Eva Huault dans Shana, lunettes de soleil, regard déterminé.
Cinéma

Shana : Eva Huault enchaîne les galères dans une bande-annonce survoltée

Analyse complète de la bande-annonce de Shana, premier film de Lila Pinell avec Eva Huault : galères, sororité, transmission juive marocaine et sélection à la Quinzaine des Cinéastes 2026.

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Eva Huault dans Shana, lunettes de soleil, regard déterminé.
Eva Huault dans Shana, lunettes de soleil, regard déterminé. — (source)
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Pourquoi la bande-annonce de « Shana » détonne dans le paysage du cinéma social français

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Le cinéma social français a ses codes : des plans séquences longs, des silences pesants, une lumière grise et une caméra qui observe la misère à distance respectueuse. Shana dynamite tout ça en moins de quatre-vingt-dix secondes. La bande-annonce, visible sur YouTube, ouvre sur une course-poursuite dans les rues de Montreuil. Shana court, rit, une cigarette au bec, poursuivie par on ne sait qui. Le montage est nerveux, les couleurs saturées, la musique électro pulse en arrière-plan. On est à mille lieues du misérabilisme compassé qui colle souvent à la peau des récits de précarité.

Un rythme de clip qui dynamite le naturalisme

Ce qui frappe immédiatement, c'est le contraste entre la noirceur des situations et la vitalité explosive de l'héroïne. Shana cumule les emmerdes — un compagnon toxique qui sort de prison, des dettes qui s'accumulent, un bracelet électronique qui clignote — mais elle ne baisse jamais les bras. La bande-annonce alterne des scènes de dispute violente avec des moments de pure comédie, où la bande de copines improvise des plans foireux pour s'en sortir. Ce mélange des genres, ce refus de choisir entre le rire et les larmes, fait de Shana un objet cinématographique à part.

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Le rythme du trailer est calibré pour ne jamais laisser le souffle retomber. Les transitions sont brutales, les ellipses assumées. On voit Shana pleurer dans une salle de bain délabrée, puis deux plans plus tard, elle danse sur une table de bar avec ses amies. Cette grammaire visuelle, proche du clip ou de la série B, n'a rien à voir avec le naturalisme habituel du cinéma social français. Elle emprunte à la comédie américaine indépendante, au cinéma de banlieue des années 2000, et à une certaine tradition punk du cinéma français — celle de La Haine revisitée par une sensibilité féminine et décomplexée.

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Le charisme magnétique d'Eva Huault

La bande-annonce impose aussi un personnage. Eva Huault crève l'écran dès la première image. Son regard, sa gestuelle, sa façon de parler vite et fort captent l'attention. Elle est à la fois vulnérable et insolente, cabossée et rayonnante. C'est cette ambivalence qui donne au film sa puissance. Le public cible — les 18-25 ans — reconnaîtra dans cette héroïne fracturée le reflet de ses propres luttes quotidiennes, mais aussi de son insolence face à l'adversité.

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Eva Huault « débarque, cigarette au bec et rire contagieux », écrivait TroisCouleurs dans son reportage sur le tournage. La formule est parfaite. Shana est décrite comme « une princesse galérienne, tchatcheuse et touchante, qui traverse l'existence comme une aventure picaresque ». Ce paradoxe — princesse et galérienne — est le moteur visuel et émotionnel du trailer.

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Le paradoxe Shana : princesse galérienne à la conquête de son destin

D'un côté, Shana a tout de l'anti-héroïne des temps modernes. Elle cumule les petits boulots, traîne avec des voyous, dort sur des canapés défoncés. Rien dans son quotidien ne rappelle la vie de château. Mais elle conserve une dignité, une élégance dans le geste, une façon de relever la tête qui évoque effectivement une princesse déchue. Cette contradiction n'est pas un simple effet de style. Elle raconte quelque chose de profond sur la génération précaire, celle qui doit inventer sa propre noblesse dans un monde qui ne lui offre rien.

