
Ces derniers, venus des quatre coins de la Kabylie — Rafik, guitariste de Vgayeth ; Zakaria, chanteur-soliste de Tigzirt ; Ahmed, le batteur d'Azazga ; et Ali, le bassiste de Souk El Tnine — s'emploient à faire connaître un style tout nouveau : le « Berbère-Metal ». Deux éléments de ce groupe qu'ils dénomment Waghzen (ou « ogre » en français), Zakaria et Rafik, ont bien voulu répondre à nos questions. « Écoutons-les » donc :
Présentation du groupe Waghzen
RACHID YAHOU : Présentez-vous à nos lecteurs.
ZAKARIA : Je me nomme Zakaria Hamoudi, je suis âgé de 33 ans et je joue en solo tout en chantant.
RAFIK : Je m'appelle Rafik Zeblah et je suis soliste également. J'ai 28 ans.
Qu'est-ce que le « Berbère-Metal » ?
RACHID YAHOU : Qu'appelez-vous « Berbère-Metal » ?
ZAKARIA et RAFIK : Ce style, qui est une branche du hard-rock, a une base spécifique. Nous y retrouvons des rythmes berbères, notamment bien sûr les airs. Ce genre n'est pas nouveau en Occident. Les pays civilisés l'ont puisé du Hoggar, par exemple. Aujourd'hui, nous avons pensé à le reprendre, à rendre à César ce qui appartient à César, pas à Sidi-Okba. Nous comptons ainsi rehausser une composante culturelle de notre vaste patrimoine.
La signification du nom Waghzen
RACHID YAHOU : Que signifie « Waghzen » et pourquoi avoir choisi ce nom ?
ZAKARIA et RAFIK : Tout d'abord, Waghzen signifie « Ogre », un être surnaturel qui relève de la mythologie berbère. Selon l'explication que l'on donne, l'ogre prend l'apparence d'un être humain sociable durant les belles journées ensoleillées. En hiver, il devient une créature monstrueuse, vorace, et s'attaque aux êtres vivants. Nous avons choisi ce nom par rapport à l'opacité qui entoure notre quotidien, et afin de lancer un défi à ceux qui pensent avoir eu raison de nous, de notre authenticité, de nos valeurs ancestrales que nous continuons à défendre contre vents et marées.
L'ogre est très mal perçu par la religion musulmane car il ferait peur — ou mieux, son inexistence fait peur aux hommes de foi qui n'ont de foi que leur… foie !!! Pour être plus précis, lorsqu'on égorge un pauvre mouton, on pense directement à son foie, pas à la chaleur de sa laine.
Parcours et débuts du groupe
RACHID YAHOU : Pouvez-vous nous retracer votre parcours ?
ZAKARIA et RAFIK : On aimerait signaler que notre groupe a été créé en 2005 dans une petite chambre universitaire à Tizi-Ouzou. On s'en servait comme salle de répétition. Les étudiants qui occupaient des chambres mitoyennes nous rendaient visite. Comme batterie, nous étions équipés d'un superbe oreiller. Notre batteur s'en donnait à cœur joie. La fougue qui nous animait nous faisait oublier ce manque de moyens. On rigolait bien. On se moquait même un peu de nous. C'était marrant. Nous sommes partis de rien et avons persévéré jusqu'à nos représentations.
Concerts et représentations en Kabylie
RACHID YAHOU : Vos représentations ?
ZAKARIA et RAFIK : Nous nous sommes produits dans toutes les cités universitaires de Tizi-Ouzou, Vgayeth, Boumerdes, et même à Oran. Nous avons chanté dans des salles de culture. C'était juste après avoir créé notre groupe. Nous avons aussi approché des villages kabyles et avons réussi. Waghzen attirait probablement le public. La vieille génération venait nous applaudir.
Soutiens et rencontres artistiques
RACHID YAHOU : Avez-vous été aidés ? Si oui, par qui ?
ZAKARIA et RAFIK : Hocine Redjala, réalisateur en cinématographie, nous a énormément aidés. Nous l'en remercions à l'occasion. Au départ, il avait souhaité nous faire un simple reportage. Après avoir écouté nos productions, il nous proposa de prendre en charge l'enregistrement de nos chansons. Il l'a fait sans contrepartie aucune. Il a refusé de reprendre son argent pour la cause commune. Son sens artistique, sa fougue pour l'émancipation de la culture amazighe, y est pour tout. Cet homme qui vit modestement est loin de certains qui n'hésitent pas à sucer le sang de nos pauvres chanteurs kabyles.
