En 2018, Steven Spielberg a déclaré la guerre aux plateformes de streaming en affirmant que leurs films méritaient des Emmy, pas des Oscar. Trois ans plus tard, sa société Amblin signait un accord majeur avec Netflix. Le réalisateur le plus bankable d’Hollywood a-t-il vraiment enterré la hache de guerre, ou son opposition au streaming reste-t-elle intacte en 2026 ? Retour sur un conflit qui a redéfini les frontières du septième art.

L’année 2018, la première grenade : « Un film Netflix mérite un Emmy, pas un Oscar »
Tout commence au printemps 2018. Steven Spielberg est en pleine tournée promotionnelle pour Ready Player One, son blockbuster adapté du roman d’Ernest Cline. Le film sort en salles en mars, comme presque tous ceux du réalisateur depuis cinquante ans. Mais l’industrie du cinéma est en pleine mutation. Netflix, fort de ses 130 millions d’abonnés, commence à bousculer les règles du jeu en finançant des films de cinéastes prestigieux et en les diffusant directement sur sa plateforme.
Les coulisses d’une déclaration choc en pleine promo de Ready Player One
Dans une interview accordée à ITV, le réalisateur ne prend pas de gants. Sa phrase va faire le tour du monde : « Once you commit to a television format, you’re a TV movie. If it’s a good show, you deserve an Emmy, but not an Oscar. » Traduction : un film conçu pour le petit écran, même projeté une semaine en salle pour respecter les critères d’éligibilité, reste un produit télévisuel. Pour Spielberg, la distinction est claire et non négociable.
Cette déclaration n’est pas une boutade lancée au hasard. Le cinéaste de 71 ans sait exactement ce qu’il fait. En s’attaquant à la définition même de ce qu’est un film, il vise le cœur du modèle économique de Netflix. La plateforme a compris que pour attirer les plus grands talents, elle doit leur offrir une reconnaissance académique. Les Oscars restent le Graal. En remettant en cause la légitimité des films Netflix dans la course aux statuettes, Spielberg touche là où ça fait mal.

Ce que Spielberg reproche vraiment aux plateformes : une guerre de définition
Il serait trop simple de réduire la position de Spielberg à un simple conservatisme de vieux cinéaste. Son combat est plus profond. Pour lui, le cinéma est une expérience collective qui se vit dans une salle obscure, sur un grand écran, avec un public qui réagit en temps réel. Le streaming, avec son confort domestique et ses interruptions possibles, casse cette mécanique.
Spielberg ne s’attaque pas à Netflix en tant qu’entreprise. Il défend une institution : celle des salles de cinéma. Il craint que la généralisation du visionnage à domicile ne vide de leur sens les sorties en salles. Si un film peut être vu depuis son canapé, pourquoi les gens feraient-ils l’effort de se déplacer ? La question est existentielle pour un homme qui a grandi en vénérant les cinémas de sa banlieue de Cincinnati.
L’année 2019, Roma : pourquoi Spielberg a tenté de faire exclure Netflix des Oscars
La déclaration de 2018 n’était que le premier acte. En 2019, le conflit s’intensifie avec la consécration de Roma d’Alfonso Cuarón. Le film, produit et distribué par Netflix, remporte trois Oscars : Meilleur Réalisateur, Meilleur Film en Langue Étrangère et Meilleure Photographie. Pour Spielberg, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
La proposition choc à l’Académie : quand Spielberg a failli faire plier l’institution
Dès l’annonce des nominations, Spielberg passe à l’action. Il utilise son influence considérable au sein de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences pour proposer un changement radical des règles d’éligibilité. Son idée : les films distribués principalement en streaming ne devraient pas concourir aux Oscars. Ils seraient redirigés vers les Emmy Awards, qui récompensent la télévision.

Cette proposition n’est pas anodine. Spielberg est l’un des membres les plus respectés de l’Academy. Quand il parle, on l’écoute. Sa campagne en coulisses est intense. Il argue que laisser les films Netflix concourir aux Oscars revient à trahir l’esprit même de la cérémonie, fondée sur l’expérience collective en salle. Mais tout le monde n’est pas d’accord.
La réponse cinglante de Netflix et le verdict du président John Bailey
Netflix ne reste pas silencieux. La plateforme publie un communiqué qui fait mouche : « We love cinema. Here are some things we also love : Access for people who can’t always afford, or live in towns without, theaters. » En une phrase, Netflix retourne la situation : Spielberg défend le cinéma pour les privilégiés des grandes villes, tandis que Netflix démocratise l’accès aux œuvres.
Le débat agite Hollywood pendant des semaines. En avril 2019, l’Academy rend son verdict. Son président John Bailey déclare : « We support the theatrical experience as integral to the art of motion pictures. » Mais dans la foulée, l’institution vote le maintien des règles actuelles. Un film reste éligible aux Oscars s’il est projeté au moins sept jours dans un cinéma du comté de Los Angeles. Netflix remporte une victoire nette. Spielberg, pour la première fois de sa carrière, perd une bataille institutionnelle.
Les vraies raisons de la haine de Spielberg pour le streaming (ce n’est pas que du snobisme)
Pour comprendre l’acharnement de Spielberg, il faut regarder au-delà de la guerre des chiffres et des ego. Son opposition au streaming plonge ses racines dans une conception quasi mystique du cinéma. Elle est liée à son histoire personnelle, à sa manière de concevoir la narration et à sa vision du rôle culturel des salles obscures.
L’expérience collective sacrée : le cinéma comme religion selon Spielberg
Spielberg raconte souvent son premier souvenir de cinéma : il a 6 ans, son père l’emmène voir Le Plus Grand Chapiteau du Monde de Cecil B. DeMille. La lumière qui s’éteint, l’écran qui s’allume, les réactions du public autour de lui. Cette expérience ne l’a jamais quitté. Pour lui, un film n’existe vraiment que lorsqu’il est partagé.