Une héroïne picaresque dans le Montreuil d'aujourd'hui

La bande-annonce joue constamment sur ce décalage. Shana porte des vêtements trop grands, des baskets élimées, mais elle les porte avec une fierté presque aristocratique. Elle se déplace dans les rues de Montreuil comme si elle arpentait les couloirs d'un palais. Cette dimension picaresque — l'aventure comme mode de survie — est ce qui rend le personnage immédiatement attachant. On a envie de la suivre, de savoir comment elle va se sortir du prochain mauvais pas.

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Le tournage s'est déroulé à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, de mai à juillet 2025. Les rues de la ville, ses immeubles, ses bars populaires, ses cités — tout sert de décor naturel à l'histoire de Shana. L'équipe, réduite, a travaillé dans des conditions proches du documentaire. Pas de studio, pas de décors reconstitués. La réalité brute de la banlieue parisienne imprègne chaque plan. C'est ce qui donne au film son authenticité, cette odeur de bitume et de vie vraie qui manque tant au cinéma social aseptisé.

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La bague contre le mauvais œil : talisman mystique au milieu des galères

Le synopsis officiel de la Fondation Gan précise : « sa grand-mère juive marocaine vient de disparaître, lui léguant une bague de famille qui protège du mauvais œil ». Cet objet, que la bande-annonce montre en gros plan à plusieurs reprises, introduit une dimension magique et folklorique dans un réalisme social très cru.

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La bague est d'abord un lien avec les racines. Shana, qui vit dans l'urgence et la débrouille, hérite d'un passé qu'elle ne connaît pas vraiment. Sa grand-mère, figure absente mais puissante, lui transmet un objet chargé d'histoire et de croyances. Le mauvais œil, le khamsa, les superstitions méditerranéennes — tout un imaginaire populaire fait irruption dans le récit. Ce n'est pas un hasard si le trailer laisse planer le doute sur l'efficacité réelle de la bague. Est-ce que ça marche ? Est-ce que Shana y croit ? La bande-annonce suggère que la réponse importe moins que le geste lui-même. La bague est un talisman psychologique, une béquille mentale dans un monde qui en manque cruellement.

Le trailer instaure une tension entre le folklore et le déterminisme social. Shana a besoin de protection, c'est certain. Mais contre quoi exactement ? Contre le mauvais œil, ou contre la mécanique implacable du destin qui lui prépare un nouveau coup dur avec la sortie de prison de Moïse ? La bande-annonce laisse entendre que la bague pourrait bien être impuissante face à la violence des rapports réels. Mais elle pourrait aussi être le déclic qui permet à Shana de reprendre le contrôle de sa vie.

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Eva Huault et Lila Pinell : 17 ans d'amitié au service de « Shana »

Si la bande-annonce électrise autant, c'est parce qu'elle est portée par une alchimie rare entre une réalisatrice et son actrice. Lila Pinell et Eva Huault se connaissent depuis 2009. Dix-sept ans de complicité, de confiance, de travail commun. Cette relation n'est pas un détail biographique : c'est le cœur battant du projet. Comme l'alchimie entre Zendaya et Robert Pattinson dans The Drama, ici l'investissement est encore plus organique, presque filial.

De « Nous arrivons » à Shana : une histoire de famille

Lila Pinell, 45 ans, a fait des études de philosophie avant d'intégrer le master de réalisation documentaire de Lussas. Son premier film, Nous arrivons, autoproduit en 2009, filmait le quotidien d'enfants dans une colonie de vacances autogérée. C'est sur ce tournage qu'elle a rencontré Eva Huault, alors âgée de 10 ans. La petite fille a immédiatement capté l'attention de la réalisatrice par son intelligence, son humour, sa façon naturelle d'être devant la caméra. Dix-sept ans plus tard, cette rencontre fortuite est devenue le socle d'un long métrage.

