Portrait noir et blanc de Czesław Bojarski lors de son procès en 1964.
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Ceslaw Bojarski : l'incroyable destin du Cézanne de la fausse monnaie

Découvrez Ceslaw Bojarski, ce Polonais exilé qui a défié la Banque de France depuis sa cuisine. Surnommé le "Cézanne de la fausse monnaie", ce génie de la gravure a transformé son pavillon en atelier clandestin pour créer des faux billets d'une...

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L'histoire de l'art regorge de figures de marginaux, d'artistes maudits et de créateurs obnubilés par la perfection, mais peu de destins sont aussi romanesques que celui de Ceslaw Bojarski. Ce Polonais exilé en France, à la vie d'apparence sage et bourgeoise, a nourri une obsession clandestine qui a tenu en haleine la police française durant plus d'une décennie. En transformant sa cuisine en atelier de gravure, il est devenu l'un des plus grands faux-monnayeurs que l'Hexagone ait jamais connus, surnommé avec admiration par la presse « le Cézanne de la fausse monnaie ». C'est le récit d'une quête artistique détournée, où la recherche du beau absolu a conduit tout droit au crime.

Les origines d'un artiste maudit

Comprendre la trajectoire de Ceslaw Bojarski, parfois appelé Jan Bojarski, nécessite de plonger dans les turbulences de l'Europe de l'Est du XXe siècle. Il voit le jour le 15 octobre 1912 à Łańcut, une ville de Pologne alors sous domination austro-hongroise, marquée dès le plus jeune âge par la perte de sa mère. Orphelin, il semble trouver refuge dans les études et la discipline intellectuelle, une rigueur qui se manifestera plus tard dans ses activités illicites.

Selon les éléments biographiques disponibles, le jeune homme aurait suivi un parcours scolaire prestigieux. On prête à Bojarski des études à l'École polytechnique de Lwów, une institution réputée pour former l'élite technique et scientifique de la région. Il aurait par la suite poursuivi son apprentissage à l'École supérieure technique de Gdańsk, dont il serait sorti en 1939 muni d'un diplôme d'ingénieur-architecte. Ce bagage technique est fondamental : il ne s'agit pas d'un délinquant de rue opportuniste, mais d'un esprit rationnel, formé à la géométrie, à la structure et à la précision absolue.

La fuite vers l'Ouest et la guerre

L'éclatement de la Seconde Guerre mondiale en 1939 bouleverse cet existence toute tracée. Comme nombre de ses compatriotes, Bojarski est mobilisé en tant qu'officier dans l'armée polonaise. Face à l'avancée implacable des troupes allemandes, il participe à la retraite périlleuse qui traverse la Hongrie et la Yougoslavie. C'est un exode dramatique, une longue file d'hommes et de machines en déroute qui cherche à rejoindre les forces alliées pour continuer le combat.

Son périple le conduit finalement en France en 1940, arrivant à Marseille alors que le pays est à l'agonie. L'ingénieur-architecte ne construira pas de bâtiments pour l'instant, mais se battra pour la liberté. En 1944, on le retrouve à Paris au sein du bataillon des volontaires polonais, participant aux combats pour la libération de la capitale française. Cette période de résistance forge son caractère et, paradoxalement, aiguise ses talents pour la dissimulation et la fabrication de documents, des compétences qui deviendront sa marque de fabrique.

L'installation en France et la double identité

Une fois la paix revenue, Ceslaw Bojarski décide de s'ancrer en France. Il se naturalise, mettant sa culture d'adoption au cœur de sa nouvelle vie, même si les démarches administratives exactes de cette naturalisation restent parfois floues dans les archives. Il épouse une femme française et fonde une famille à Montgeron, dans la banlieue sud-est de Paris. À première vue, c'est le modèle de l'intégration réussie : un père de famille aimant, un voisin discret, un homme tranquille qui ne sort pas beaucoup de sa maison couleur muraille.