Le « binge-watching », cette pratique consistant à enchaîner les épisodes ou les films seul chez soi, est l’antithèse de sa vision. Là où le streaming isole, la salle rassemble. Là où le streaming permet de mettre pause, la salle impose une attention continue. Cette dimension rituelle est centrale dans l’œuvre de Spielberg. Ses films les plus célèbres — Les Dents de la Mer, Rencontres du Troisième Type, E.T. — sont conçus pour provoquer des réactions collectives : le sursaut de peur, l’éclat de rire partagé, les larmes qui coulent en même temps dans l’obscurité.
La peur de la disparition des salles et des films « du milieu »
Au-delà de la dimension spirituelle, Spielberg craint un effondrement économique et culturel. Si le streaming cannibalise les sorties en salles, ce sont d’abord les films à budget moyen qui disparaîtront. Les blockbusters continueront d’exister parce qu’ils rapportent des centaines de millions. Les petits films d’auteur trouveront peut-être refuge sur les plateformes. Mais les films « du milieu » — ceux qui coûtent entre 20 et 60 millions de dollars, ceux qui font le tissu du cinéma d’auteur américain — risquent de s’éteindre.

Spielberg s’inquiète aussi pour les jeunes réalisateurs. Un débutant qui sort son premier film en salle apprend énormément de l’échec public. Il voit son film projeté dans une salle vide, il entend les spectateurs qui s’ennuient, il mesure le fossé entre ses intentions et la réception. Cette confrontation avec le public, aussi brutale soit-elle, est formatrice. Le streaming, avec ses métriques anonymes et ses algorithmes, prive les cinéastes de ce retour d’expérience essentiel.
L’année 2021, le grand retournement : pourquoi Spielberg signe-t-il finalement avec Netflix ?
Le 21 juin 2021, l’industrie du cinéma tremble. Steven Spielberg, le pourfendeur du streaming, annonce un accord avec Netflix. Sa société de production Amblin Partners va produire « plusieurs films par an » pour la plateforme. La nouvelle est surréaliste. Le plus grand critique de Netflix devient son partenaire.
L’accord Amblin Partners : les dessous d’un mariage d’intérêts
L’annonce officielle, publiée sur le blog de Netflix, est soigneusement formulée. Spielberg déclare : « Cela nous ouvre une voie royale pour nos films, aux côtés des histoires que nous continuerons à raconter avec notre fidèle famille de chez Universal. » La phrase est un chef-d’œuvre de diplomatie. Spielberg ne renie rien de son passé, mais il embrasse l’avenir.