Eva Huault n'a que 10 ans en 2009 lorsque Lila Pinell la filme dans Nous arrivons. Le documentaire, autoproduit, était le projet de master de la réalisatrice. Il suivait un groupe d'enfants dans une colonie de vacances autogérée, où les règles étaient décidées collectivement. La petite Eva, avec ses tresses et son sourire malicieux, s'imposait déjà comme un personnage. Lila Pinell raconte : « J'ai retrouvé en elle adulte ce que j'aimais déjà chez elle enfant : une intelligence, un humour, une façon de ne pas se prendre au sérieux. »

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Cette phrase, citée par TroisCouleurs, dit tout de la continuité entre les deux films. Shana n'est pas un personnage inventé de toutes pièces. C'est une évolution, une cristallisation de la complicité entre la réalisatrice et son actrice. Eva Huault a grandi, a connu ses propres galères, s'est construite. Lila Pinell l'a observée, écoutée, et a nourri le scénario de cette matière vivante. Le personnage de Shana porte en lui des fragments de la vraie Eva, des bribes de son histoire, de sa gouaille, de sa façon de traverser les épreuves.

La méthode Pinell : improvisation et confiance absolue

Le chemin de 2009 à 2026 n'a pas été linéaire. Entre-temps, Lila Pinell a coréalisé Nos fiançailles avec Chloé Mahieu, un documentaire sur le mariage. Eva Huault, elle, a continué sa vie, sans chercher particulièrement à faire du cinéma. C'est Lila qui est revenue vers elle, qui lui a proposé de rejouer, d'abord dans le court métrage Le Roi David, puis dans ce long métrage. La fidélité est totale, presque familiale. « Lila est un peu devenue ma psy », confie Eva Huault dans le reportage de TroisCouleurs. La boutade dit la profondeur de leur relation.

La méthode de travail de Lila Pinell repose sur une confiance absolue en ses acteurs. Les dialogues ne sont pas écrits une fois pour toutes. Ils sont réécrits à base d'improvisation, ajustés en fonction de ce que les acteurs apportent. Le scripte Tanguy Matignon confie : « Lila réécrit les dialogues et les situations au fur et à mesure. » Cette souplesse, proche du documentaire, permet au film de respirer, de coller au plus près des émotions.

Beaucoup d'acteurs sont non professionnels, choisis pour leur « intériorité complexe, ambivalente » plus que pour leur technique de jeu. Lila Pinell ne cherche pas des interprètes, elle cherche des présences, des corps, des voix qui portent une histoire. Cette approche, radicale dans le cinéma français contemporain, est aussi ce qui donne à Shana son énergie brute. Les scènes de groupe, notamment, ont cette vitalité rare des moments volés à la vie réelle.

« Le Roi David » : le court-métrage Prix Jean Vigo qui a inventé le personnage

Shana n'est pas un premier film sorti de nulle part. C'est l'aboutissement d'un court métrage déjà culte dans le milieu, Le Roi David, réalisé par Lila Pinell en 2021. Ce film de 41 minutes a tout raflé : Grand Prix du Festival de Clermont-Ferrand, Prix Jean Vigo — l'une des distinctions les plus prestigieuses du court métrage français. Le personnage de Shana, déjà interprété par Eva Huault, y était né.

Un portrait politique et féminin salué par la critique

Le court métrage suit Shana dans sa quête d'argent et de liberté. Elle cherche du travail, elle veut quitter la France et ses mauvaises fréquentations. Mais le passé qu'elle tente d'oublier n'est jamais loin. La critique de Bref Cinéma saluait un « portrait qui combine habilement le film politique et le film de femmes ». Cette formule résume parfaitement l'ambition de Lila Pinell : faire un cinéma qui parle de la société sans jamais oublier les individus, qui dénonce les injustices sans réduire ses personnages à des victimes.

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Le Prix Jean Vigo, décerné chaque année à un réalisateur pour son indépendance d'esprit et sa qualité artistique, a placé Lila Pinell sur la carte du cinéma d'auteur exigeant. Ce n'est pas une récompense anodine. Depuis Jean Vigo lui-même, le prix distingue des cinéastes qui refusent les compromis, qui inventent leur propre langage. Lila Pinell en fait partie.

