L’année 2026 marque le retour explosif du duo de légende Matt Damon et Ben Affleck dans un registre bien plus sombre que leurs précédentes collaborations. Disponible sur Netflix depuis le 16 janvier, The Rip nous plonge au cœur de la chaleur étouffante de Miami pour un thriller policier où la confiance se volatilise aussi vite que la coke sur un miroir. Réalisé par le maître de l’action Joe Carnahan, ce film s’inspire d’une histoire vraie hallucinante et nous propose un face-à-face tendu entre des flics qui ne savent plus qui sont les loups et qui sont les chiens. Attachez vos ceintures, car ce voyage au bout de la corruption policière ne ménage personne, pas même le spectateur.
Une inspiration puisée dans le réel
Le cinéma a souvent cette capacité à déformer la réalité pour la rendre plus palatable, mais avec The Rip, Joe Carnahan a choisi de coller à la vérité crue des faits divers. Le scénario s’inspire directement de l’histoire vraie du shérif du comté de Miami-Dade, Chris Casiano. C’est ce qui donne au film sa texture rugueuse et son implacable authenticité. On est loin du policier hollywoodien propre sur lui ; ici, on est dans la boue, la transpiration et l’argent sale.
L’affaire Chris Casiano
Pour comprendre la genèse de ce projet, il faut se pencher sur les événements qui ont secoué les unités de narcotiques de Miami. L’histoire de Chris Casiano n’est pas juste une anecdote, c’est le point d’ancrage du film. Le réalisateur et son co-scénariste Michael McGrale ont travaillé à partir de cette base pour construire une fiction qui sonne comme un avertissement. Le film ne cherche pas à documenter le procès, mais à explorer l’atmosphère toxique qui a permis à de tels événements de se produire. On ressent cette trame historique dans chaque dialogue, chaque regard soupçonneux échangé entre les personnages.
Miami, terrain de jeu dangereux
Miami n’est pas juste un décor pittoresque dans The Rip, c’est un personnage à part entière. La ville, avec son humidité lourde et ses quartiers luxueux cotoyant les taudirs, devient le catalyseur des tensions. L’histoire nous montre une facette de la Floride que les cartes postales ne montrent pas : celle d’un champ de bataille où les cartels de la drogue investissent massivement. Cette tension géographique ajoute une couche de stress constant au récit, rendant l’atmosphère presque insupportable par moments, un peu comme dans Léon, ou The Professional où la ville devient un piège.
Le duo de légende retrouve le sombre
Après la légèreté biopic de Air, où Ben Affleck et Matt Damon célébraient la naissance d’une mythologie du basket avec Phil Knight et Michael Jordan, le changement de ton est brutal. Ici, pas de chaussures de sport et de contrats mirobolants, mais des armes de poing, des liasses de billets et du sang. C’est ce contraste qui rend leur collaboration ici si fascinante.
Après Air, le choc des images
Si Air était une comédie dramatique solaire, The Rip est un film d’action sombre, visuellement oppressant. Cette évolution montre la polyvalence des deux acteurs, mais aussi leur volonté de ne pas s’enfermer dans des rôles “comfort food”. Matt Damon et Ben Affleck sont des amis dans la vie, et cette alchimie transparaît à l’écran, mais elle est ici mise à mal par le scénario. Voir cette complicité réelle se déliter sous la pression de la fiction crée une dynamique unique. On croit à leur fraternité, et donc on souffre quand elle se brise.
La distribution de soutien au top
Le film ne repose pas uniquement sur les épaules de ses deux stars. L’ensemble du casting est remarquablement choisi pour apporter de la profondeur à ce monde impitoyable. On retrouve Steven Yeun, dont la présence ajoute toujours une dimension ambiguë et fascinante, tout comme dans ses rôles précédents. Teyana Taylor, Sasha Calle et Kyle Chandler complètent ce tableau avec des performances qui mériteraient d’être soulignées plus longuement, chacun incarnant une facette de cette corruption systémique. Scott Adkins, quant à lui, apporte son physique imposant et sa crédibilité dans les scènes d’action.
La mise en scène claustrophobe de Joe Carnahan

Joe Carnahan n’est pas un nouveau venu dans le genre du thriller de braquage ou de film de flics corrompus. Avec des films comme Narc ou L’Escadron Suicide (enfin, la version initiale du projet), il a prouvé qu’il savait manier la tension. Avec The Rip, il pousse le curseur encore plus loin dans l’intimisme violent.