Pourquoi avoir choisi le metal ?
RACHID YAHOU : Pourquoi avoir choisi cette discipline ?
ZAKARIA et RAFIK : Nous pensons que c'est plutôt cette discipline artistique qui nous a choisis. Notre conviction nous a menés droit vers elle. La cause, dépassant les femmes et les hommes avides de recherches, a trouvé en nous des adeptes.
Regards sur leurs productions
RACHID YAHOU : Comment jugez-vous votre ou vos productions ?
ZAKARIA et RAFIK : Nous les jugeons, avec toute modestie, sous un angle des plus honorables. Nous ne chantons pas pour plaire, mais pour apporter un plus, quitte à froisser les mauvaises mœurs qui nous pointent du doigt.
L'état actuel du Berbère-Metal
RACHID YAHOU : Votre avis sur l'état actuel de la discipline que vous avez choisie.
ZAKARIA et RAFIK : Nous n'avons pas d'avis à donner là-dessus vu que nous sommes les seuls. Nous espérons que d'autres nous suivront.
Projets et vision de Waghzen
RACHID YAHOU : Avez-vous des projets ?
ZAKARIA et RAFIK : Nous aimerions que l'on sache que nous ne faisons pas ce travail pour avoir de la célébrité, ni pour de l'argent. Nous sommes conscients du mal que l'on ferait à la culture amazighe si nous pensions autrement. Thamazighth ne se construira jamais sur le matériel. La culture est tout autre — le contraire même.
Souvenirs marquants
RACHID YAHOU : Un bon souvenir ?
ZAKARIA et RAFIK : Nous avons de bons souvenirs, en effet. Outre ces vieillards qui venaient nous dire que nous ressuscitions nos valeurs, nous vous citerons cette anecdote qui nous a marqués : une vieille dame d'un village kabyle, Amechrass, a pleuré à la fin d'une représentation. Toute émue, elle nous affirma qu'elle venait de reprendre l'espoir de voir Thamazigh reprendre ses droits.
RACHID YAHOU : Un mauvais souvenir ?
ZAKARIA et RAFIK : Si on avait un mauvais souvenir, on aurait très vite arrêté.
Conseils à la jeunesse kabyle
RACHID YAHOU : Des conseils à prodiguer ?
ZAKARIA et RAFIK : Notre pauvre jeunesse risque de se laisser entraîner par cette catégorie de « danseurs », chtah wer dah. Le raï commence à pénétrer notre folklore. On ne critique pas le raï, mais on aimerait pas que la chanson kabyle s'en base, que la chanson amazighe soit « raïsée ». Le rythme du raï est d'essence alaoui et n'a rien à voir avec la chanson kabyle. La sonorité et les arrangements du raï ne collent pas du tout avec ceux qu'on connaît chez nous en Kabylie. Ce mélange est un piège tendu par des chanteurs clonés par des éditeurs avides de gain. Ces éditeurs sont manipulés par des personnes qui agissent dans l'ombre afin de nous détruire. Malheureusement, certains chanteurs se font acheter comme du bétail. Ces chanteurs qui agissent comme des guignols veulent nous imposer un certain raï-kabyle. Une honte que nous n'arrêtons pas de dénoncer.
Optimisme et engagement
RACHID YAHOU : Êtes-vous optimistes ? Si oui, pourquoi ?
ZAKARIA et RAFIK : Bien sûr que oui, puisqu'on continue. Notre engagement demeure notre force, quoique nous savons que nous ne possédons ni garantie, ni roue de secours, comme on le dit.
RACHID YAHOU : L'origine de votre réussite.
ZAKARIA et RAFIK : L'origine de notre réussite possède deux noms : la persévérance et le sacrifice consenti.
RACHID YAHOU : Le mot de la fin.
ZAKARIA et RAFIK : Nous avons notre devise : notre pays, c'est la planète, et notre seule langue est notre art. En parlant ma langue, j'affirme ce noble art. Le groupe Waghzen vous remercie beaucoup et souhaite plein de réussite à votre journal « Afrique du Nord » que nous lisons.