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Du Grand Prix de Clermont-Ferrand au long métrage

Le parcours du Roi David est exemplaire. Présenté en compétition au Festival de Clermont-Ferrand, le plus important festival de courts métrages au monde, il a remporté le Grand Prix. Cette récompense a ouvert des portes. Elle a permis à Lila Pinell de rencontrer les producteurs d'Ecce Films et de CG Cinéma, qui ont accepté de financer le passage au long métrage.

Le court métrage posait déjà les bases de l'univers de Shana : la banlieue, la précarité, les relations toxiques, mais aussi l'énergie vitale, l'humour, la solidarité féminine. La critique de Bref Cinéma soulignait la singularité du geste cinématographique : « un portrait qui combine habilement le film politique et le film de femmes ». Cette alliance du collectif et de l'intime, du social et du personnel, est la marque de fabrique de Lila Pinell.

Le Prix Jean Vigo, décerné la même année, a confirmé le talent de la réalisatrice. Créé en 1951, le prix a récompensé des cinéastes aussi divers qu'Alain Resnais, Agnès Varda, ou plus récemment Claire Denis. Faire partie de cette lignée, pour un premier court métrage, est un signe qui ne trompe pas. Lila Pinell était attendue au tournant pour son premier long. Shana répond à cette attente.

De 41 minutes à 1h20 : l'amplification d'un univers

Le passage au long métrage n'est pas une simple extension. L'univers s'élargit, les enjeux se démultiplient. Le casting s'est enrichi de noms prestigieux : Noémie Lvovsky incarne Yolande, Bettina de Van joue Ilana, Sékouba Doucouré prête ses traits à Moïse, le compagnon toxique. Ces acteurs confirmés apportent une densité supplémentaire au récit.

La quête de la bague, absente du court métrage, introduit une nouvelle dimension symbolique. Le folklore juif marocain, la transmission matrilinéaire, la croyance dans le mauvais œil — tout cela donne une épaisseur culturelle au film qui le distingue des autres drames sociaux. Shana n'est plus seulement une jeune femme précaire dans la banlieue parisienne. Elle est aussi l'héritière d'une histoire, d'une culture, de croyances qui la relient à ses ancêtres.

La durée du film, 80 à 83 minutes selon les sources, laisse présager un récit ramassé, sans temps mort. Pas de scènes qui traînent, pas de digressions inutiles. Lila Pinell a construit son film comme une course contre la montre, à l'image de son héroïne qui doit trouver une solution avant la sortie de prison de Moïse. Cette tension permanente, déjà palpable dans la bande-annonce, devrait tenir le spectateur en haleine pendant toute la projection.

Cannes 2026 : la Quinzaine des Cinéastes propulse « Shana » sur le devant de la scène

Le 14 avril 2026, Julien Rejl, délégué général de la Quinzaine des Cinéastes, a dévoilé la sélection de la 58e édition au Forum des images à Paris. Shana fait partie des 19 longs métrages sélectionnés, dont 6 premiers films. C'est une consécration pour Lila Pinell et son équipe. La Quinzaine, section parallèle du Festival de Cannes, est réputée pour son goût du cinéma audacieux, brut, politique.

Une sélection qui récompense un cinéma brut et vital

La Quinzaine des Cinéastes n'a jamais été une section consensuelle. Créée en 1969 après les événements de Mai 68, elle a toujours défendu un cinéma libre, indépendant, souvent politique. Sélectionner Shana, c'est faire le pari qu'un cinéma brut et vital peut encore exister dans le paysage formaté du cinéma français contemporain.

Les 6 premiers films sélectionnés cette année partagent un point commun : ils racontent des histoires de marges, de luttes, de résistances. Shana n'est pas un film lisse, fabriqué pour plaire à tout le monde. C'est un film qui prend des risques, qui assume son énergie punk, qui ne cherche pas à édulcorer la réalité. La Quinzaine est l'écrin parfait pour ce type de cinéma. Elle offre une visibilité internationale sans jamais exiger de compromis artistiques.

