
Chère Chlelia,
L'annonce tragique depuis Goma
J'ai la profonde douleur de t'annoncer le décès brusque de maman. Si tu ne vois pas mes larmes, c'est parce que je suis devenu un crocodile. J'ai trouvé la rivière pour lieu de refuge, de peur d'être châtié comme ma mère. J'écris parce que l'âme de ma mère n'est pas en paix ; j'écris parce qu'elle tourmente de voir le sang de ses enfants versé pendant qu'elle n'y peut plus rien. Elle n'a plus de chairs, plus d'os, elle n'est plus qu'un fantôme de rien du tout.
Le souvenir du bonheur maternel
Chère Chlelia, je vivais avec maman et ensemble nous partagions des moments de grand bonheur. Maman était la chose la plus merveilleuse de la vie. Chaque fois qu'elle souriait, son sourire ressemblait à un soleil qui pénétrait mon cœur et essuyait mes plaies. Le sourire de maman couvrait les vides de mon cœur de grains de lumière. Oui, une maman en vaut deux.
L'amour et le sacrifice d'une mère
Maman avait toujours le lait pour nous, elle ne voulait pas que nous souffrions de la famine. Je pense que tu gardes encore les grands souvenirs de ma petite maison bleue. Viens voir, tout ça n'existe plus.
Pendant que je restais enfermé dans son ventre, je vois une femme africaine purger sa peine maternelle. Elle était là, se lamentant des douleurs de l'enfantement, grinçant des dents. J'aime cette femme, car après tout, j'ai revu la même femme sourire quand ma tête toucha pour la première fois la terre. C'était la toute première fois de ma vie que je voyais l'être dit femme. Elle était si douce et sensible, son cœur respirait des lumières et saignait d'amour.
La douleur de l'orphelin
Mes larmes suintent, elles sont si chaudes. Qui pour essuyer mes larmes ? Je n'ai personne avec qui partager ma douleur, je ne trouve personne pour guérir mon cœur ; ici, la vie a déjà dégoûté. Je ne suis plus qu'un petit aigle à la recherche d'un arbre pour se poser. Ceux qui étaient hier mes amis sont devenus mes ennemis. Ils ne m'accueillent plus la main sur le cœur.
Une famille déchirée en RDC
Dans notre famille, nous sommes soixante-dix millions d'enfants. Quand maman vivait encore, mes frères et sœurs n'aimaient pas voyager à l'étranger. Nous avions une affection si forte pour maman, et nous ressentions un grand amour qui nous incitait à garder notre maman en vie. Une manière pour elle de vivre, c'était de voir nos sourires chaque matin.
J'entends souvent dire que le succès de notre maison repose sur l'agriculture. Mais mes frères et sœurs s'éteignent dans la galère. Mes frères et sœurs sont affamés, eux qui aiment manger les bananes plantains. Chlelia, regarde comment ma mère a fini, voilà le sang de ma mère partout. Des années durant, maman aimait chanter sa Rumba. Je me souviens de mes frères qui aimaient danser le ndombolo, cette danse que je trouvais très difficile. Le Ndombolo était plus qu'un exercice de gymnastique. Maman adorait jouer aux djembés et aux tambours traditionnels.
La beauté et la générosité de maman
Des pierres précieuses brillaient dans le cœur de maman. Elle avait un état d'esprit serein et elle aimait l'honneur. Les énormes passions de maman illuminaient nos cœurs d'enfants. Voilà pourquoi nous n'oublions pas de citer notre maman dans les petits poèmes que nous rédigions à l'école. Nous aimions écrire des souhaits sur le front de maman.
J'aimais, dans mes poèmes, décrire combien elle était belle, maman. Je voulais dire comment sa beauté séduisait les hommes. Son sourire de femme inclinait la tête des hommes puissants et faisait ôter aux rois leurs chapeaux.
