Oubliez les biopics lénifiants où le héros surmonte les obstacles avec courage et sourire. Marty Supreme, le nouveau film choc de Josh Safdie, est une décharge électrique de deux heures et demie qui vous ballotte comme une balle de ping-pong dans un lave-linge. Avec neuf nominations aux Oscars, un triomphe critique et une prestation de Timothée Chalamet absolument frénétique, le film s'impose comme l'événement cinématographique de cette fin d'année 2025. Ce n'est pas une simple histoire de sport, c'est une plongée vertigineuse dans l'esprit d'un « striver », un être animé par une ambition si vorace qu'elle en devient terrifiante.

Quand le ping-pong devient une drogue dure : l'expérience Marty Supreme
Une décharge visuelle et sensorielle
L'expérience sensorielle commence par un plan d'ouverture génialissime qui donne le ton de ce qui suit. On y voit des spermatozoïdes — ces « strivers » originels — nager frénétiquement vers un ovule, qui se métamorphose subtilement en balle de ping-pong. En quelques secondes, Josh Safdie établit sa thèse : la vie elle-même est une compétition acharnée, une course effrénée vers un but qui nous dépasse. Cette séquence visuelle, digne du meilleur de Uncut Gems, annonce un film où chaque image sera saturée de signification et d'énergie brute. On pense d'ailleurs à cette ouverture d'Uncut Gems qui montrait les entrailles scintillantes d'une opale avant de terminer dans le côlon d'Adam Sandler en pleine coloscopie. Ici, Safdie joue sur la même corde : une plongée organique pour expliquer une ambition viscérale.
Un rythme effréné qui ne laisse aucun répit
Dès les premières minutes, Marty Supreme vous agrippe par la gorge et ne vous lâche plus. Josh Safdie, qui réalise ici son premier grand film solo après la séparation avec son frère Benny, signe une œuvre kinétique, presque tactile. On a souvent comparé l'adrénaline de ce film à Uncut Gems, mais avec une nuance de taille : si Uncut Gems était un thriller angoissant, Marty Supreme est une comédie folle, un madcap spectacle où le chaos est roi. L'image bouge, les dialogues fusent à une vitesse fulgurante, et la caméra semble incapable de tenir en place, tout comme le protagoniste.
Le film regorge de tournants inattendus qui défient la logique narrative traditionnelle pour mieux servir l'émotion brute. On passe d'une scène d'intimité dans un magasin de chaussures à une séquence d'action pure avec des coups de feu, sans oublier ce moment où le plafond s'effondre littéralement sur les personnages. C'est ce que la critique anglophone a qualifié de « nerve-busting adrenaline jolt », un choc d'adrénaline qui détruit les nerfs. Cette approche frénétique n'est pas un simple effet de manche stylistique ; elle reflète l'état mental de Marty Mauser, ce jeune homme pour qui le repos est synonyme de mort. À l'image d'un voyage temporel un peu Back To The Future, mais qui n'aurait pas de bouton d'arrêt, le film nous propulse dans une spirale incontrôlable.
La philosophie du « Striver »
L'hymne d'une génération ambitieuse
L'une des séquences clés du film est rythmée par le tube iconique de Tears for Fears, Everybody Wants to Rule the World. Ce choix musical n'est pas anodin et fonctionne comme un véritable manifeste philosophique de l'œuvre. La chanson ne sert pas simplement de fond musical ; elle ponctue un moment de réalisation cruciale pour le personnage et pour le spectateur. Le message est limpide : tout le monde veut diriger le monde, ou du moins, tout le monde aspire au succès, à la gloire, à la reconnaissance.
Cependant, le film opère une distinction radicale entre le désir et la croyance. Il y a ceux qui veulent réussir, et il y a les « strivers », ceux qui sont intimement convaincus qu'ils y arriveront, peu importe les obstacles. Marty Mauser appartient à cette seconde catégorie. Cette philosophie explique son comportement parfois erratique et cruel : il ne conçoit pas l'échec, il repousse donc toutes limites morales pour atteindre son but. Ce n'est pas de l'arrogance, c'est une foi aveugle en sa propre destinée. Chalamet interprète cette nuance avec une justesse terrifiante, nous faisant presque croire à la délirante prophétie de son personnage.