Jouer avec l’obscurité
Une des caractéristiques visuelles marquantes du film est sa photographie très sombre. L’action se déroule majoritairement dans des lieux clos, la nuit ou éclairés par des lampes torches et des néons clignotants. Ce choix n’est pas anodin. Il reflète l’opacité morale dans laquelle évoluent les personnages. On ne voit pas bien les choses, tout comme les flics ne comprennent plus bien où se situe la limite entre le légal et l’illégal.
C’est dans cette pénombre que le réalisateur orchestre une violence qui n’a rien de gratuit. Chez Carnahan, la violence est un langage, une forme de dialogue brut lorsque les mots ne suffisent plus. Et lorsqu’on parle de baston dans The Rip, impossible de ne pas s’attarder sur la présence de Scott Adkins.
Scott Adkins : L’arme tranchante du film
Si vous êtes un amateur de films de combat d’action direct-to-video (ce qui est mon cas, avouons-le), vous connaissez Scott Adkins comme le “Boyka”, l’empereur incontesté des rings de prison. Ici, loin de la surenchère chorégraphique de ses films B, Carnahan l’utilise avec une intelligence rare dans un grand production. Adkins incarne “Baines”, un des bras armés du cartel, un tueur silencieux dont la seule présence dans le cadre fait monter la tension.
Il y a une scène en particulier, un combat rapproché dans les cuisines étroites d’un restaurant chinois, qui figure sans doute parmi les meilleures de l’année. Pas de musique, juste le bruit des os qui se brisent et la respiration sifflante des protagonistes. Adkins n’y est pas là pour faire des figures de style ; il est là pour incarner la menace physique absolue. Sa confrontation physique avec Matt Damon est un moment de cinéma pur : l’élégance tactique de Damon face à la puissance brute d’Adkins. C’est dépouillé, sale, et douloureux à regarder.
Une narration non-linéaire qui piège le spectateur
Une des grandes forces de The Rip, et qui contribue à le sortir du lot des thrillers standards, est sa structure narrative. Joe Carnahan ne nous raconte pas l’histoire de façon linéaire. Le film opère des sauts temporels fréquents, nous projetant entre l’enquête actuelle et le braquage qui a tout déclenché six mois plus tôt.
Cette structure n’est pas un simple gimmick stylistique (comme on pourrait le voir dans un Pulp Fiction pour le plaisir du collage). Ici, elle sert le propos sur la dégradation de la mémoire et de la vérité. En alternant entre le “avant” – où l’on voit la cohésion apparente du groupe – et le “après” – où la paranoïa règne en maître – le film nous force à jouer au détective. On comprend petit à petit que chaque flash-back nous ment, ou du moins, nous montre ce que les personnages voulaient voir à ce moment-là.
C’est un jeu vertigineux qui maintient le spectateur en haleine jusqu’aux dernières minutes. On croit avoir saisi les dynamiques de pouvoir, et hop, un saut dans le temps nous apprend que telle alliance était en réalité un leu tendu depuis le début. C’est frustrant, certes, mais c’est précisément là que réside le génie du scénario : il reproduit le sentiment de désorientation des protagonistes.
L’analyse des personnages : Au-delà du Bien et du Mal
Ce qui frappe au sortir du visionnage, c’est l’absence totale de moralisme. Hollywood nous a habitués à des flics corrompus qui finissent par se racheter une conduite, ou à des justiciers blancs comme neige. The Rip s’assoit joyeusement sur ces convenances.
Matt Damon : L’ange déchu en costume
Matt Damon joue ici un rôle fascinant de “loup déguisé en agneau”. Son personnage, le Lieutenant Eddie Rico, est celui qui semble le plus ancré dans la légalité, celui qui tient le registre, qui mange sainement, qui a l’air d’un bon père de famille. Pourtant, c’est peut-être le plus froid de tous. Damon utilise son charme habituel, ce côté “garçon bien élevé du Massachusetts”, pour créer un décalage terrifiant avec ses actes.
Sa performance est d’une subtilité effrayante. On le voit progressivement se détacher de toute humanité. Il y a une scène de dialogue dans sa voiture, où il explique à une recrue pourquoi il faut parfois “couper la jambe pour sauver le corps”, qui glace le sang. Il ne crie pas, ne s’énerve pas. Il expose sa vision cynique de la loi avec une calme serein. C’est sans doute son rôle le plus sombre depuis Talented Mr. Ripley, et on sent qu’il prend un malin plaisir à casser son image de héros vertueux.
Ben Affleck : L’homme au bord de l’abîme
Face à lui, Ben Affleck offre une prestation vibrante de vulnérabilité masculine. Son personnage, Jack “Jackie” Doyle, est un homme brisé par une vie d’excès. On le sent en perpétuelle manque, que ce soit d’alcool, d’adrénaline ou de validation. Affleck excellent dans ces rôles d’hommes torturés (rappelez-vous de son performance dans The Accountant ou Gone Girl), mais ici, il dépasse ses propres standards.