Maman était un tout petit peu comparable à une hyène en chaleur. Vois Chlelia, combien d'hommes traînent derrière sa petite démarche de chatonne ! Elle était délicieuse, elle avait une beauté naturelle, et ses yeux ronds étaient plus clairs que l'eau d'une source. Chlelia, maman était un amour.
Le viol et l'atrocité subie
Voilà hélas ! Chère Chlelia, les haineux n'ont pas voulu laisser à maman la moindre chance de voir l'aube. Ils ont dit que ce soir ne devait pas s'effacer sous son regard charmant. Ces ennemis de la féminité ont escaladé nos murs et pénétré notre maison. Ils n'ont pas eu pitié de maman, ils ont déchiré ses vêtements avec une baïonnette et ont violé maman en ma présence.
J'étais si petit, je n'avais que sept ans. Je prie que maman me pardonne, car je ne pouvais pas lui sauver la vie. J'ai vu son sang verser, je l'ai vue chanter de douleur. Je regrette aujourd'hui que ces gens n'aient pas cessé de jeter de la salive et des pierres chaudes sur la tête de ma défunte mère. Si un cadavre pouvait parler ! Ils sont injustes, ils sont méchants.
Les haineux ont déchiré le pagne de maman, ils ont défait ses merveilleuses tresses africaines, ils ont ôté sa fierté de femme et ils ont brisé sa dignité. Ils ont dépouillé maman de tout son lait, et maintenant, voilà que nous sommes affamés. Nous avons tout perdu, ils ont vidé notre maison. Chlelia, maman était forte, elle a tellement résisté jusqu'à rendre son âme sous cette douleur atroce.
Un linceul de souvenir
Chère Chlelia, je te rédige cette note car ils ont pris ma mère, ils ont pris mon destin. Ces tueurs ont pris ce que j'avais de meilleur. Ils ont fait de ma vie un cercueil de souvenirs. Maman n'est plus, ils ont enterré maman vivante, ils m'ont obligé à creuser un trou pour ma propre mère, avec mes mains sur un sable d'argile. J'ai vu l'âme de ma mère se balader pleine de sang.
Tueurs ! Ne pouvaient-ils pas offrir à maman un cercueil doré, après tout cet or qu'ils ont sorti de nos armoires ? Oh, ce monde ! Maman pensait qu'on se souviendrait d'elle, mais malheureusement pour elle, elle n'a pas eu droit à un seul lieu de recueillement. Partout, ils ont construit leurs églises pour fêter la tête de maman.
La condamnation des « écritoches »
Chlelia, j'ai du mal à comprendre tous ces écritoches, je les appelle écritoches pour ne pas dire écrivains. Car cela violerait les lois de l'académie et serait une insulte à la langue de Voltaire. Je pense, chère Chlelia, que tu me toléreras d'user ce terme tout le long de ma lettre. Ces écritoches qui interprètent mal l'histoire continuent à juger maman de se prostituer. Ils disent que cet acte était de libre acceptation. Qu'est-ce que pouvait faire une femme face à la violence de plus de dix hommes ? Je suis bien surpris que les ennemis du féminisme existent toujours.
La nostalgie d'un temps révolu
Aujourd'hui, maman n'est plus là, elle est partie sous la violence des hommes, et je ne garde plus que ses images d'ancien temps. Je peux encore sourire quand je revois ces belles images, des images qui me rappellent des temps enfuis. Le sourire de maman et son charme se sont enfuis dans mon enfance. Désormais, je vois maman comme dans un miroir, je ne peux ni la toucher, ni même l'embrasser.
Les hôtes illustres de maman
Maman était un bon cœur, nombreux l'ignorent. Tu sais, nos voisins venaient tous chercher du sel et de l'eau chez nous. Maman avait le cœur pour toujours servir, quelle que soit l'heure à laquelle ils frappaient à notre porte.
Maman a accueilli Muhammad Ali à la maison, nous avions assisté au combat du siècle, nous nous sommes réjouis de la boxe américaine. Maman lui a demandé de faire comme chez lui. L'aventure devient intéressante quand, alors qu'Ali s'attendait à un plat rôti de viandes, maman lui a servi un plateau rempli de diamants de différentes dimensions.