Une alchimie acteur-rôle parfaite

Il existe une synergie troublante entre l'acteur et le rôle, une « délicieuse synergie » comme l'a souligné la critique. Tout comme Marty Mauser est un « striver », quelqu'un qui ne cesse de pousser les portes pour réussir, Timothée Chalamet lui-même semble être en quête perpétuelle de dépassement. Sa carrière n'est pas une ligne droite tranquille, mais une succession de défis risqués et de métamorphoses complètes.
En acceptant ce rôle aussi exigeant physiquement et mentalement, il prouve qu'il n'a pas peur de l'échec ni de paraître ridicule pour son art. L'acteur rejoint ici la philosophie de son personnage : il ne suffit pas de vouloir être un grand acteur, il faut croire fermement que l'on peut le devenir et travailler sans relâche pour y parvenir. Cette alchimie entre l'homme et la fiction donne au film une intensité rare. On sent que chaque frappe de raquette est chargée de sept ans de frustration, d'espoir et de sueur, rendant Marty Mauser d'autant plus palpable.
L'illusion du film de sport
Rentrer dans Marty Supreme en s'attendant à voir un feel-good movie sur le tennis de table serait une erreur monumentale. Oui, il y a des raquettes, des balles et des tournois, mais le sport n'est ici qu'un prétexte, un véhicule pour explorer quelque chose de bien plus profond : la psychologie du « striver ». Marty Mauser ne joue pas au ping-pong pour le plaisir du jeu ou pour l'honneur ; il y joue parce que c'est son billet de sortie, son obsession exclusive.
Le film déconstruit brillamment les codes du genre sportif hollywoodien. Point de match dramatique en slow-motion, point de discours motivant dans les vestiaires, point de victoire morale sur soi-même. À la place, Safdie nous sert un personnage fondamentalement égoïste, prêt à tout sacrifier — sa famille, ses amis, sa dignité — pour atteindre son but. C'est vertigineux, dérangeant et absolument captivant. On se prend à chérir pour ce type odieux, fasciné par sa détermination sans faille.
L'entraînement obsessionnel de Timothée Chalamet
Sept années pour maîtriser la raquette
Quand on regarde Marty Supreme, une question hante rapidement l'esprit du spectateur : comment un acteur peut-il jouer au tennis de table avec une telle crédibilité ? Timothée Chalamet ne mime pas le geste ; il est le sport. Cette performance virtuosiste n'est pas le fruit du hasard, mais le résultat d'une préparation qui défie l'entendement. Contrairement à beaucoup d'acteurs qui disposent de quelques mois pour maîtriser un sport, Chalamet a mis le paquet pendant près de sept années.
L'histoire de cette préparation commence en 2018, lorsque Josh Safdie approche l'acteur avec l'idée du projet. Dès ce moment, Timothée a compris que pour incarner Marty Mauser, il ne suffirait pas de savoir tenir une raquette. Il devait vivre le ping-pong. Sa détermination est devenue légendaire : il raconte avoir entraîné sa table de tennis de table sur les plateaux les plus improbables.
Des tournages perturbés par des parties endiablées
Entre les prises de Dune: Part Two ou dans le désert de Jordanie, il s'entraînait inlassablement. Sur le tournage de Wonka, profitant des pauses, il jouait des parties endiablées avec ses partenaires ou des membres de l'équipe, dans une ambiance qu'il décrit humoristiquement comme du « ping-pong oompah-loompah ». Il évoque même une vidéo tournée à Cannes, dans un Airbnb superbe au bord de la falaise, où il s'exerce au coucher du soleil.