Les termes financiers ne sont pas divulgués, mais les analystes estiment que le deal se chiffre en centaines de millions de dollars. Netflix s’engage à financer au moins deux films par an produits par Amblin, avec une liberté créative totale. En échange, la plateforme obtient une caution artistique inestimable. Si Spielberg, le gardien du temple, travaille avec Netflix, alors le streaming est légitime.
Le double jeu : comment Spielberg jongle entre The Fabelmans en salle et ses projets Netflix
La nuance est cruciale et souvent oubliée. L’accord ne concerne que les films produits par Amblin que Spielberg ne réalise pas lui-même. Les films qu’il met en scène restent des exclusivités salles, distribuées par Universal. The Fabelmans, son film semi-autobiographique sorti en 2023, a bénéficié d’une sortie en salles classique.
Spielberg a trouvé la parade parfaite. Il utilise Netflix comme un outil de distribution massive pour les projets qu’il supervise mais ne dirige pas. Cela lui permet de financer des films plus risqués, de donner leur chance à de nouveaux talents, tout en continuant à défendre l’expérience en salle pour ses propres œuvres. C’est un double jeu parfaitement maîtrisé, typique de l’intelligence stratégique du réalisateur.
Boude-t-il vraiment encore ? La relation actuelle de Spielberg avec le streaming en 2026
Le titre de cet article pose une question simple : Steven Spielberg boude-t-il encore Netflix en 2026 ? La réponse est nuancée. Il ne boude plus, mais il n’a pas non plus renié ses convictions. Sa position actuelle est un équilibre subtil entre pragmatisme économique et fidélité idéologique.
Un producteur prolifique, un réalisateur absent : la nuance qui change tout
Depuis l’accord de 2021, Amblin Partners a livré plusieurs films à Netflix. Des drames, des comédies, des thrillers. Certains ont rencontré le succès, d’autres sont passés inaperçus. Mais un fait demeure : Steven Spielberg n’a toujours pas réalisé un seul film directement pour la plateforme.
Ce n’est probablement pas un hasard. Un accord tacite avec Universal, son partenaire historique, pourrait lui interdire de diriger un film Netflix. Mais il est plus probable que ce soit un choix personnel. Spielberg utilise la plateforme comme un levier de production, pas comme une vitrine pour son propre travail de réalisateur. Il ne veut pas que son nom soit associé à un « film Netflix » dans les annales du cinéma. Ses films resteront des films de cinéma, point.
Ses dernières déclarations : a-t-il enterré la hache de guerre ?
Les déclarations récentes de Spielberg montrent une évolution notable. Il ne critique plus ouvertement les plateformes. Il recommande même certains films Netflix dans des interviews. En 2026, son discours est plus conciliant. Il parle de « complémentarité » entre les salles et le streaming, plutôt que d’opposition.
Mais cette évolution cache une position qui n’a pas changé. Spielberg continue de militer pour la préservation des salles obscures. Il finance des initiatives pour restaurer des cinémas historiques. Il participe à des débats sur l’avenir de l’exploitation en salle. Simplement, il a compris que le combat frontal était perdu. Mieux vaut utiliser l’outil que de le combattre. Il ne « boude » plus Netflix. Il l’utilise.
Ce que la guerre Spielberg-Netflix dit de l’avenir du cinéma
Le conflit entre Steven Spielberg et Netflix dépasse largement la personne du réalisateur. Il est le symbole d’une fracture générationnelle et industrielle qui traverse tout le cinéma mondial. En observant la trajectoire de Spielberg, on voit se dessiner les contours du cinéma de demain.
Les grands réalisateurs passés à l’ennemi : Scorsese, Cuarón, Del Toro, Fincher
Spielberg était le dernier des Mohicans. Avant lui, Martin Scorsese avait signé avec Netflix pour The Irishman (2019), un projet qu’aucun studio traditionnel n’avait accepté de financer. Alfonso Cuarón, Guillermo del Toro, David Fincher, les frères Coen, tous avaient franchi le pas. Tous ont justifié leur choix par la liberté créative et les budgets que Netflix leur offrait.

La résistance de Spielberg était d’autant plus remarquable qu’il était le plus puissant d’entre eux. Lui n’avait pas besoin de Netflix pour financer ses films. Universal lui donnait tout ce qu’il voulait. Son refus était donc un geste politique, pas économique. En cédant en 2021, il a symboliquement ouvert la dernière porte qui résistait encore. Aujourd’hui, aucun grand réalisateur ne peut plus ignorer le streaming.
Salles obscures vs streaming : la paix des braves ou une trêve fragile ?
Le nouveau modèle qui émerge est hybride. Les blockbusters, avec leurs effets spéciaux et leurs formats IMAX, restent l’apanage des salles. Ce sont des « événements » que l’on va voir en groupe. Les films d’auteur, les drames intimistes, les documentaires, migrent vers les plateformes. Chaque format trouve son public.
Mais cet équilibre est instable. La guerre idéologique est finie, mais la guerre économique continue. Les salles indépendantes ferment les unes après les autres. Les multiplexes se tournent vers les films à grand spectacle. Le cinéma de demain sera hybride, c’est certain. Mais il risque aussi d’être plus fragmenté, avec d’un côté un cinéma d’événement réservé aux grandes productions, et de l’autre un cinéma de catalogue accessible depuis son salon.
Conclusion
Steven Spielberg ne « boude » plus Netflix. Il s’est adapté, comme il s’est toujours adapté depuis cinquante ans. Le parcours du réalisateur est le miroir de l’industrie tout entière. Il a commencé par un combat idéologique pour défendre une certaine idée du cinéma. Il a perdu ce combat sur le plan institutionnel. Puis il a transformé sa défaite en opportunité stratégique.
Aujourd’hui, le maître du cinéma utilise Netflix comme un outil parmi d’autres. Il produit des films pour la plateforme, mais il continue de réserver ses propres réalisations aux salles obscures. Il n’a pas renié ses convictions. Il les a adaptées à un monde qu’il ne contrôle plus.
La guerre entre Spielberg et Netflix est finie. Le streaming a gagné une place centrale dans l’économie du cinéma. Mais Spielberg, malgré son amour indéfectible pour les salles obscures, participe désormais activement à sa légitimation. Son virage à 180 degrés n’est pas une trahison. C’est l’acceptation pragmatique d’un nouveau monde qu’il n’a jamais cessé de critiquer, mais qu’il ne peut plus ignorer. Comme il le dit lui-même : le cinéma doit survivre, peu importe le support.