Pourtant, derrière cette façade de respectabilité ordinaire se cache une tout autre réalité. L'ancien officier, blessé par les épreuves de la guerre et peut-être déçu par une vie civile qui l'encombre, s'ennuie. Il ne cherche pas à construire des ponts ou des immeubles, mais à reproduire l'introuvable. Son pavillon de Seine-et-Oise devient le théâtre d'une double vie, un laboratoire secret où il va passer ses nuits à travailler sur des projets qui auraient dû le conduire directement à la prison.

L'entrée dans la clandestinité

Portrait noir et blanc de Czesław Bojarski lors de son procès en 1964.
(source)

Le passage d'ingénieur-architecte à criminel ne se fait pas brutalement, mais par une pente glissante où les justifications morales s'estompent face à la fascination technique. Pour Bojarski, l'acte de contrefaire ne semble pas être motivé uniquement par l'appât du gain, mais par un défi intellectuel et une forme de rébellion contre l'ordre établi. Il commence doucement, testant ses limites et celles de la société qui l'accueille.

La Résistance par les faux papiers

C'est durant la guerre que le goût pour la fausse évidence s'est probablement installé. Comme beaucoup de résistants, Bojarski a participé à l'effort de guerre en utilisant ses mains et son esprit pour fabriquer de faux papiers. À l'époque, sauver des vies en fournissant de fausses identités aux Juifs persécutés ou aux réfractaires du STO était un acte héroïque. C'est dans ce contexte altruiste qu'il maîtrise les techniques de gravure, de reproduction de typographie et de vieillissement du papier.

Il y a quelque chose de poétique dans cette continuité : l'outil qui a servi la cause de la liberté devient ensuite l'instrument d'un délit financier. Bojarski semble avoir conservé de cette époque une certaine désinvolture face à la loi, considérant que si l'on peut tromper l'occupant nazi, on peut aussi tromper l'État français en temps de paix. C'est une « résistance douce », pour reprendre une expression cinématographique, qui mutera insidieusement.

La transition vers le faux-monnayage

Le véritable basculement intervient dans les années d'après-guerre. Le besoin d'argent, peut-être couplé à une lassitude de la routine, pousse l'ingénieur à regarder les billets de banque d'un œil nouveau. Il ne voit plus un moyen de paiement, mais une œuvre d'art technique, un défi de complexité. Le billet de 1000 francs type 1945 « bleu » est sa première cible sérieuse.

Dès 1951, la Banque de France signale des contrefaçons d'une qualité inquiétante dans la région parisienne. Les experts sont troublés : les faux billets de 1000 francs « bleu » sont presque irréprochables. Ils possèdent une netteté de trait, une densité d'encre et une texture papier qui défient l'œil expert.

Ce qui stupéfait les enquêteurs de la Brigade des Faux, c'est l'absence de « défauts enfantins » habituels aux contrefacteurs amateurs. Ici, les filigranes sont non seulement visibles mais tactiles, avec ce relief caractéristique obtenu par l'écrasement du papier humide sous les planches de pression. Pour y parvenir, Bojarski ne s'est pas contenté d'acheter du papier à lettre ; il a réinventé la chaîne de production industrielle à son échelle. On raconte qu'il détruisait des chemises en lin de haute qualité pour en récupérer les fibres, faisant bouillir le tout dans des bassines de cuisine pour obtenir cette pâte à papier distinctive, celle qui craque de manière si satisfaisante entre les doigts d'un commerçant distrait. C'est une véritable alchimie domestique, où lessive et ragoûts côtoient les acides et les teintures, transformant le foyer familial en une usine de bric et de broc aux ambitions industrielles.

L'ingénierie du détail : l'art de la micro-gravure

Ce qui distingue véritablement Bojarski de la pègre classique, c'est son approche d'ingénieur. Il ne copie pas ; il déconstruit. Pour reproduire les traits fins du billet, il a modifié des outils de dentiste, transformant des forets en burins de précision. Dans son pavillon de banlieue, caché aux regards indiscrets, il passait des nuits entières, la loupe sur l'œil, à graver des plaques de zinc ou de cuivre.