Maman a invité le pape Jean-Paul II, le pape disait nous avoir bénis à domicile. Personne n'avait jamais eu cette initiative auparavant dans mon quartier. Jean-Paul, pendant qu'il s'attendait à une marmite bourrée de prières, maman lui a servi une calebasse remplie d'or. Chlelia, quel cœur avait maman ! Maintenant, vois le salaire qui lui a été rendu. Tu sais, nos voisins, même s'ils ne pensent plus aux services rendus par ma mère, simplement parce que maman n'est plus là, ils ne sont que des ingrats.
Le vœu d'un fils orphelin
Je regrette maman ! Si c'était à refaire, je choisirais de naître toujours dans le même ventre. J'aimerais prendre le même sein, et si le monopole m'était accordé une nouvelle fois, je choisirais qu'elle soit encore ma mère. Car ses joies résonnent encore dans ma mémoire. Chlelia, je veux qu'on rende deux fois plus d'or à maman, une simple reconnaissance ne tue pas.
Le pillage des richesses du Congo
Qu'est-ce que maman n'a pas donné aux hommes ? Par sa charité, elle a invité Yoweri Museveni à dîner avec nous. À sa sortie, pendant qu'il s'attendait à un bouquet de fleurs, maman lui a offert une calebasse de coltan. Le jour suivant, Paul Kagame nous a visités, pendant qu'il s'attendait à une tasse de café, maman lui a offert une marmite pleine d'uranium.
Quand le toit de notre voisin brûlait en 1994, maman, avec un cœur libre, a adopté ses enfants. Elle leur a dit qu'ils avaient les mêmes droits que nous. Mais aujourd'hui, du moment où ils ont découvert que chez nous coulait du miel et du lait, ils se sont retournés contre notre parcelle, ils ont mis le feu dans notre maison. Chlelia, mon cœur se révolte car ils ont confisqué la dernière partie de notre maison qui a survécu lors de l'explosion du volcan. Ils ont envahi une chambre dans notre maison, ils ont amputé un œil à maman. Ils ont chassé nos frères, déporté mes sœurs et égorgé nos enfants. Chlelia, ils ont massacré ma famille et n'ont pas cessé d'envoyer leur sang partout dans le monde. Mais pourquoi ont-ils oublié que nous étions hier frères ? Maintenant regarde, ils ont brûlé Walikale, ils ont détruit Goma, ils ont vidé Rutshuru. Ces enfants adoptifs de ma mère qui ont usurpé notre parenté.
La mise à mort et l'inhumation
Imaginez la souffrance de ma mère, la vie s'est arrêtée sous son silence. Ils ont ôté ses vêtements sans pudeur, je n'avais que sept ans. Ils m'ont forcé à ne pas baisser la tête face à la nudité de ma mère. Ils ont oublié que ma tradition dit qu'un fils qui voit la nudité de sa mère est un fils maudit.
Je n'ai plus aucun bonheur, ils ont brûlé le cadavre de ma mère et l'ont jeté sur le lac Kivu. Le lac Kivu qui le draine jusqu'à la rivière Ruzizi. À Ruzizi, certains gens attendaient aussi le corps de maman. Ils étaient méchants, ces salauds, ils ont servi la tête de maman grillée sur un plateau. Ils boivent et dansent.
Le cri d'une âme en peine
Regarde comment ma famille pleure ! Sur la mer, j'ai vu les cendres partir, mais à mes yeux, cela n'était pas que de la cendre qui flottait ce jour-là, mais une femme, une âme et un cœur. Ce jour ne s'effacera pas de ma mémoire. Aujourd'hui, ils boivent le sang de ma mère et se réjouissent. Ils vivent librement leurs vies sans jamais être punis, ils ignorent le sang de ma pauvre mère qu'ils ont versé à Goma, avec leurs grosses fourchettes de diables, dont les traces n'ont pas disparu. Les haineux nous ont tourné le dos, ils ont pris pour vin le sang de ma mère. Chlelia, les haineux ont vidé notre maison, ils nous ont privés des bananes à Rutshuru. Regarde comment ma famille est affamée ! Les hommes sont les vermines de la terre.
