
Souvenirs de l'ère Mobutu : une enfance sous tension
Je n'ai pas connu le maréchal Mobutu ; à mes yeux, c'est une personnalité étrange. L'histoire me l'a appris comme tant d'autres grands noms : Eisenhower, Staline, Mussolini et autres. Les quelques souvenirs que je garde de l'ère Mobutu sont vraiment très fragmentaires. Je me souviens par exemple de la Zaïroise, cet hymne national célèbre que nous chantions à l'école primaire. Je conserve encore quelques images de la Conférence Nationale Souveraine (CNS). La CNS est une exception particulière, car mon père était participant aux assises. Je me souviens qu'il revenait à la maison avec des photos prises aux côtés de personnalités. Dans l'une de ces photos, quelqu'un se tenait à sa droite : un homme aux cheveux touffus, vêtu d'un pantalon éléphant. Ces images sont enfouies dans notre armoire. L'homme au côté de mon père était Étienne Tshisekedi, le leader populaire d'opposition. Papa et son ami, le feu professeur Mangala, avaient à l'époque un petit parti politique, un cercle qui ne comprenait que quelques membres. Le nom de ce parti m'échappe ; j'espère que vous comprendrez, je n'avais que quatre ans.
Une nuit de terreur en 1994
1994 m'est inoubliable. Des éléments armés nous ont rendu visite une nuit. Nous avons été soumis à plus de deux heures de terreur dans la chambre des parents. Les assaillants menaçaient de tuer mes parents. À cette époque, notre frère Merveil venait à peine de naître. Papa était allé au grand marché chercher des vêtements pour le nouveau-né. À son retour, il avait une valise pleine. Les cambrioleurs pensaient malheureusement que c'était une manne d'argent. Ils ont continué leurs menaces, brandissant leurs revolvers, promettant la mort à papa s'il ne leur rendait pas cette richesse supposée. Papa avait l'air impuissant, cherchant les mots pour convaincre ces hommes qu'il ne s'agissait que de vêtements pour le nouveau-né.
Chaque fois que papa prenait sa défense, les assaillants s'énervaient davantage. Mes deux sœurs, Mathy et Jenny, et moi, étions là, contemplant la scène comme dans une salle de cinéma. Papa avait les deux mains ligotées, maman de même, tous deux mis à genoux. La tension montait, et les assaillants nous ont ordonné, à mes sœurs et moi, d'entrer sous le lit. Quelqu'un disait : « Allez-y sous le lit, cela vous empêchera de voir comment nous tuerons vos parents ». Nous avions les larmes aux yeux, mais nous étions forcés de maintenir le silence. Je me souviens de ma mère qui disait : « Jésus, qu'avons-nous fait ? Sauve-nous ! ». Le chef des assaillants répliqua : « Jésus... Jésus, penses-tu que nous autres ne prions pas ? ».
La tension dura plus de trois heures. Ils ont fouillé la maison entière jusqu'à trouver la fameuse valise qui ne contenait que des vêtements froissés. C'est à cet instant qu'ils comprirent qu'il n'y avait rien à gagner chez nous. Papa n'était qu'un fonctionnaire de l'État. Mais à notre surprise, nos « amis » s'étaient bien amusés quand même. Ils avaient saccagé toute la maison ; le salon ne représentait plus qu'un terrain de basket. Mon père, ancien commando dans les forces zaïroises, avait eu raison de nous imposer le silence durant l'opération. Les revolvers que tenaient ces assaillants étaient des vrais, suréquipés. Je n'avais que quatre ans ; je pensais qu'ils avaient entre leurs mains des pistolets à eau.
Découvrir Mobutu en grandissant
Comme je l'ai dit, je ne garde qu'en mémoire quelques courts souvenirs de cette époque révolue. Je n'ai découvert Mobutu plus en profondeur qu'à huit ans, dans un livre que papa avait l'habitude de lire : « Adieu Mobutu, 'Génie' de Gbadolite », du feu Édie Angulu.