« Certainement, au moment où The French Dispatch est sorti [en 2021], j'ai une vidéo - au risque de paraître inaccessible, j'étais dans un magnifique Airbnb au bord d'une falaise pour le Festival de Cannes », raconte-t-il. « Et j'avais une table avec moi. J'ai donc une vidéo de l'entraînement avec des amis. C'est comme un magnifique coucher de soleil. » Cette obsession lui a permis de développer un muscle mémoriel tel que le geste devient une seconde nature, libérant son esprit pour se concentrer sur l'acting pur.
Au-delà de la méthode : un nouveau standard
Pour mesurer l'ampleur de l'effort fourni, il faut le comparer à d'autres méthodes de « method acting » célèbres. Pour le film sur Bob Dylan, Chalamet avait passé cinq ans à apprendre la guitare, une période déjà considérable pour un acteur. Pour Marty Supreme, il a dépassé ce record avec environ sept ans de pratique intensive et sporadique du ping-pong.
Cela dit beaucoup sur l'éthique de travail de l'acteur et sur l'importance qu'il accorde à la véracité de ses rôles. Il ressent une responsabilité envers les connaisseurs. Dans une interview, il explique que si le film ne paraissait pas crédible aux yeux des « ping-pong aficionados », toute l'illusion s'effondrerait. Cette quête de perfection crée une nouvelle attente chez le public : Chalamet ne se contente plus de bien jouer, il s'immerge physiologiquement dans ses personnages, repoussant les limites de ce que l'on attend d'une star hollywoodienne moderne.
Un portrait sombre et sans concession
Un antihéros repoussant mais fascinant
Il est crucial de dissiper tout malentendu dès le départ : ne vous attendez pas à une version 50s de Rocky ou Karate Kid. Marty Mauser n'est pas un héros, et le film ne cherche absolument pas à susciter l'adhésion empathique du public à travers un arc rédempteur classique. C'est même tout le contraire. Marty Supreme est un portrait sans concession d'un individu egocentrique, manipulateur et parfois odieux. C'est ce qui rend le film si rafraîchissant et si dérangeant dans le paysage du cinéma « feel-good » moderne.
Marty Mauser est un vendeur de chaussures dans le Lower East Side, mais il ne rêve que de gloire pongiste. Pour atteindre ses objectifs, il n'hésite pas à traverser toutes les lignes rouges morales. Il escroque, ment à sa famille, et vole ses proches pour financer ses déplacements vers les tournois internationaux. L'un des exemples les plus frappants de cette noirceur est la scène où il braque littéralement un collègue pour récupérer de l'argent liquide, une arme à la main, afin de pouvoir payer son voyage pour les championnats.
Manipulations et destructions relationnelles
Il ne s'arrête pas là. Il tente activement de détruire le mariage de son principal sponsor, poussé par un mélange de jalousie et d'opportunisme. Même ses relations amoureuses sont instrumentalisées. Sa liaison avec Rachel, une femme mariée interprétée par Odessa A'zion, est moins une histoire d'amour qu'une transaction émotionnelle entre deux êtres manipulateurs. Marty n'est pas le « scamp » mignon et attachant que l'on voit souvent dans les comédies ; c'est un « screw-up » arrogant, un jeune homme maigrelet avec une moustache en crayon et la peau tachée, persuadé que le monde lui est dû.
Les détours indulgents d'une narration chaotique
Certains critiques ont souligné que le film, avec sa durée de deux heures et demie, prend parfois des libertés narratives qui pourraient sembler superflues. On y voit par exemple une longue séquence montage où Marty voyage autour du monde et participe à des excentricités, comme un match contre un phoque dressé. Ces détours, qualifiés par certains d'« indulgents », servent en réalité une fonction précise.
Ils renforcent l'aspect déjanté et quasi mythologique du personnage. Ces moments de pure fantaisie brisent le rythme frénétique du récit pour nous plonger dans la psyché débridée de Marty, un homme qui croit fermement que sa vie doit être un spectacle permanent. Ces digressions empêchent le film de devenir un biopic linéaire et ennuyeux ; elles l'ancrent dans un registre du burlesque et du surréel, reflétant la manière dont le protagoniste perçoit sa propre existence : comme une succession de chapitres extraordinaires, peu importe la réalité.