Il incarne la culpabilité vivante. C’est le cœur physique du film, celui qui transpire, qui tremble, qui doute. La dynamique entre les deux acteurs fonctionne parce que chaque scène semble être un combat à mains nues entre la froideur calculatrice de Damon et la chaleur chaotique d’Affleck. On sent que leur amitié réelle nourrit cette inimité à l’écran ; ils savent exactement où appuyer pour faire mal.
La révélation Sasha Calle
On ne peut pas quitter la distribution sans mentionner la performance de Sasha Calle (Supergirl dans The Flash). Dans un univers masculin très agressif, elle parvient à s’imposer non pas par la force physique, mais par une intensité psychologique écrasante. Elle joue une experte en comptabilité du cartel, une femme qui manipule les chiffres avec la même facilité que les hommes manipulent leurs armes. Son personnage, Elena, est la véritable arme fatale du film, celle qui, par un simple calcul, peut condamner tout le monde. Sa présence brille par sa retenue ; elle ne hurle pas, elle observe et juge. C’est un contrepoint formidable à la testostérone qui environne le reste du film.
Une esthétique visuelle et sonore toxique
La couleur comme narrateur
J’ai mentionné l’obscurité, mais il faut aussi parler de la palette de couleurs. The Rip bannit les couleurs chaudes et réconfortantes, sauf pour le sang et les feux de signalisation. La dominante est un vert toxique, un bleu laiteux et des gris cendrés. Cette décision visuelle renforce l’idée que Miami, sous son soleil apparent, est pourrie jusqu’à la moelle. Le travail du chef opérateur, Miguel Ioann (faisant ici son troisième film avec Carnahan), transforme la ville en un aquarium malade, où les personnages nagent sans pouvoir respirer.
La bande originale : Le silence comme arme
Contrairement à beaucoup de thrillers actuels qui nous assènent de basses synthétiques pour nous dire “Aie peur !”, Carnahan use du silence avec maestria. La bande originale, signée par le duo Cliff Martinez (qui a signé la BO de Drive et Traffic), est minimaliste, faite de nappes ambient angoissantes et de bruitages industriels.
Le moment le plus effrayant du film n’est pas une explosion, mais une scène où le son est coupé net après un coup de feu. On reste dans ce vide sonore pendant dix, quinze secondes, à entendre uniquement l’acouphène des personnages. C’est une audace technique qui plonge le spectateur directement dans le traumatisme de la scène. C’est un choix de réalisation que j’adore : le film ne nous dit pas comment réagir, il nous force à ressentir la tension physique.
Analyse finale des thèmes et Easter Eggs (ATTENTION SPOILERS MAJEURS)
:::spoiler
À partir d’ici, je vais dévoiler la fin du film et ses principaux twists. Si vous n’avez pas vu The Rip, arrêtez tout de suite la lecture et allez le regarder. Vous avez été prévenus.
Le titre The Rip fait référence à un “rip-off” (arnaquer), mais aussi à l’acte de déchirer (“to rip”). La fin du film révèle la véritable nature de l’intrigue : tout le braquage du cartel orchestré par le groupe de Damon et Affleck n’était jamais destiné à voler l’argent pour le compte du département. C’était un “Rip” à double détente : arnaquer le cartel, certes, mais surtout arnaquer le système fédéral qui enquêtait sur eux.
Le twist final dévastateur nous apprend que le personnage de Matt Damon, Eddie Rico, travaillait secrètement avec les procureurs fédéraux depuis le début de l’enquête.
Il ne cherchait pas à voler le cartel pour s’enrichir, mais à orchestrer une chute contrôlée. Jackie Doyle (Affleck) n’était qu’un pion sacrificiel, le “fusible” destiné à brûler pour que Rico puisse s’en sortir blanc comme neige – ou du moins, avec un casier vierge. Cette révélation recontextualise toute la dynamique du film : chaque fois que Rico semblait hésitant ou moralisateur, c’était en réalité de la manipulation froide. Il a laissé son ami sombrer dans la paranoïa et l’alcool pour mieux le contrôler, s’assurant que si la mission tournait mal, ce serait Doyle qui porterait le chapeau. C’est une fin qui refuse toute rédemption hollywoodienne. Il n’y a pas de course-poursuite finale pour sauver l’ami, pas de dernier échange de regard complice. C’est fini, c’est sale, et c’est d’une tristesse absolue.
