
Mulholland Drive (de David Lynch ; 2001) était à l'origine un projet télévisuel qui devait prendre la forme d'une série sur une chaîne américaine. Mais ce projet n'a pas abouti, laissant au maître Lynch le soin de modifier son scénario. Certes chaotique puisqu'il a fait l'objet de changements, mais si bien ficelé qu'après la projection de son film, Mulholland Drive a abasourdi plus d'un spectateur, dérouté par le spectacle incompréhensible mais si fascinant de ce long métrage qui, on peut le dire, est entré dans la saga universelle des films qui ont marqué l'histoire du cinéma. L'œuvre a reçu une multitude de récompenses, dont le prix cannois tant convoité de la mise en scène en 2001.
Les influences cinématographiques de David Lynch

David Lynch s'amuse à s'inspirer de ces génies incontestables du septième art dans un premier temps, empruntant à Orson Welles sa manière de filmer. On peut penser aussi à Sueurs froides d'Hitchcock en 1958 qui avançait déjà le thème de la recherche d'identité, sujet phare d'ailleurs de Lynch qui, pendant tout le film, va s'amuser à titiller le spectateur sur la véritable personnalité de ses héroïnes (Naomi Watts et Laura Elena Harring).
Mais l'auteur du célèbre Elephant Man va beaucoup plus loin. À l'instar de revisiter les chefs-d'œuvre d'antan, il nous noie habilement dans les méandres de son inconscient en montrant toute l'étendue de sa puissance imaginative, si intense et obsessionnelle que même le cinéphile le plus averti n'a de cesse de se poser les mêmes questions récurrentes que des millions de spectateurs qui, à la fin de la projection, encore sous l'effet de la surprise, avouent inopinément le célèbre « J'ai pas tout compris ».
Pas de honte à avoir, sinon de l'admiration devant un réalisateur qui refuse de donner les clés de ce chef-d'œuvre visuel pour que le spectateur se forge sa propre explication. C'est un véritable défi intellectuel qui ne cesse encore de hanter ses fans, toujours à la recherche de nouvelles interprétations.
L'intrigue : une quête d'identité à Hollywood
Pourtant, à regarder de près, Mulholland Drive n'a rien de compliqué : une jeune femme, Betty (Naomi Watts), vient s'installer à Los Angeles dans l'appartement que sa tante, partie en voyage pour son travail, lui a prêté. Betty rêve de devenir une grande actrice à Hollywood, mais c'est une mystérieuse histoire de mafioso qui va l'entraîner dans une sombre aventure.
En effet, elle fait la connaissance d'une femme amnésique qui se fait appeler Rita (Laura Elena Harring) et se souvient juste d'avoir eu un accident sur Mulholland Drive, mystérieuse route qui mène sur les vastes plateaux hollywoodiens. En fait, cette femme est recherchée par la mafia et Betty va l'aider dans sa quête d'identité tout en essayant d'échapper aux malfrats, mais aussi à percer dans le milieu très sélectif et étrange du cinéma.
Jusque-là, rien de compliqué, si ce n'est l'introduction de cette fameuse petite boîte noire après 1h50 de projection qui va dérouter le spectateur et le plonger dans 20 dernières minutes de réflexions et vérités fracassantes. Oui, juste un tout petit boîtier étroit qui recèle pourtant toute l'étendue de l'imaginaire de Lynch, nous plongeant dans les voies sinueuses de sa conscience et nous tendant un piège admirable. Il nous pousse à sentir les choses, à nous laisser aller plutôt que d'opter pour une rationalité qui nous fait hélas faux bond à mesure que l'histoire avance. Les plus blasés n'y verront qu'une succession d'images dépourvues de sens, les autres une histoire simple suivant un schéma directeur dont il faut percer les symboles.
Les messages cachés du film

Peu importe si la compréhension n'est pas totale, Lynch a quand même inséré des messages clés que bon nombre d'entre nous peuvent déceler. Le pouvoir d'une mystification cinématographique, par exemple, lorsque Naomi Watts nous joue une admirable scène de composition chez ce producteur, lorsqu'elle auditionne pour un film. Jeune femme pleine de vie, généreuse et ouverte se transforme tout à coup en mystérieuse actrice prise dans un tourbillon de fatalité et de sensualité, pour après redevenir la même lorsque le producteur lui souffle un « coupez » et la félicite.
C'est ici tout le pouvoir du cinéma que de fausser nos identités, notre vision des choses et nos sentiments. Cette dichotomie parfaite de l'actrice est d'autant plus évidente et sacralisée lorsque la toute gentille, ambitieuse et aimante Betty n'est qu'une actrice ratée, frustrée et suicidaire. La jalousie amoureuse qui fait basculer le polar mafieux en tragédie renforce l'intensité d'une atmosphère unique parsemée de mystère, d'angoisse, de passion, de répulsion avec quelque dose d'humour noir, mais surtout une certaine compassion pour une jeune femme entraînée par la fatalité amoureuse et l'univers corrompu d'Hollywood (autre message du maître) qui se rattache à son inconscient meurtri et se réinvente une vie pour peut-être garder une lueur d'espoir qui, dans une atmosphère pesante, sombre et chaotique, est difficile à discerner.
Un cocktail donc de tous les genres à consommer sans modération, mais avec circonspection tant la beauté de son art est grande. Lynch s'est d'ailleurs inspiré de tableaux de grands peintres pour illustrer ses images insolites et également de la magie de l'opéra pour véhiculer son émotion qui, si vous vous perdez réellement dans cet étrange univers, ne cessera de vous transporter.
Un hommage au génie de David Lynch
Hommage donc à David Lynch pour ce chef-d'œuvre unique, mais aussi à ces deux actrices. Naomi Watts, largement récompensée pour sa prestation, excelle dans son interprétation schizophrénique et ne cessera de hanter le spectateur, comme son fantôme déchu qui erre sur les collines d'Hollywood.