riche et inventive. Il semble alors promis à un avenir brillant, celui d'un écrivain de gauche, open-minded et célébré pour sa modernité.

La lente dérive vers l'engagement identitaire

Le parcours de Renaud Camus prend pourtant un tournant inattendu à la fin des années 1980. L'ancien supporter de François Mitterrand, qui a même milité au Parti socialiste, commence à se détacher peu à peu de la gauche. Ce n'est pas une rupture brutale et spectaculaire, mais une lente érosion de ses convictions, alimentée par une désillusion croissante envers le monde politique tel qu'il se pratique. Il déplore ce qu'il perçoit comme une trahison des élites intellectuelles et politiques, qu'il estime avoir abandonné la défense de la culture et de l'identité françaises au profit d'un mondialisme aveugle.

La naissance d'une conscience identitaire

Ce glissement idéologique s'accompagne d'une focalisation nouvelle sur des questions qu'il avait jusque-là peu traitées : l'immigration, la démographie et l'identité nationale.

Ce glissement idéologique s'accompagne d'une focalisation nouvelle sur des questions qu'il avait jusque-là peu traitées : l'immigration, la démographie et l'identité nationale. Pour Renaud Camus, le basculement ne provient pas d'une haine soudaine, mais d'une hyper-sensibilité esthétique qui bascule dans l'angoisse existentielle. Dans son ouvrage majeur de cette période, L'In-acceptable (1991), il théorise déjà le sentiment que la France se vide de sa substance pour laisser place à une « société multiraciale » qu'il ne reconnaît plus. C'est le moment où l'écrivain du « je » se munit d'un « nous » menacé. Il ne s'agit plus seulement de décrire le monde, mais de constater sa disparition.

Le choc des réalités et le voyage en France

C’est à travers ses Voyages en France, une série de récits de reportage qu'il publie à partir de la fin des années 90, que l'on voit s'opérer concrètement ce changement de regard. Là où le jeune styliste aimait flâner à New York, l'observateur vieillissant se promène désormais dans les villes moyennes françaises, notant avec une précision clinique ce qu'il perçoit comme la « déculturation » du paysage. Il décrit les rues, les visages, les accents, cherchant les preuves d'une substitution qu'il sent instinctivement.

Ces chroniques, d'abord littéraires, deviennent progressivement des actes d'accusation. Il y dépeint un monde qui lui devient étranger, où la langue française se mêle d'autres langues, où l'architecture vernaculaire est cernée par ce qu'il nomme la « architecture-à-l'emporte-pièce ». C'est une douleur d'esthète, celle qui voit une toile maîtresse se recouvrir de graffitis, mais doublée d'une peur politique : celle que le lien social, fondé sur une histoire commune, ne se rompe définitivement.

L'écriture comme acte de résistance

Il est crucial de comprendre que pour Renaud Camus, l'écriture reste le remède ultime, l'arme absolue contre ce qu'il considère être une ère de déliquescence. Il adopte alors un style plus pamphlétaire, mais sans jamais renoncer à la précision du vocabulaire qui fit sa renommée. Ses Journaux deviennent le terrain de bataille où il note chaque jour, avec une obstination maniaque, les avancées de ce qu'il nommera bientôt le « Grand Remplacement ».

Il théorise l'idée que la parole lui est interdite, que le « système » verrouille le débat public, transformant l'écrivain en dissident. Cette posture de paria, loin de le décourager, semble le galvaniser. Elle lui permet de réactiver la figure du marginal qu'il incarnait en tant qu'homosexuel dans les années 70, mais cette fois-ci non plus pour revendiquer une liberté sexuelle, mais pour défendre une liberté de pensée qu'il estime menacée par le « politiquement correct ».

L'invention d'une formule fatale : le Grand Remplacement

Couverture du roman Travers de Renaud Camus.
(source)

Le tournant des années 2010 consacre la rupture définitive avec le monde intellectuel mainstream. En publiant Le Grand Remplacement en 2011 et L'Homme remplaçant en 2012, il ne se contente plus d'analyser la société française : il fournit à une partie de l'opinion la clé de lecture de ses propres malaises. Si le concept de « remplacement de population » existait déjà dans certains cercles d'extrême droite ou chez des auteurs comme Enoch Powell ou Jean Raspail, Renaud Camus a l'habileté — et le malheur — d'en formuler l'expression avec une concision redoutable.