Pour Lila Pinell, cette sélection est une reconnaissance. Son court métrage Le Roi David avait déjà été remarqué dans les festivals, mais Cannes, c'est autre chose. C'est la porte d'entrée vers une carrière, vers une reconnaissance plus large. La réalisatrice, discrète dans les médias, a confié à la Fondation Gan que ce soutien arrivait « à un moment où j'ai besoin d'un encouragement comme celui-là ». Cannes lui offre cet encouragement.

De la Croisette aux salles obscures

Le film quitte Montreuil pour la Croisette. Ce passage du local à l'international, du tournage artisanal à la projection cannoise, est un saut vertigineux. Mais il est mérité. Shana porte en lui l'énergie des films qui bousculent, qui dérangent, qui inventent. Cannes 2026 semble être l'année des héroïnes fracturées, comme en témoigne la révélation Garance avec Adèle Exarchopoulos. Shana s'inscrit dans cette veine, avec une singularité qui lui est propre.

La distribution est assurée par Les Films du Losange, label prestigieux fondé par Barbet Schroeder et Marguerite von Trotta, connu pour son catalogue exigeant. Avoir un tel distributeur, c'est la garantie d'une sortie digne de ce nom, avec une attention particulière portée à l'exploitation en salles.

La date de sortie, le 17 juin 2026, est stratégique. Elle intervient juste après le Festival de Cannes, qui se déroule du 13 au 24 mai. L'opération « Quinzaine en salles », du 10 au 21 juin, permet au public de voir les films sélectionnés dans une trentaine de cinémas partenaires à travers la France. C'est une passerelle entre le monde feutré des festivals et le grand public.

Pour les spectateurs qui n'auront pas la chance d'être à Cannes, c'est l'occasion de découvrir Shana dans des conditions optimales. Le film bénéficiera de l'aura cannoise, des critiques qui accompagneront sa projection, du bouche-à-oreille qui commencera à circuler. Le 17 juin marquera le véritable départ de l'aventure en salles. C'est ce jour-là que Shana rencontrera vraiment son public.

Galères, amour toxique et bande de filles : des thèmes qui parlent à la jeunesse

Shana ne parle pas de la précarité en général. Il parle de la précarité concrète, quotidienne, vécue par une génération entière. Les 18-25 ans — et au-delà — reconnaîtront dans les galères de Shana le reflet de leurs propres difficultés : trouver un boulot stable, payer le loyer, échapper aux relations toxiques, compter sur ses amis pour s'en sortir.

Jobs alimentaires et deals : le portrait sans filtre de la précarité

« Shana, la petite trentaine, navigue entre jobs alimentaires, deals », résume le synopsis de la Fondation Gan. Ce portrait sans fard de la précarité est l'un des points forts du film. Shana ne fait pas de la précarité un étendard. Elle la vit, simplement, avec une énergie qui frôle parfois l'inconscience.

Les jobs alimentaires, on les voit défiler dans la bande-annonce : vendeuse dans un fast-food, livreuse à vélo, femme de ménage — Shana enchaîne les petits boulots sans jamais trouver de stabilité. Les deals, eux, sont présentés comme une réalité incontournable, presque banale. Pas de pathos, pas de misérabilisme. C'est le quotidien d'une génération précaire, celle qui doit inventer des solutions pour survivre dans un système qui ne lui offre rien.

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Ce portrait sans filtre est aussi ce qui rend le film universel. La précarité n'est pas une question de classe ou de milieu. Elle touche des jeunes de toutes origines, de toutes formations. Le diplôme ne protège plus. Le CDI est devenu un mythe. Shana incarne cette génération qui doit se débrouiller, sans filet de sécurité, avec pour seule arme son énergie et sa bande de copines.

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Moïse, le voyou toxique : une mécanique destructrice sans clichés

La relation avec Moïse, interprété par Sékouba Doucouré, est l'un des axes dramatiques du film. Le synopsis parle d'une « histoire d'amour impossible avec un voyou toxique ». La bande-annonce montre leur couple dans toute sa complexité : des moments de tendresse, des disputes violentes, une dépendance réciproque qui semble impossible à briser.