Josh Safdie et la poésie urbaine
Le street poet of New York en solo
Pour les cinéphiles habitués au style des frères Safdie, Marty Supreme représente un tournant majeur. C'est la première fois que Josh Safdie s'aventure seul à la barre d'une telle production, sans son frère Benny comme co-réalisateur. Pourtant, l'ADN Safdie est omniprésent. Le film conserve cette énergie brutale et organique qui a fait le succès de Good Time et Uncut Gems, tout en explorant une tonalité plus légère et colorée.
Timothée Chalamet qualifie Josh Safdie de « poète de la rue » ou « street poet of New York », et jamais cette appellation n'a été aussi juste. Le réalisateur parvient à capturer l'âme de la ville avec une précision chirurgicale, utilisant les décors non pas comme des toiles de fond, mais comme des extensions des personnages eux-mêmes. Chaque coin de rue, chaque magasin poussiéreux raconte une histoire de lutte et de survie.
Le Lower East Side comme personnage central
New York n'est pas juste un décor dans Marty Supreme, c'est le poumon du film. Josh Safdie restitue le Manhattan des années 50 avec une texture incroyablement vivante. On est loin des cartes postales lisses et nettoyées. Ici, on sent l'humidité des sous-sols, la poussière dans les magasins de chaussures bon marché, l'odeur du cuir et des rues animées du Lower East Side.
Chaque plan regorge de détails anecdotiques qui donnent vie à ce microcosme : les voisins qui se connaissent par leurs prénoms, les immeubles d'appartements qui peinent à trouver un peu de peinture fraîche, les petits commerces de quartier où tout le monde semble se croiser. Cette authenticité urbaine sert de contrepoint parfait à l'ambition démesurée de Marty. Il sort de ce terreau populaire, mais il nourrit le rêve de s'en extraire violemment pour briller sous les projecteurs mondiaux. La ville agit comme un rappel constant de ses origines et de ce qu'il cherche à dépasser.
Une filiation avec Uncut Gems
Si l'on devait établir un lien généalogique, Marty Supreme est sans aucun doute le cousin spirituel d'Uncut Gems. Les deux films partagent la même structure narrative en spirale, la même utilisation de la musique pour amplifier l'angoisse et des protagonistes dont le principal obstacle est leur propre ego. Cependant, la tonalité a sensiblement évolué. Où Uncut Gems plongeait le spectateur dans une anxiété quasi insoutenable, teintée de tragédie, Marty Supreme adopte une veine plus comique, voire farcesque.
L'énergie est toujours là, mais elle est canalisée différemment. On retrouve le même sens du rythme frénétique, les mêmes travellings serrés et cette impression que la caméra court après le personnage pour tenter de le suivre dans sa course effrénée. Mais le désespoir d'Howard Ratner laisse place à la fougue juvénile et insolente de Marty Mauser. C'est comme si Josh Safdie avait allumé la lumière dans un univers Safdie, gardant l'intensité mais ajoutant une couche de nostalgie et de couleur pop.
Un casting éclectique et surprenant
La redécouverte de Gwyneth Paltrow
L'un des plus grands plaisirs de Marty Supreme réside dans son casting éclectique et surprenant. Josh Safdie a réuni un mélange improbable d'icônes du cinéma hollywoodien, de légendes de la comédie télévisuelle des années 90, de rappeurs de renommée mondiale et de réalisateurs de culte underground. Cette alchimie improbable fonctionne à merveille, créant un univers où chaque personnage secondaire semble avoir une histoire fascinante à raconter.
Gwyneth Paltrow, qui n'avait plus occupé un rôle aussi prominent à l'écran depuis quelque temps, fait un retour tonitruant. La critique a salué sa performance comme « impeccable ». Elle incarne un personnage qui gravite autour de l'univers de Marty, apportant une présence scénique qui contraste avec l'agitation frénétique du protagoniste. Sa participation ajoute une touche de glamour classique qui s'harmonise bizarrement bien avec l'esthétique grunge du film.