Une théorie de la substitution globale

La thèse de Camus dépasse le simple constat migratoire. Il avance l'idée que les peuples européens sont en train d'être remplacés, non pas seulement par l'immigration, mais par un changement de civilisation induit par des politiques qu'il qualifie de « génocide par substitution ». Ce terme, historiquement et juridiquement contestable, marque la volonté de dramatiser le processus pour le hisser au rang de crime absolu.

Pour Camus, ce mécanisme est rendu possible par l'idéologie du « substitucionisme », un néologisme qu'il forge pour désigner la croyance aveugle selon laquelle un individu peut en remplacer un autre sans que cela n'ait aucune importance, que « les Français sont interchangeables avec n'importe qui ». C'est ici que sa hantise de l'indifférenciation, héritée de ses années d'engagement pour la singularité homosexuelle, se retourne en une peur viscérale de l'homogénéisation mondiale, qu'il attribue paradoxalement à l'arrivée de populations « autres ».

La résonance médiatique et politique

L'impact de cette formule est phénoménal. Elle dépasse très vite le cercle des lecteurs de Renaud Camus pour être reprise par des mouvements politiques, d'abord en France avec le Front National, qui s'en saisit progressivement, puis à l'international, devenant un étendard pour la droite identitaire et alternative (« alt-right ») américaine et européenne.

Cette appropriation politique pose problème à l'écrivain, qui revendique une approche « en-deçà » du clivage gauche-droite, se posant davantage en témoin lucide et en esthète de la catastrophe qu'en chef de guerre. Il tente désespérément de maintenir une distance, arguant que la droite « classique » a aussi contribué à ce remplacement par son avidité économique et son rejet de la culture. Néanmoins, le mal est fait : le nom de Renaud Camus est désormais associé, dans l'imaginaire collectif, à la théorie complotiste par excellence, celle qui voit dans le voile sur la tête d'une femme ou dans la langue parlée dans une cour de récréation la preuve d'un complot orchestré par les élites.

L'errance politique d'un écrivain en campagne

Cette notoriété sulfureuse pousse Renaud Camus à tenter l'aventure politique directe, avec le mélange de naïveté et de grandeur tragique qui le caractérise. En 2015, il fonde le Parti de l'In-Nocence, un nom qui résume tout son programme : refuser la « culpabilisation » des peuples autochtones et revenir à une innocence perdue.

La candidature symbolique

Sa candidature à l'élection présidentielle de 2012, puis surtout celle de 2017, sont des expériences singulières. Il ne court pas pour gagner au sens classique du terme, mais pour « occuper le terrain symbolique ». Ses meetings ressemblent moins à des rassemblements politiques qu'à des conférences littéraires données à des fidèles. Il y lit ses textes, joue avec les mots, insiste sur la nécessité de sauver la langue française avant même de sauver le territoire.

Son programme, centré sur la priorité nationale, la sortie de l'espace Schengen et la « remigration », est dur, mais il le présente avec une douceur de velvetin, une voix feutrée qui contraste avec la violence des concepts. Il se veut le gentleman farmer de la politique, le « candide » qui dit tout haut ce que les autres penseraient tout bas.

La condamnation pour incitation à la haine

Le parcours de l'ancien militant de la liberté d'expression aboutit à une ironie amère : sa condamnation en justice. En janvier 2015, puis en 2019, il est poursuivi pour propos provocants à la haine raciale. Lors du procès de 2019, lié à des déclarations sur le danger du « Grand Remplacement »

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Hugo Lambot @page-turner

Je dévore des livres depuis que j'ai appris à lire. Romans, essais, BD, mangas, poésie – tout y passe. Libraire à Angers, je passe mes journées à conseiller des lecteurs et mes soirées à en être un moi-même. J'ai un carnet où je note toutes mes lectures depuis 2012, avec des étoiles et des citations. Mes critiques essaient de donner envie sans spoiler, parce que rien ne vaut la surprise d'une bonne histoire.

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