Le film évite les clichés du « bad boy » romantique. Moïse n'est pas un personnage unidimensionnel. Il est toxique, certes, mais il est aussi vulnérable, amoureux à sa façon, prisonnier de ses propres démons. La sortie de prison, qui menace de tout faire basculer, n'est pas présentée comme une délivrance mais comme une nouvelle source de danger.

Shana, de son côté, n'est pas une victime passive. Elle sait que Moïse est toxique, elle essaie de s'en éloigner, mais elle retombe. Cette mécanique des relations destructrices, filmée sans jugement, est l'un des points forts du film. Elle parle à tous ceux qui ont connu l'emprise amoureuse, la difficulté de couper les ponts, la honte de retomber dans les mêmes schémas.

La sororité comme bouclier : le clan de copines, moteur du film

Face à la toxicité de Moïse, face aux galères du quotidien, Shana a une arme secrète : sa bande de copines. Inès (Inès Gherib), Kenza (Anaïs Monah) et les autres forment un clan soudé, un véritable bouclier contre l'adversité. Leur solidarité est l'autre talisman de Shana, bien plus puissant que la bague héritée de sa grand-mère.

La bande-annonce montre ces moments de sororité : des fêtes improvisées, des plans foireux montés ensemble, des disputes aussi, mais toujours une fidélité indéfectible. Les copines sont là pour Shana, quoi qu'il arrive. Elles la tirent vers le haut, l'empêchent de sombrer, lui rappellent qui elle est quand elle l'oublie.

Cette dimension collective est essentielle dans le film de Lila Pinell. Shana n'est pas l'histoire d'une héroïne solitaire. C'est l'histoire d'une communauté de femmes qui se serrent les coudes face à un monde hostile. Leur énergie débordante, leur humour, leur capacité à rire de tout — c'est ce qui rend le film si vivant, si contagieux. La sororité n'est pas un concept abstrait ici. Elle est une pratique quotidienne, une stratégie de survie.

La transmission juive marocaine et le mauvais œil : les racines mystiques du film

Au cœur du film, il y a une bague. Pas n'importe quelle bague : celle de la grand-mère juive marocaine de Shana, censée protéger du mauvais œil. Cet objet ancre le film dans une culture spécifique, celle des Juifs du Maroc, avec ses croyances, ses rituels, sa façon de conjurer le sort.

Quand le folklore méditerranéen rencontre le drame social

La grand-mère est morte avant le début du film, mais sa présence imprègne chaque plan. Elle est l'ancêtre, la gardienne des traditions, celle qui transmet. La bague qu'elle lègue à Shana est chargée d'histoire : elle a appartenu à sa mère, qui l'a reçue de la sienne, sur plusieurs générations. C'est un objet de transmission matrilinéaire, un fil d'Ariane qui relie Shana à ses racines.

Le folklore du mauvais œil est très présent dans les cultures méditerranéennes. On le trouve dans le judaïsme, l'islam, le christianisme orthodoxe. C'est une croyance universelle, qui traverse les religions et les frontières. En ancrant son film dans cette tradition, Lila Pinell ne fait pas un film communautariste. Elle montre au contraire comment les croyances populaires peuvent être un point de rassemblement, un langage commun.

La bague est aussi un objet de cinéma. Elle permet des gros plans, des jeux de lumière, des moments de contemplation. La bande-annonce la montre à plusieurs reprises, posée sur la table de chevet, glissée au doigt de Shana, reflétant la lumière d'un néon. C'est un accessoire qui porte le récit, qui ancre le film dans un réalisme magique discret.

Un talisman contre le déterminisme social

La question centrale, que la bande-annonce laisse en suspens, est celle de l'efficacité de la bague. Protège-t-elle vraiment du mauvais œil ? Est-ce que les malheurs de Shana s'arrêteront grâce à elle ? Ou est-ce juste une illusion, un placebo psychologique ?

Abus de Ciné décrit le film comme une « comédie désabusée avec l'histoire d'une jeune femme héritant d'une bague censée la protéger du mauvais œil. Si elle en a bien besoin, c'est sans doute que le sort s'acharne et que la sortie prochaine de prison de son compagnon toxique ne devrait pas arranger les choses. » Cette formulation dit bien l'ambiguïté : la bague est peut-être efficace, peut-être pas. Ce qui compte, c'est que Shana y croit.

