Il est sorti en France le 4 novembre, deux jours avant le Royaume-Uni et les États-Unis, et il est déjà précédé d'une rumeur de statuette. Wild Horse Nine, cinquième long métrage de Martin McDonagh, mérite mieux que son emballage promotionnel : c'est une satire politique drôle et cruelle, portée par un John Malkovich à son meilleur. Reste à savoir ce que vaut la campagne Oscar qui l'entoure.

Deux barbouzes, une île et un coup d'État en préparation
Chili, 1973, quelques jours avant le renversement de Salvador Allende. MJ, chef de poste de la CIA à Santiago, expédie deux de ses agents sur l'île de Pâques : Chris, le vétéran, et Lee, son ancien protégé. Officiellement, une mission de routine au milieu des moaï. En pratique, un duo qui traîne un passé encombrant et des complots très actuels - jusqu'à ce que Chris s'entiche de deux étudiantes rebelles et menace de faire dérailler l'ensemble.
Le casting est un plaisir de cinéphile : Malkovich et Rockwell en tête, entourés de Steve Buscemi, Parker Posey, Tom Waits, Mariana Di Girolamo et Ailín Salas. Le film, coproduction américano-britannico-chilienne (Blueprint Pictures, Film4) distribuée par Searchlight Pictures, le label de Disney, dure 1h58. Tournage au printemps 2025 à Rapa Nui - seulement le deuxième film de l'histoire tourné sur l'île, selon Screen Daily - puis à Santiago.

McDonagh précise le cadre : fiction satirique sur fond historique réel, pas reconstitution. C'est la bonne façon de le prendre. Le film ne raconte pas le 11 septembre 1973 chilien ; il utilise l'ingérence américaine comme décor et comme cible.
Ce que vaut le film
L'accueil est solide. Metacritic tourne autour de 80/100, Allociné affiche 3,8/5 sur 31 critiques de presse et 4/5 côté spectateurs. Télérama parle d'une "tragicomédie brillante qui réussit la prouesse d'être foncièrement morbide", et surtout d'une rareté : une vraie satire de la CIA, qui récapitule en fable ses méfaits des années 1960-70. C'est le coeur du film, plus que la balade exotique.
Les réserves existent et sont cohérentes d'une critique à l'autre : des seconds rôles un peu attendus, et un contexte politique finalement peu creusé. Comprendre : McDonagh se sert du Chili comme d'un arrière-plan moral, pas comme d'un sujet d'enquête. Certains spectateurs y verront une intelligence du contournement, d'autres une occasion manquée. Les deux lectures tiennent.
Sur Letterboxd, la comparaison qui revient est celle avec Bons baisers de Bruges et Les Banshees d'Inisherin : un film d'amitié masculine sombre, "pas tout à fait aussi bon, mais émouvant quand même". C'est un bon résumé de ce qu'on peut en attendre : du dialogue qui claque, deux acteurs qui s'amusent, une mélancolie qui arrive sur la fin.
Malkovich, 72 ans, et une Coupe Volpi méritée
Le film a été présenté le 3 septembre 2026 en compétition à la 83e Mostra de Venise, où il a déclenché une ovation de plus de dix minutes selon plusieurs médias présents. Le 12 septembre, le jury présidé par Maggie Gyllenhaal a donné la Coupe Volpi du meilleur acteur à John Malkovich, retenu à Montréal par un tournage et remerciant en vidéo. Le film est ensuite passé par Telluride, Toronto et San Sebastián.
La performance justifie le prix. Chris est un agent bavard, un peu gâteux, qui a oublié le sens du mot "secret" et raconte ses faits d'armes à qui veut l'entendre, y compris le coup d'État en préparation. Il devient un danger pour son propre camp, sous la surveillance désabusée de Lee. McDonagh le formule ainsi : "La dextérité de John Malkovich pour manier l'humour et exprimer la tristesse était tout simplement stupéfiante. Il réussit à rendre sympathique un type qui a commis des actes épouvantables.".
