Tinto Brass est mort mercredi 4 novembre à Rome, vers 10 h 30, à 93 ans. Sa femme, Caterina Varzi, et ses deux enfants, Bonifacio et Beatrice, l'ont annoncé à l'agence ANSA ; les funérailles seront strictement privées. Le cinéaste était en fauteuil roulant depuis un accident vasculaire cérébral en 2010.

Dans la plupart des notices nécrologiques publiées depuis, un titre revient : Caligula. C'est logique - c'est le film qui a fait sa notoriété mondiale - et c'est en partie trompeur. Car l'histoire que l'on raconte le plus souvent, celle d'un chef-d'oeuvre étouffé par la censure italienne, mélange deux choses très différentes : le film que Brass avait commencé à monter, et celui qui est sorti en salle. Le premier a été détruit par son producteur, Bob Guccione, avant même que la justice italienne ne s'en mêle. La censure d'État est arrivée après, sur un objet que Brass ne contrôlait déjà plus.
"J'ai passé presque plus de temps aux tribunaux que derrière la caméra"
C'est sa propre formule, citée par l'ANSA : "26 films sur 27 censurés, tous sauf La Vacanza", c'est-à-dire le film avec Vanessa Redgrave et Franco Nero qui avait obtenu le prix du jury à Venise en 1971. Il faut la prendre pour ce qu'elle est : un autoportrait combatif, pas un décompte vérifié. Elle dit quand même quelque chose de réel.
Né Giovanni Brass à Milan le 26 mars 1933, élevé à Venise, diplômé en droit, il travaille d'abord à la Cinémathèque française, à Paris, dans les années 1950, puis est assistant d'Alberto Cavalcanti et de Joris Ivens, avant de rejoindre Roberto Rossellini sur India et Le Général Della Rovere. Son premier long métrage, Chi lavora è perduto (1963), critique du travail aliéné, est aussitôt visé par la censure pour son irrévérence envers le pouvoir et ses institutions. La suite confirmera : période londonienne (Col cuore in gola, L'urlo, Nerosubianco, La Vacanza), puis, au début des années 1980, le virage érotique qui le rendra célèbre - La Clef avec Stefania Sandrelli en 1983, Miranda, Paprika, Così fan tutte, Monella, jusqu'à Monamour en 2005, son dernier film et le premier tourné en numérique.
Cette hostilité à la censure n'était pas seulement professionnelle : il militait depuis toujours au sein des Radicaux italiens et s'était présenté aux régionales de 2010 sur la liste Bonino-Pannella. Chez lui, la provocation sexuelle et le refus de l'autorité relevaient de la même position.
Le premier coup de couteau n'était pas celui de l'État
Caligula devait être le premier film entièrement financé par Penthouse Films International, la société de l'éditeur de Penthouse. Budget : environ 17,5 millions de dollars selon les reconstitutions citées par le site italien Hot Corn. Gore Vidal écrit le scénario, payé 200 000 dollars, avant d'être écarté après avoir attaqué Guccione et Brass dans Time - son nom disparaîtra du générique. Brass résumera le script d'une phrase rapportée par Hot Corn : "le travail d'un artériosclérotique qui vieillit".
Le casting est prestigieux : Malcolm McDowell, Helen Mirren, Peter O'Toole, John Gielgud, Teresa Ann Savoy - qui remplace Maria Schneider, initialement prévue. Le tournage se déroule en 1976 et s'achève en décembre. Le désaccord porte sur une seule chose, mais décisive : le sexe. Guccione veut des scènes explicites ; Brass veut une farce grotesque et parodique.

La suite est une prise de contrôle. Guccione fait tourner en secret des séquences hard sur le plateau romain, emporte le négatif au Royaume-Uni et licencie Brass pendant le montage - alors que celui-ci avait déjà monté la première heure. Les inserts explicites sont tournés par Guccione lui-même et Giancarlo Lui quelques semaines après la fin du tournage ; la postproduction durera deux ans. Au générique, Brass n'apparaît pas comme réalisateur mais à la rubrique "principal photography", les prises de vues principales. Une manière élégante de dire qu'il avait tourné le film sans en signer le résultat.
Helen Mirren, elle, n'a pas ménagé le producteur : selon des propos rapportés par Hot Corn, Guccione "a détourné le film en dévalorisant le travail de tout le monde". Brass, McDowell et O'Toole désavoueront publiquement l'objet. Une actrice du film, Anneka Di Lorenzo, poursuivra par ailleurs Guccione pour harcèlement sexuel ; la procédure ne s'achèvera qu'en 1990, par une condamnation du producteur à 60 000 dollars de dommages et intérêts et 4 millions de dollars de frais.
Deux saisies, une semaine de salles
Le film sort en Italie le 11 novembre 1979, interdit aux moins de 18 ans. Quatre jours plus tard, le 15 novembre, il est saisi pour obscénité. Il reste bloqué jusqu'en 1981, quand une amnistie éteint le délit : Brass n'obtiendra jamais de relaxe au fond, seulement l'effacement de la poursuite.