L’argent comme catalyseur de la destruction
Finalement, les millions volés au cartel finissent brûlés ou rendus à l’État par l’intermédiaire de Damon. C’est l’ironie suprême qui achève le thème central du film : ces hommes ont tout risqué, leur carrière, leur vie et leur amitié, pour des chiffres sur un écran, des billets qui n’ont aucune valeur réelle une fois la confiance brisée. Le “Rip” du titre fait ici référence à la déchirure du tissu social, mais aussi à l’effet “zip” : une fois que le pacte est rompu, tout s’effondre instantanément. Le film nous laisse avec une image finale glaçante : Rico, promu et décoré, seul dans son bureau immaculé, entouré de murs blancs qui ressemblent davantage à une cellule que à un bureau. Il a gagné, mais il a tout perdu.
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Un modèle de production qui change la donne

Au-delà de l’intrigue scénaristique, ce qui rend The Rip fascinant, c’est la manière dont il a été produit. C’est ici qu’on peut faire le lien entre la fiction et la réalité de l’industrie, une réalité que Ben Affleck et Matt Damon tentent de changer activement.
La révolution Artists Equity
Le film est produit par Artists Equity, la société fondée par les deux acteurs. Leur pari est audacieux : créer un modèle où les créateurs et les techniciens sont rémunérés plus équitablement sur le succès du film. Pour The Rip, ils ont conclu un accord historique avec Netflix. Contrairement aux contrats standards où la plateforme verse une somme forfaitaire et garde tout le reste, ici, une partie des profits générés par le nombre de vues est redistribuée directement à l’équipe du film.
C’est une petite révolution dans un monde où les streamings sont souvent critiqués pour l’opacité de leurs données et la rémunération parfois faible des travailleurs du secteur.
L’impasse du rêve américain
Au-delà de l’intrigue policière haletante et des performances actorales, The Rip fonctionne comme une allégorie puissante de la société américaine contemporaine. Le film ne se contente pas de montrer des flics corrompus ; il dépeint un monde où l’idéologie du succès, matérialisée par ces liasses de billets verts, corrode tout ce qu’elle touche. Miami, souvent présentée comme le terreau du succès et de l’opulence, devient ici un cimetière de rêves brisés.
Le scénario nous force à nous interroger sur la notion de légalité versus moralité. Dans ce récit, ceux qui portent le badge ne sont pas les protecteurs de la paix, mais des prédateurs opérant avec la bénédiction de l’État. Cette vision cynique résonne particulièrement dans le contexte actuel, où la confiance envers les institutions est érodée. Le film suggère que la corruption n’est pas une anomalie, mais une caractéristique inhérente à un système qui valorise l’argent above all else. Chaque personnage, même ceux qui semblent innocents au premier abord, est complice par son silence ou son ambition.
Ce qui rend le propos encore plus percutant, c’est le parallèle avec l’histoire de la production elle-même via Artists Equity. Tandis que les personnages à l’écran s’entretuent pour une part d’un gâteau qu’ils n’ont pas fabriqué, les acteurs en coulisses tentent de redistribuer la richesse de manière plus équitable. Cette ironie ne perd pas le spectateur : elle souligne l’abîme entre la fiction brutale du cinéma et les luttes bien réelles pour la justice économique dans l’industrie du divertissement. The Rip nous dit que l’argent ne rend pas libre, il rend simplement plus cher le prix de la trahison.
Conclusion
En définitive, The Rip s’impose comme une pièce maîtresse du thriller des années 2020, un film violent, intelligent et visuellement saisissant qui ne laisse personne indifférent. Joe Carnahan réussit le tour de force de ressusciter le genre du film de flics corrompus en lui insufflant une énergie moderne et une complexité psychologique rare. Si vous cherchez une distraction légère, passez votre chemin ; mais si vous avez soif de cinéma qui prend à la gorge et pose des questions dérangeantes sur la nature humaine, ce long-métrage est fait pour vous.
La force du film réside dans cette alchimie parfaite entre un réalisateur au sommet de son art et deux acteurs mythiques qui n’ont jamais aussi bien joué contre leur type public. Matt Damon glacial et Ben Affleck en ruine forment un duo dramatique d’une puissance rare, soutenus par une distribution technique qui donne la réplique avec brio. Le twist final, loin d’être un simple effet de manche, parachève une réflexion sombre sur la loyauté et la trahison. Avec ce thriller sombre, Netflix prouve une nouvelle fois que la plateforme peut être un terrain de jeu pour des œuvres ambitieuses, à condition que les créateurs aient le courage d’aller au fond des choses. The Rip est à voir absolument, une expérience cinématographique brutale qui vous marquera longtemps après le générique de fin.