Le vrai pouvoir de la bague est peut-être de donner à Shana la confiance nécessaire pour reprendre le contrôle de sa vie. Croire qu'on est protégé, c'est déjà se donner les moyens de l'être. La bague n'est pas un talisman magique. C'est un talisman psychologique, une béquille mentale qui permet à Shana de se redresser, d'affronter ses peurs, de prendre des décisions. En ce sens, elle agit vraiment. Elle transforme Shana de victime passive en actrice de son destin.

Conclusion : « Shana », un premier film qui promet de marquer 2026

La bande-annonce de Shana a frappé fort. En moins de quatre-vingt-dix secondes, elle a imposé un personnage, une ambiance, une énergie. Eva Huault crève l'écran. Lila Pinell affirme sa patte. Le duo, soudé depuis dix-sept ans, livre un premier film qui promet d'être l'un des événements cinéma de 2026.

Les raisons d'y croire sont nombreuses. Un parcours en court métrage déjà primé (Grand Prix de Clermont-Ferrand, Prix Jean Vigo), un tremplin cannois (Quinzaine des Cinéastes), un distributeur prestigieux (Les Films du Losange), une actrice magnétique, une réalisatrice visionnaire. Et surtout, un sujet universel traité avec une énergie unique, qui refuse le misérabilisme et mise sur la vitalité de ses personnages.

Shana est un film qui parle à la jeunesse. Il raconte ses galères, ses amours toxiques, ses solidarités. Il le fait sans pathos, sans leçons de morale, avec une honnêteté brutale et une tendresse inattendue. C'est un cinéma de la rue, sincère et brut, qui pulse au rythme de son héroïne.

Le 17 juin 2026, les salles obscures s'ouvriront pour Shana. D'ici là, la bande-annonce tourne en boucle, et l'attente monte. Marquez vos calendriers. Ce film, on en parlera longtemps.

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Questions fréquentes

Qui joue Shana dans le film ?

Le personnage de Shana est interprété par Eva Huault, qui crève l'écran par son charisme magnétique, sa vulnérabilité et son insolence.

Quelle est la date de sortie de Shana ?

Le film Shana sort en salles le 17 juin 2026, juste après sa présentation à la Quinzaine des Cinéastes du Festival de Cannes.

Quel est le lien entre Eva Huault et Lila Pinell ?

Eva Huault et la réalisatrice Lila Pinell se connaissent depuis 2009, soit 17 ans d'amitié et de complicité, née sur le tournage du documentaire Nous arrivons.

De quoi parle le film Shana ?

Shana est une jeune femme précaire qui cumule les galères — compagnon toxique, dettes, bracelet électronique — mais conserve une énergie vitale et s'appuie sur sa bande de copines. Elle hérite d'une bague censée protéger du mauvais œil.

Shana a-t-il été primé en court métrage ?

Oui, le court métrage Le Roi David, qui a inventé le personnage, a remporté le Grand Prix de Clermont-Ferrand et le Prix Jean Vigo en 2021.

Sources

  1. SHANA Bande Annonce (2026) Eva Huault, Noémie Lvovsky · youtube.com
  2. abusdecine.com · abusdecine.com
  3. allocine.fr · allocine.fr
  4. boxofficepro.fr · boxofficepro.fr
  5. brefcinema.com · brefcinema.com
cine-addict
Julien Cabot @cine-addict

Je regarde des films comme d'autres font du sport : intensément et quotidiennement. Toulousain de 28 ans, je travaille dans un cinéma d'art et essai la semaine, ce qui me permet de voir gratuitement à peu près tout ce qui sort. Mon appartement est tapissé d'affiches et mon disque dur externe contient 4 To de films classés par réalisateur. J'ai un superpouvoir agaçant : reconnaître n'importe quel film en moins de trois plans. Mon compte Letterboxd est une œuvre d'art en soi, avec des critiques de 2000 mots sur des nanars des années 80.

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