Il faut imaginer la patience requise, presque monacale. Comme un enlumineur du Moyen Âge copiant des psautiers, Bojarski travaille à une échelle microscopique. Les guillochés — ces motifs entrelacés, géométriques, si difficiles à reproduire — ne sont pas pour lui un obstacle, mais un défi ludique. Il comprend que la sécurité d'un billet repose sur la fatigue de l'œil humain : si le motif est assez complexe, le cerveau accepte l'impression parfaite d'une copie sans chercher la faille. C'est une leçon de psychologie visuelle appliquée au crime. Là où un faussaire classique aurait utilisé une photogravure (une méthode chimique), Bojarski utilise la gravure manuelle, donnant à ses billets une « âme » que les machines de l'époque peinaient à égaler. C'est cette touche humaine, imperceptible, qui a trompé la vigilance des caissiers durant des années.

Le maître de la « distrib » : le point faible du génie

Si la production est une œuvre d'art, la distribution reste le talon d'Achille de l'artiste. Bojarski est un créateur solitaire, un maniaque du détail, mais ce n'est pas un chef de gang. Il a besoin d'écouler sa production, et c'est là que l'histoire prend une tournure de comédie dramatique. Contrairement aux réseaux mafieux sophistiqués, Bojarski fait appel à des petits délinquants de quartier, des « gonzesses » et des trafiquants de bas étage qui n'ont aucun sens de la mesure.

C'est le fameux problème de l'ivrogne qui possède un coffre-fort plein d'or mais ne connaît pas la combinaison : le produit est trop bon pour le réseau de vente. Les billets de Bojarski, d'une valeur technique inestimable sur le marché noir, finissent par être utilisés pour des achats menues, jetés dans des bars louches ou dépensés dans des bordels. Cette surabondance soudaine de billets parfaits dans des milieux modestes finit par alerter les autorités. La police, d'abord persuadée qu'elle a affaire à une officine étatique ennemie ou à une imprimerie industrielle clandestine, perd du temps à chercher des camions et des entrepôts, incapables d'imaginer que tout se passe dans une petite cuisine de province.

L'apogée artistique : le 5000 Francs « Béranger »

Après avoir dominé le 1000 francs, Bojarski ressent le besoin d'élever le défi. L'ingénieur cherche l'aboutissement technique ultime. Son regard se pose alors sur le fleuron de la monnaie française de l'époque : le billet de 5000 francs type 1950, communément appelé le « Béranger » à cause du portrait du poète Lamartine qu'il arbore. Ce billet est un monstre de complexité pour l'époque : il est grand, multicolore, truffé de signes de sécurité.

Passer du monochrome (ou bichrome) du 1000 francs aux couleurs vives du 5000 francs représente un saut technologique comparable à celui du cinéma noir et blanc à la Technicolor. Bojarski doit résoudre l'équation de la superposition des couleurs. Pour obtenir le rouge profond, le vert émeraude et le bleu nuit qui s'harmonisent sans se baver, il expérimente les encres. Il ne peut pas acheter ces pigments spécifiques ; il doit les créer par mélange, testant les réactions chimiques, vérifiant la résistance au froissement et à l'humidité.

Une esthétique qui dépasse l'original

Ironiquement, certains experts de l'époque, et quelques collectionneurs malveillants, prétendaient que les couleurs des Bojarski étaient plus vibrantes, plus « riches » que celles des originaux de la Banque de France. L'institution émettrice, contrainte par des contraintes de coût et de production de masse, utilisait parfois des encres standardisées. Bojarski, lui, travaillait à l'unité, ajoutant une touche personnelle à chaque planche. C'est là que le surnom de « Cézanne » prend tout son sens : comme le peintre d'Aix-en-Provence qui cherchait à réaliser « un parallélisme avec la nature », Bojarski cherchait à réaliser un parallélisme avec la perfection technique de l'État, et dans sa quête, il dépassait parfois le modèle.