C'est exactement là que le film est fort : faire rire avec un personnage qui évoque des assassinats, puis serrer le coeur sur un homme malade qui demande un dernier service à son complice. Rockwell, en pile électrique face à ce flegme, tient la partition inverse et pourrait légitimement viser l'Oscar du second rôle - il avait déjà décroché la statuette dans cette catégorie pour Three Billboards en 2018.
McDonagh fait gagner ses acteurs plus que ses films
Voilà le cadre le plus utile pour comprendre la fièvre actuelle. Le bilan du réalisateur irlandais aux Oscars est asymétrique. Three Billboards a rapporté la statuette du second rôle à Rockwell et celle de la meilleure actrice à Frances McDormand. Les Banshees d'Inisherin a récolté neuf nominations en 2023 sans rien gagner. McDonagh lui-même totalise sept nominations et une victoire, pour le court métrage Six Shooter.
Autrement dit : le cinéma de McDonagh est un excellent véhicule pour comédiens, et un candidat moins sûr au titre suprême. C'est précisément ce profil qui explique que les pronostics se concentrent sur Malkovich plutôt que sur le film.
Un rappel de calendrier s'impose : les nominations de la 99e cérémonie tomberont début 2027. On ne parle donc pas d'un résultat, mais d'une campagne en cours.
Ce que valent les pronostics
Le site de pronostics Gold Derby place Malkovich en tête de la course au meilleur acteur, trente-deux ans après sa dernière nomination - c'était pour Dans la ligne de mire, en 1994. Il n'a jamais remporté l'Oscar. La concurrence citée est réelle : Matt Damon chez Nolan, Ryan Gosling (dont le dossier est à suivre ici), Tom Cruise, Andrew Scott, Robert Pattinson.
Deux précautions s'imposent. D'abord, Gold Derby est un agrégateur de prédictions : ses classements reflètent l'humeur des pronostiqueurs, pas les bulletins de l'Academy. Ensuite, la formule "favori" employée par la presse française traduit souvent un enthousiasme de rédaction autant qu'un calcul de probabilités - 20 Minutes ne s'en cache pas, qui écrit "pour notre part, on voterait sans hésitation pour lui". C'est un avis, respectable et argumenté, mais un avis.
Les signaux sérieux existent malgré tout : un prix d'interprétation à Venise est historiquement un bon lanceur de campagne, la presse anglophone a largement relayé le statut de favori, et le rôle coche les cases du genre que l'Academy récompense chez les acteurs d'âge mûr - un homme drôle, pathétique et coupable. L'absence de garantie tient à une seule chose : personne n'a encore vu les films concurrents en conditions de campagne.
Le parallèle qui n'est pas dans le film
Plusieurs commentateurs, dont 20 Minutes, suggèrent que le personnage ne serait pas sans lien avec un président américain contemporain. C'est une lecture de presse, pas une déclaration du cinéaste. Elle est séduisante - un homme qui parle trop, révèle ce qui devait rester secret et devient encombrant pour son propre camp - mais elle reste une grille posée sur le film, pas un mode d'emploi fourni par McDonagh.
Ce que le film dit vraiment, et que Télérama, le New York Times ou le Los Angeles Times relèvent, c'est une chose plus ancienne et plus stable : la légèreté avec laquelle l'Amérique a organisé des déstabilisations, et le confort moral de ceux qui les exécutent.
Faut-il y aller
Oui, si vous aimez McDonagh - c'est du McDonagh, avec ses forces et sa limite : mieux écrit que construit, plus drôle que profond. Oui, si vous voulez voir Malkovich dans un rôle taillé pour lui, ce qui n'était plus arrivé depuis longtemps. Non, si vous cherchez un film politique qui documente le Chili de 1973 : ce n'est pas son propos, et la critique lui en fait d'ailleurs le reproche.
Côté pratique : en salles depuis le 4 novembre, donc c'est le moment. Une arrivée sur Disney+ est attendue - Searchlight appartient à Disney - mais aucune date n'est confirmée pour la France. Inutile de guetter le catalogue ce week-end.
Reste la vraie question, celle qui décidera de la suite : Wild Horse Nine est-il un film dont on parlera en janvier 2027, ou un film dont on parlera en novembre 2026 ? La Coupe Volpi de Malkovich lui garantit une place dans la conversation. Elle ne lui garantit rien d'autre.