Quand le rap rencontre le cinéma underground
Les choix de casting de Tyler, The Creator et du réalisateur Abel Ferrara sont probablement les plus « WTF » de la liste, et pourtant ils sont d'une logique implacable. Tyler, The Creator, qui s'est fait un nom dans la musique rap mais aussi dans le monde de la mode et de la télévision, incarne ici une figure qui semble à l'aise dans le chaos de l'univers de Marty. Sa présence apporte une authenticité street et une énergie brute qui résonne avec les thèmes du film.
Abel Ferrara, le réalisateur culte de Bad Lieutenant et The Driller Killer, incarne une figure d'autorité ou de mentorat dans le milieu du jeu et du pari. C'est un clin d'œil génial du réalisateur Safdie : incorporer un cinéaste aussi influent et controversé dans son propre univers new-yorkais. Ces choix démontrent que la vision de Safdie ne se limite pas à la technique cinématographique ; il cherche à capturer l'essence culturelle de New York, un melting-pot où le rap underground et le cinéma d'auteur coexistent et s'influencent mutuellement.
Les icônes 90s dans le Manhattan des années 50
La présence de Fran Drescher, célèbre pour La Nanny, et de Sandra Bernhard, icône de la comédie et du stand-up, pourrait sembler anachronique dans un film se déroulant dans les années 50. Pourtant, leur casting est une déclaration d'intention artistique. Elles ne cherchent pas à jouer des « types » réalistes de l'époque ; elles apportent leur personnalité flamboyante et leur énergie unique à la narration.
Cet anachronisme assumé crée une distance esthétique qui rappelle que le film est une interprétation libre et fantaisiste de l'histoire, et non une reconstitution documentaire. Fran Drescher, avec sa voix inimitable, apporte une touche d'humour qui tranche avec les moments les plus sombres du film, tandis que Sandra Bernhard incarne une force de la nature indomptable. Leur présence rappelle les années 90, une période où New York était également une pépinière de créativité underground, créant ainsi un pont temporel subtil entre les deux époques.
De la réalité à la fiction : Marty Reisman
L'inspiration du champion oublié
Derrière le personnage flamboyant et fictif de Marty Mauser se cache une inspiration réelle : Marty Reisman. Ce véritable champion de tennis de table américain a connu son heure de gloire dans le New York de l'après-guerre, une époque où le ping-pong n'était pas seulement un loisir de salle, mais un sport véritablement populaire et médiatisé, capable de remplir des salles et d'attirer des parieurs.
La trajectoire de Marty Reisman ressemble étrangement à celle de son double fictif. Issu d'un milieu modeste, il a commencé par jouer dans des caves et des salles sombres, pariant de petites sommes sur ses propres matchs pour survivre. Son talent exceptionnel lui a rapidement ouvert les portes des tournois internationaux, propulsant le tennis de table sur le devant de la scène sportive américaine.
L'héritage des « ham-and-egg » players
Le film capture justement cette époque révolue où le ping-pong avait une aura de cool et de danger. C'était l'époque des « ham-and-egg » players, ces joueurs de la classe ouvrière qui misaient leur repas du jour sur leur victoire. Cette culture du pari et du risque est le cœur battant du film. Elle ancre le récit dans une réalité socio-économique précise : celle d'une jeunesse américaine qui cherche à sortir de sa condition par tous les moyens possibles, sportifs ou illicites.
Le terme « ham-and-egg » player est central pour comprendre l'âme du film. Ces joueurs représentaient l'élite du ping-pong des rues. Ils n'étaient pas des sportifs sponsorisés et choyés, mais des batailleurs qui vivaient de leur raquette. Cette philosophie est incarnée par Marty Mauser. Il incarne l'esprit du « striver » qui ne compte que sur ses propres compétences et son audace pour survivre et prospérer.