Le visage de Lamartine, grave et mélancolique sur le billet, devient sous les doigts de Bojarski une obsession. Il ne veut pas juste un visage ; il veut la peau, la barbe, le regard. Il passe des heures à graver les rides du front du poète, comme s'il sculptait du marbre. C'est une démarche artistique totale : le faussaire n'est plus un voleur, il est un créateur qui rivalise avec le Dieu de l'État. On est tenté de faire le lien avec des figures de la pop culture, comme le personnage de Hans Gruber dans « Die Hard » qui ne voit dans le vol qu'un jeu intellectuel, ou encore, plus proche de l'art, l'obsession de l'artiste forger dans « L'Homme qui voulait être roi ». Le billet devient une toiles, un objet de désir en soi, indépendamment de sa valeur faciale.

La traque et le mystère de l'homme invisible

Gros plan sur un billet de 100 nouveaux francs type Bonaparte.
(source)

Durant plus de dix ans, de 1951 au début des années 1960, la police française mène une traque épuisante. L'affaire prend des proportions mythiques dans les services de renseignement. On parle d'une « Bande des Cinq », d'un réseau international, voire d'opérations de la Guerre Froree destinées à déstabiliser l'économie française.

Le défi suprême : le billet Bonaparte

Alors que la police s'arrache les cheveux pour identifier l'auteur des billets de 5000 francs, Ceslaw Bojarski, lui, ne s'arrête jamais. L'ingénieur est de ceux qui ne trouvent le repos que dans l'accomplissement de défis toujours plus complexes. Au début des années 1960, la France économique change de cap et modernise sa devise. Le « Nouveau Franc » est instauré, et avec lui apparaît une nouvelle coupure qui va devenir le Graal du faussaire : le célèbre 100 Nouveaux Francs type 1959, arborant le profil impérial de Napoléon Bonaparte. C'est sur ce terrain que Bojarski va signer son chef-d'œuvre et entrer définitivement dans la légende.

Pour un amateur d'histoire de l'art comme moi, ce billet est une merveille de gravure classique. Le portrait de l'Empereur, réalisé d'après une peinture célèbre, exige une maîtrise absolue du clair-obscur et du relief. Bojarski ne se contente pas de copier l'image ; il étudie la psychologie du regard de Bonaparte. Il comprend que la puissance du billet réside dans l'autorité que dégage ce visage. Il va passer des mois à affiner ses plaques de cuivre, cherchant à reproduire la densité du noir de l'habit impérial et la finesse des mèches de cheveux. C'est une véritable performance d'artiste, où le burin remplace le pinceau pour sculpter le métal.

Ce qui est fascinant avec le billet Bonaparte, c'est que c'est là que le surnom de « Cézanne de la fausse monnaie », donné par la presse à l'époque, prend tout son sens. Tout comme le peintre provençal cherchait à simplifier les formes pour atteindre une vérité structurelle, Bojarski déconstruit la complexité des filigranes et des guillochés pour mieux les reconstruire. Ses faux 100 Nouveaux Francs sont d'une qualité telle qu'ils circulent pendant des années sans être détectés par les commerçants, ni même parfois par les premiers contrôles bancaires. On raconte que la Banque de France elle-même, en recevant des échantillons lors des enquêtes, eut un moment de doute vertigineux devant la perfection de ces planches contrefaites. C'est le paroxysme de son art : l'artiste devient meilleur que l'institution, créant une « super-copie » qui menace l'original par sa seule existence.

L'erreur administrative qui a tout précipité

Malgré sa génialité technique, Bojarski reste un amateur en matière de criminalité organisée. Son point faible n'est pas la gravure, mais la gestion de son « stock ». C'est une règle élémentaire du milieu : ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier, et surtout ne jamais attirer l'attention sur des sommes importantes en une seule fois. Pourtant, c'est exactement ce qui s'est passé, transformant une affaire complexe en une enquête policière classique par le biais d'une erreur banale et bureaucratique.