La rencontre secrète du 4 mai 1996
Le 4 mai 1996, j'avais six ans. Un navire sud-africain ancré à Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville, accueille une rencontre entre Mobutu et Kabila, qui réclame le pouvoir. Durant cette année, Mobutu était fragile et son vieux navire d'il y a trente-cinq ans chavirait déjà. Je garde quelques souvenirs de cet instant, car mon père écoutait continuellement la radio pour suivre l'avancement des événements.
Le 17 mai 1997 : l'arrivée triomphale de Kabila à Kinshasa
Une journée ordinaire devenue historique
Le 17 mai 1997 était un jour normal comme les autres. Depuis dix heures du matin, je jouais avec mes amis Marco et Gaston dans la parcelle, au « Bouscule », un match de football sur table avec des bouchons et un micro ballon rond.
La tension change quand j'observe sur la route du 24 Novembre, une longue nationale qui traverse plus de quatre communes à Kinshasa. Nous apercevons ce qui nous semble être des camions transportant des sacs de manioc. Notre maison, située à l'UPN dans la zone montagneuse, offre une très belle vue de la route du 24 Novembre, baptisée par la suite Avenue de la Libération. Soudain, nous observons quelque chose de très inhabituel. Des gens, par dizaines de milliers, quittaient leurs maisons en courant, se dirigeant tous vers la nationale.
Je vais rapidement rapporter à maman ce que j'ai vu. Elle pilait du Pondu (des feuilles de manioc). Je lui décris correctement les véhicules transportant des sacs de manioc et tous ces gens qui couraient vers la nationale. Maman est très curieuse ; elle sort rapidement pour voir ce qui se passait.
À sa grande surprise, elle se met à pleurer. Mes camarades et moi ne comprenons rien. Elle nous demande soudain de nous enfermer dans la maison, disant que les choses n'allaient pas bien. Elle se faisait du souci pour sa sœur Huguette, qui vivait à l'internat des étudiants de l'Université de Kinshasa (UNIKIN). C'est à ce moment que j'ai commencé à comprendre qu'il y avait des événements inhabituels qui prenaient place dans la capitale.
La marche de l'AFDL sur Kinshasa
Quelque temps après, nous sommes tous allés voir ce qui se passait. Nous avons rejoint toute cette masse de gens qui se déplaçait vers la nationale. Une fois sur place, il y avait des milliers de personnes. Les gens avaient l'air heureux. Ils applaudissaient, criaient et dansaient. De près, ce que nous pensions être des camions transportant du manioc étaient plutôt des chars de combat qui marchaient sur la capitale Kinshasa, marquant ainsi la fin du règne de Mobutu. De gros camions armés suivaient, avec des jeunes soldats sur leurs bords qu'on appelait les Kadogos (enfants soldats).
C'est ainsi que j'ai appris le triomphe de Laurent Désiré Kabila, sur la nationale, quand l'AFDL marchait sur Kinshasa. Je n'avais que sept ans, de très courte taille, j'étais coincé entre les jambes des individus. De temps à autre, ma mère me prenait sur ses épaules pour que je voie bien la scène.
L'ère Laurent Désiré Kabila : espoir et patriotisme
Les premiers souvenirs du nouveau régime
À sept ans, je ne garde pas une grande mémoire de Laurent Désiré Kabila. Cela s'explique aussi parce que notre télévision Elekta était tombée en panne durant longtemps. Tonton David, le réparateur qui était aussi soldat, ne pouvait la réparer. Mes parents étaient en crise financière ; nous ne pouvions pas nous offrir une nouvelle télévision. Nous suivions la radio pour avoir des nouvelles.
Une chose que je garde bien en mémoire, c'est l'abondance des denrées alimentaires sur le marché. J'avais huit ans. On parlait du Service National, une sorte d'agriculture appuyée par l'État pour assurer l'autosuffisance alimentaire du pays. Cette formule marchait bien ; la farine de maïs était abondante sur le marché à très bas prix.