Mes frères et sœurs sont privés d'éducation, et ils continuent à dire tout haut que mes frères souffrent de la « junglosité ». Pendant qu'ils les ont déportés pour leur servir d'esclaves. Alors qu'ils ont pris mes sœurs pour les enrichir dans la prostitution, pauvres proxénètes ! Maintenant Chlelia, vois comment ils ont perdu leur orgueil de femmes. J'invite ceux qui se sentent encore humains à ouvrir les yeux sur mes tantes, mes nièces et mes cousines, car leurs vies sont en danger permanent.
La terre maudite et la famine
Avant de partir, les haineux ont brûlé notre village et maudit notre terre. Chlelia, si tu entends dire que je souffre de l'insuffisance alimentaire, c'est parce qu'aucune végétation ne pousse encore sur notre sol. Les pommes de terre ne montent plus. Mes frères aiment manger les bananes, regarde leurs lèvres sèches.
La fin d'un calvaire
Chère Chlelia, voilà maman qui crie très fort. Les haineux font semblant de ne pas entendre ses prières. Ils ont bouché leurs oreilles avec du coton, et désormais, les cris de souffrance de ma mère dans leurs oreilles ne sont plus qu'une douce musique, qui leur donne envie de dormir.
Tu entends souvent dire que dans ma maison il y a du désordre, nombreux l'admettent comme tel sans savoir pourquoi. Tu sais, ces voyous ont pillé nos armoires, et aujourd'hui mes frères se battent sans cesse. Tu sais, notre maison n'a plus assez de bananes, pendant que chacun veut en consommer une. Ils nous jugent avec moquerie aux lèvres, ils disent que ma parcelle ne sera qu'un champ de guerre.
Maman est morte la bouche ouverte, regrettant les injustices de la vie. Les haineux l'ont torturée, ils n'ont pas hésité à lui ôter la vie. Les bavards n'ont pas pensé à ses enfants, ils ne voyaient que leurs plaisirs quand ils ont violé maman. Imaginez qu'ils ont roulé une femme par terre, elle criait de douleur, ils ont craché sur elle et ont ôté sa dignité. Je n'ai pas vu une torture aussi dure ! Et, comme dans un conte de fées, elle s'est rendormie pour toujours.
Derniers conseils à Chlelia
Chère Chlelia, j'ai appris que ta mère vit encore, je suis très heureux d'apprendre cette nouvelle. Protège ta mère, évite que ta mère ne serve la main à n'importe qui, car les hommes sont les vermines de la terre. J'ai aussi appris que chez vous, les bananes poussent encore, je suis bien content d'apprendre que ton peuple ne meurt pas de faim. Faites attention avec vos voisins, car ils empoisonneront votre sourire.
L'espoir de la résurrection
Mon cœur est rempli de cicatrices ligneuses qu'aucun médecin au monde ne pourra soigner. J'ai perdu le goût à la vie, je n'ai plus d'appétit pour la vie, je n'ai plus le goût du jugement. Je suis malheureux de ne pas disposer du pouvoir de ressusciter maman, mais si avec mes frères nous nous donnons la main, nous pourrons ressusciter maman. Elle a été martyrisée, violée et traumatisée, elle est partie la bouche ouverte regrettant les injustices de la vie. À cause de leur instinct animal, ils ont violé maman. Que justice soit faite !
Ô ma mère Congo ! Puisse ma mère ressusciter.
Une dédicace spéciale à Chlelia Offouga pour son grand attachement à la cause congolaise. À la population congolaise tout entière et à tous ceux qui ont fait de la cause congolaise leurs propres affaires. Cet article est également une réponse aux multiples questions sur le recul de la République Démocratique du Congo, autrefois l'irremplaçable Zaïre.