L'épisode qui mène à sa chute ressemble à une scène de film où le destin s'acharne par un détail infime. Un jour de 1962, une liasse entière de dix faux billets de 50 Nouveaux Francs (ou 100 selon les versions de l'enquête) est utilisée pour acheter des bons du Trésor dans un bureau de poste du 17e arrondissement de Paris. C'est une opération absurde pour un criminel de haut vol : échanger de la fausse monnaie, qui doit rester liquide et invisible, contre des titres d'État nominatifs et traçables. C'est l'erreur fatale. Le fonctionnaire de poste, appliquant sa procédure habituelle, applique un tampon sur les billets. Mais la combinaison de l'encre fraîche et du papier spécifique révèle une anomalie, ou peut-être simplement la régularité suspecte de la série alerte-t-elle la vigilance.

La police, qui traînait des pieds depuis des années, tient enfin un fil d'Ariane concret. Ils remontent la piste de la personne qui a déposé ces billets. Ce n'est pas Bojarski en personne, mais l'un de ses revendeurs maladroits.

L'arrestation de l'homme invisible

Le fil d'Ariane fourni par le bureau de poste du 17e arrondissement permet aux enquêteurs de remonter progressivement la chaîne de distribution, mais personne ne s'attend à ce qu'ils débouchent sur le pavillon de Céslaw Bojarski. Pour la police, l'idée qu'un seul homme puisse accomplir un tel tour de force industriel est impensable. Ils s'attendent à découvrir une usine, avec des machines bruyantes et une équipe d'ouvriers corrompus. Ce qu'ils trouvent en 1963, en perquisitionnant le domicile modeste de Montgeron, défie toute logique policière.

L'opération est un choc culturel pour les agents de la Brigade des Faux. À la place d'une officine de crime organisé, ils découvrent une maison familiale banale, où règne l'odeur du rôti du dimanche, mélangée à des effluves chimiques plus subtils. Dans la cuisine, au milieu des casseroles et de la vaisselle, trônent des instruments de précision dignes d'un laboratoire horloger. C'est le fameux « laboratoire de l'ombre » qui a fonctionné pendant plus de dix ans sous le nez de tout le monde.

Les policiers sont sidérés par l'ingéniosité du bricolage. Bojarski a détourné des objets du quotidien pour en faire des outils de haute technicité. Les cuves en zinc servant à lessiver le linge sont devenues des bacs pour préparer la pâte à papier. Un mixeur ménager a été modifié pour hacher plus finement les fibres de lin. Sur la table de la cuisine, éparpillés entre les livres de cuisine et les devoirs des enfants, gisent des centaines de burins, des loupes et des plaques de cuivre gravées à la main. La découverte des planches d'impression est un moment de stupeur pour les experts présents : elles sont d'une finesse telle que la différence avec les originaux de la Banque de France est infime. Ce n'est pas seulement un atelier de faux-monnayage qu'ils mettent à jour, c'est un sanctuaire dédié à l'obsession du détail, une chapelle où l'art de la gravure a été élevé au rang de religion.

L'interpellation de Bojarski se déroule sans violence. Face aux agents, l'ingénieur ne tente pas de fuir ni de nier l'évidence. Il semble presque soulagé que son double secret soit enfin révélé. Les descriptions de l'époque dépeignent un homme physiquement diminué, nerveux, mais qui gardait une certaine dignité, celle de l'artisan qui a fini son œuvre. Le maître du camouflage est tombé, non pas parce que son art était imparfait, mais parce que l'humain, inévitablement, a fait une erreur de jugement. C'est la chute tragique d'un personnage qui a voulu jouer à être l'État dans son propre salon.

Le procès et une liberté reconquise

Ceslaw Bojarski associated with the counterfeit money affair
(source)

Le procès de Ceslaw Bojarski, qui se tient en 1966 au tribunal de la Seine, est bien plus qu'un simple procès criminel : c'est un événement culturel et sociologique qui passionne la France. La presse, toujours friande de destins romanesques, s'est emparée de l'affaire avec délectation. On ne parle plus de « banditisme », mais de « virtuosité ». Le surnom de « Cézanne de la fausse monnaie », lancé par Le Parisien, est sur toutes les lèvres, transformant l'accusé en une sorte d'anti-héros romantique, un artiste maudit qui aurait choisi le mauvais support.