La musique patriotique de Souzi Kaseya
Mes souvenirs de l'ère Kabila incluent aussi toutes ces belles mélodies composées par le grand maître Souzi Kaseya, afin de rallumer la flamme du patriotisme dans le pays. Des chansons telles que « Tokufa Pona Congo » et « Franc Congolais » ont été propulsées pour resserrer les liens entre le peuple et son leader. En 1999, j'avais neuf ans. Je me souviens du succès remporté par ces chansons. Particulièrement, ces chansons réunissaient tous les artistes musiciens congolais, des grands noms comme Pépé Kale, Defao, Lutumba Simaro, Tshala Muna. Des grands ténors de la musique que les Congolais n'avaient pas l'habitude de voir jouer ensemble. L'union des artistes était un autre message que Laurent Désiré Kabila lançait à la population pour dire qu'il était temps d'abandonner nos différends.
La deuxième guerre du Congo : 1998-2001
Les affrontements avec les troupes étrangères
Je garde une vision nette des affrontements qui ont eu lieu au début de 1998 entre le Congo et les troupes étrangères. Suite à un désaccord entre les anciens alliés, les inimitiés étaient nées. Une nouvelle coalition conduite par le Rwanda cherchait à faire basculer le régime de Kabila. Les Congolais étaient très révoltés. Les petites campagnes de Kabila sur le nationalisme les avaient bien inspirés ; ils étaient prêts à tout donner. Je garde par exemple des images du lynchage des troupes étrangères sur les rues de la capitale, la traque des rebelles rwandais et bien d'autres. Je me souviens des Congolais brûlant des pneus dans toutes les artères du pays, des jeunes gens respectant le couvre-feu, des jeunes gens patrouillant toutes les nuits. Je me souviens des pillages opérés sur les magasins des Libanais à Kinshasa. Cette époque est la plus sombre des pages dans mon cahier des souvenirs.
Le 18 janvier 2001 : un jour qui changea l'histoire
Un signe dans le ciel
Le 18 janvier 2001 était un jour ensoleillé. Le soleil était à son zénith. Je jouais au football sur l'avenue avec des camarades. Nous ignorions ce qui se passait, mais tout ce que nous pouvions remarquer, c'était ce soleil intense. Aux environs de midi, un cercle blanc entourait le soleil, projetant une ombre particulière sur le sol. Tout le monde contemplait ce cercle qui persistait depuis un bon moment. Bien des passants n'avaient aucune explication sur ce que pouvait signifier ce signe dans le ciel. Ce que nous ne savions pas, c'est qu'un événement qui changerait le cours de l'histoire prenait place au palais des Marbres où le président Kabila avait son bureau.
Parmi ces gens qui passaient et contemplaient le cercle, un homme attire mon attention. C'est un vieil homme qui dit : « Dans ma tradition, lorsqu'un cercle entoure le soleil, cela signifie qu'un acte très malheureux prend place dans le pays ». Cet homme était plus que sage. J'ai toujours regretté de ne pas avoir pris contact avec lui, car une telle sagesse et interprétation des signes méritait bien d'être entendue. La nouvelle ne tarda pas à tomber : Kinshasa s'était recouvert de pleurs. Mzée Laurent Désiré Kabila venait d'être assassiné dans son bureau, après plus de deux ans de résistance.
La prophétie d'une femme en blanc
Une semaine avant l'assassinat, je revenais du marché quand j'ai croisé une femme habillée entièrement en blanc qui criait sur les avenues. Les gens ne prêtaient pas attention à ce qu'elle disait. J'étais parmi les curieux qui s'avançaient pour l'écouter. J'avais onze ans à l'époque. Quand je me suis approché d'elle, il n'y avait rien de nouveau à entendre ; elle disait que quelqu'un de très grand allait être assassiné dans le pays. Elle parlait avec une telle précision, mais nous étions malheureusement fatigués d'entendre tous ces prophètes de malheurs qui prédisaient la mort du président. Laurent Désiré Kabila était tellement ancré à nos cœurs que nous ne voyions pas cet assassinat arriver.
L'héritage de Kabila
Les larmes se multiplièrent quand le grand Souzi Kaseya sortit le morceau « Kabila héros national ». Une page dans l'histoire du grand Congo s'était refermée. Laurent Désiré Kabila était parti. Il sera plus tard déclaré héros national.
Les souvenirs que je porte de Laurent Désiré Kabila sont les plus vivants de mes souvenirs d'enfance.