Les libertés prises par le scénario
Bien que le film se revendique d'une « libre adaptation » de la vie de Reisman, les scénaristes Josh Safdie et Ronald Bronstein se sont permis de nombreuses libertés avec la réalité historique. La motivation principale n'était pas de réaliser un biopic fidèle et scolaire, mais de créer un univers qui parle aux spectateurs d'aujourd'hui. C'est pourquoi des éléments comme les braquages ou les tentatives de destruction de mariage sont purement fictionnels.
Ces inventions servent à dramatiser la psychologie du protagoniste et à créer des conflits visuels percutants. Le film transforme l'anecdote biographique en mythe universel sur l'ambition. En s'éloignant des faits, le film trouve une vérité émotionnelle plus forte : celle de la détermination absolue, même si elle implique de franchir des frontières morales. C'est ce qui permet au film de transcender son sujet spécifique pour toucher un public plus large.
Le phénomène culturel Marty Supreme
La stratégie marketing des vestes
Alors que la saison des Oscars bat son plein, Marty Supreme s'impose comme le film à battre. Il est bien plus qu'une simple œuvre cinématographique réussie ; c'est un phénomène culturel qui a réussi à capturer l'air du temps. Un exemple frappant de cet impact est la campagne marketing singulière menée par Timothée Chalamet. L'acteur a pris l'initiative d'offrir des vestes estampillées « Marty Supreme » à ses héros personnels.
La liste des bénéficiaires est aussi surprenante que variée : le rappeur Frank Ocean, la star du NFL Tom Brady, le prodige du football Lamine Yamal, et même la chanteuse britannique Susan Boyle. Chalamet a expliqué que Susan Boyle était l'un de ses héros britanniques parce qu'elle avait « rêvé plus grand que nous tous ». Ce geste, qui mélange respect artistique et buzz marketing, illustre parfaitement l'esprit du film : célébrer ceux qui croient en leur destinée contre toute attente. Cette campagne a permis à Marty Supreme de sortir des salles de cinéma pour s'incruster dans la conversation culturelle mondiale, touchant des publics très différents.
Une consécration pour A24 et le cinéma d'auteur
Pour le studio de production A24, cette réussite est une victoire majeure. Marty Supreme devient leur production la plus chère à ce jour (70 millions de dollars) et prouve qu'un film d'auteur audacieux peut aussi devenir un phénomène populaire incontournable. Dans un paysage audiovisuel souvent dominé par des franchises sécurisées, le triomphe de ce film singulier sur l'adaptation de la vie d'un joueur de ping-pong des années 50 est un signal fort envoyé à l'industrie.
Le film démontre qu'il est possible de mêler exigence artistique et popularité. Les neuf nominations aux Oscars ne sont pas seulement une récompense pour le travail de Josh Safdie et de Timothée Chalamet, elles sont une validation du modèle éditorial d'A24 : prendre des risques sur des visions uniques et personnelles pour créer des événements culturels durables.
Conclusion
En définitive, le succès de Marty Supreme repose sur une alchimie rare. C'est la rencontre d'un acteur au sommet de son art, Timothée Chalamet, qui incarne le rôle de sa vie avec une intensité brute, et d'un réalisateur, Josh Safdie, qui trouve ici sa voix solo la plus affirmée. Ensemble, ils ont créé une œuvre qui résonne comme un miroir tendu à nos propres ambitions.
Le film laisse une impression durable, celle d'une course effrénée vers un avenir incertain. Que Chalamet reparte avec la statuette du Meilleur Acteur ou non, sa performance dans Marty Supreme marquera l'histoire du cinéma moderne. Elle démontre que le risque, l'obsession et le refus de la facilité sont les seuls chemins vers la grandeur, une leçon que le film lui-même applique à chaque image. Marty Supreme n'est pas seulement le film de l'année 2025 ; il est l'acte de naissance d'une nouvelle ère du cinéma américain, où le chaos et la virtuosité dansent ensemble au son des balles qui rebondissent.