Dans le box des accusés, Bojarski ne correspond pas à l'image du criminel endurci. Les témoins rapportent un « port d'intellectuel rêveur », le front haut, le regard inquiet et les mains fines qui tremblent légèrement. Il parle un français hésitant, marqué par son accent d'Europe centrale, ce qui ajoute à son charme étranger. Sa défense ne repose pas sur le déni des faits — la preuve matérielle est écrasante — mais sur l'explication de son geste. Il raconte son ennui, sa besoin de défi intellectuel après la guerre, et cette fascination presque innocente pour la technique de la gravure. Il ne se présente pas comme un voleur, mais comme un ingénieur qui a voulu prouver que l'on pouvait reproduire la perfection. Le parquet, pourtant, dresse un tableau plus sombre : il estime que le préjudice financier est lourd et que l'atteinte à la souveraineté de l'État est grave.

Cependant, la cour semble sensible à ce profil atypique. Contrairement aux truands violents qui sévissent à la même époque, Bojarski n'a jamais utilisé d'armes, ni blessé personne. Son crime est un crime de « l'esprit ». Finalement, la sentence est assez clémente au regard des dommages causés : il est condamné à quelques années de prison, une période qu'il purge avec la même discrétion qui a caractérisé sa vie clandestine.

Libéré après avoir purgé sa peine, Ceslaw Bojarski disparaît de la scène médiatique aussi soudainement qu'il y était entré. Il ne tente pas de monnayer sa célébrité, n'écrit pas de mémoires et ne donne pas d'interviews spectaculaires. Il retourne à l'anonymat, vivant ses dernières années dans le calme, loin des turbulences de la fausse monnaie. Il meurt en 2003 à Saint-Sauveur en Isère, emportant avec lui les secrets de ses gravures. Ce silence final renforce le mystère autour de sa personnalité : était-ce un criminel génial ou un artiste incompris qui a simplement utilisé la mauvaise toile pour peindre ses chefs-d'œuvre ?

Conclusion

L'histoire de Ceslaw Bojarski reste aujourd'hui une anomalie fascinante dans les annales du crime et de l'histoire de l'art. Elle nous rappelle que la frontière entre le génie créatif et la délinquance peut être parfois ténue, voire poreuse. En transformant son pavillon de banlieue en atelier d'imprimerie d'État, Bojarski a réalisé la performance absurde de rivaliser avec une administration entière, armé seulement de sa patience, de sa formation d'ingénieur et d'une volonté de fer.

Ce qui retient l'attention, au-delà de l'aspect technique, c'est la dimension humaine de ce destin. C'est l'histoire d'un exilé, marqué par les traumatismes de la guerre, qui a cherché à réinventer le monde à sa mesure, pixel par pixel, gravure par gravure. Si ses méthodes étaient illégales, sa quête d'excellence, elle, mérite le respect. Aujourd'hui, ses faux billets, lorsqu'ils réapparaissent dans des ventes aux enchères spécialisées, sont considérés comme de véritables œuvres d'art, témoignages d'une époque où l'argent était encore un objet physique et tangible, chargé de symboles.

Bojarski prouve que la fausse monnaie n'est pas toujours le domaine de la pègre brutale, mais peut être le théâtre d'une expression artistique singulière et déviante. Le « Cézanne de la fausse monnaie » a peut-être perdu sa bataille contre la justice, mais il a gagné son entrée dans la légende culturelle française. Il reste cet homme invisible qui a osé défier l'État avec des planches de cuivre et de l'encre, laissant derrière lui une leçon inoubliable sur le pouvoir de l'obsession et la beauté du détail.

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Marie Barbot @screen-addict

Étudiante en histoire de l'art à Aix-en-Provence, je vois des connexions partout. Entre un tableau de la Renaissance et un clip de Beyoncé. Entre un film de Kubrick et une pub pour du parfum. La culture, pour moi, c'est un tout – pas des cases séparées. J'écris pour ceux qui pensent que « l'art, c'est pas pour moi » et qui se trompent. Tout le monde peut kiffer un musée si on lui explique bien.

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