Deuxième tentative trois ans plus tard. Le 31 mars 1984, le film revient en salle sous le titre Io, Caligola, dans une nouvelle édition issue d'un accord avec Gaumont - montée sans Brass, à partir des chutes de négatifs restées en Italie, pour tenter de récupérer une partie des pertes du producteur Franco Rossellini. Le 3 avril, le procureur de la République de Forlì, Mario Angeletti, en ordonne la saisie sur tout le territoire national. Les attendus, cités par le site Grey Panthers, parlent d'une "obscénité manifeste dans son ensemble, avec répétition d'images de rapports sexuels y compris contre nature, scènes répugnantes et de caractère violent".
Additionnées, les deux exploitations italiennes représentent environ une semaine de salles. La France n'a pas été plus tendre : la copie sortie à Paris le 2 juillet 1980 durait 136 minutes, la censure ayant exigé une trentaine de minutes de coupes, selon la Saison cinématographique 1981 citée par DVDClassik. Aux États-Unis, le film a été saisi à Boston, mais un tribunal l'a jugé licite au regard du test de Miller, le critère utilisé par les juges américains pour apprécier l'obscénité.
Le scandale comme actif
Il faut tenir les deux bouts. Oui, l'État italien a bien poursuivi l'oeuvre, et pas seulement celle-là : c'est une constante de la filmographie de Brass sous la domination démocrate-chrétienne. Non, la censure n'a pas "façonné" Caligula au sens où elle aurait amputé un film abouti. Elle a saisi un montage déjà défiguré, et elle a surtout offert au film une réputation mondiale que ses ayants droit ont exploitée pendant quatre décennies.
Car le film existe en une pile de versions dont les durées racontent moins l'histoire d'un auteur que celle d'un catalogue : 100 minutes pour l'édition "prestige" interdite aux moins de 16 ans, 148 pour l'édition "collector", 210 pour une version italienne complète, 103 pour la version anglaise, 102 pour l'américaine, 156 pour la non classée. Chacune correspond à un marché et à un niveau de tolérance. La "version intégrale" vendue en cassette n'était elle-même que le montage le plus proche du rêve de Guccione, pas de celui de Brass.
Le propre de l'affaire, c'est que la répression a servi d'argument de vente à celui-là même qu'elle prétendait punir. Brass y a contribué : "26 films sur 27", la formule est aussi un slogan. On peut y voir une stratégie de défense légitime autant qu'un fonds de commerce - les deux ne s'excluent pas, et l'intéressé, homme de communication au cigare et à la réplique, ne s'en cachait pas.
L'Ultimate Cut, ou la censure revenue par le contrat
Le dernier épisode est le plus révélateur. En 2023, Thomas Negovan reconstitue Caligula : The Ultimate Cut à partir d'environ 90 heures de pellicules tournées en 1976, avec des cadrages alternatifs et une nouvelle musique de Troy Sterling Nies. Le film est présenté à Cannes et sort au Royaume-Uni en août 2024, fort de près de trois heures. Malcolm McDowell y voit la version la plus fidèle : "Le Caligula de Negovan est exactement le film que je pensais tourner avec Tinto Brass", dit-il, cité par Film Stories.
Brass, lui, a contesté. À 90 ans, il a publié en mai 2023 un communiqué - rapporté par Variety - pour dénoncer l'usage de son nom : aucune des images, écrivait-il, ne correspond à son projet original, et le public cannois serait "trompé par l'usage arbitraire de mon nom". Il annonçait une action en justice contre Penthouse Films. Une "Imperial Edition" avait pourtant tenté d'extraire le porno de Guccione pour se rapprocher de sa vision.
Ce qu'il reste
Brass n'aura donc jamais vu son Caligula. Ni l'État italien, ni Guccione, ni les restaurateurs successifs ne le lui ont rendu - et il a fini par récuser jusqu'aux versions qui prétendaient le réhabiliter, parce que le problème n'était pas seulement les images ajoutées, mais la propriété du négatif.
À Venise, à l'occasion de la projection en 4K de Col cuore in gola, il avait fait lire un message par sa femme : il y revendiquait une recherche esthétique, une expérimentation, un choix de liberté, et une oeuvre "grotesque et paradoxale, hard, hyperbolique et surréelle", contaminée par une "rage moqueuse, sulfureuse et anarchique". Le Centro Sperimentale di Cinematografia venait d'acquérir ses archives personnelles, classées par Caterina Varzi.
C'est là que se joue sa postérité réelle, dans les films d'un cinéaste qui a passé sa vie à se battre contre des juges. Mais l'ironie est tenace : celui qui voulait faire retirer son nom du générique restera, dans les dictionnaires, l'homme d'un seul titre - et d'un film qu'il n'a pas monté.