Attention, cinéphiles : si vous n'avez pas encore vu le chef-d'œuvre de Luc Besson, ce qui suit est réservé aux initiés. Oui, j'adore les spoilers, et ici, on va décortiquer Lucy sans aucun complexe. Revenons en 2014, année où le réalisateur français signe son grand retour au premier plan du cinéma d'action mondial. Quelques années après la désillusion critique et publique d'Arthur et la Minimoys et les résultats mitigés de Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec, Besson avait besoin de prouver qu'il avait encore des tripes. Avec ce film, on retrouve le cinéaste que l'on adore, celui de Nikita, Léon et Le Cinquième Élément, mais avec une ambition en plus : celle de mêler le blockbuster populaire à des questions métaphysiques qui touchent à l'essence même de l'humanité.
Le retour flamboyant de Luc Besson
Ce long-métrage est bien plus qu'un simple succès d'estime : c'est un véritable triomphe industriel pour le cinéma français. Produit par EuropaCorp, la société de production de Besson, le film prouve qu'une production majoritairement tricolore peut rivaliser avec les mastodontes hollywoodiens en termes de budget, d'effets visuels et de spectacle planétaire.
Une performance commerciale record
Fin 2014, le film devient même le plus gros succès du cinéma français à l'étranger, dépassant des monuments comme Le Cinquième Élément ou le fameux Intouchables. Avec près de 460 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget d'environ 40 millions, c'est une performance commerciale exceptionnelle qui valide la vision du réalisateur. Ce score a permis à la France de retrouver une crédibilité sur le marché du film d'action international, un secteur souvent dominé par les studios américains. C'est la preuve qu'un film francophone, ou du moins porté par une sensibilité française, peut faire valser les caisses du box-office mondial.
La signature visuelle de Besson
Besson y applique sa recette secrète avec une maestria retrouvée : un rythme effréné, des décors colorés et saturés qui contrastent violemment, comme les néons de Taipei, les avenues grises de Paris ou les gratte-ciel vertigineux de New York. À cela s'ajoute une musique envoûtante signée Éric Serra, compositeur historique du réalisateur. Mais ce qui distingue véritablement Besson, c'est sa capacité unique à filmer l'action sans la noyer sous les coupures de montage hystériques que l'on retrouve trop souvent dans les blockbusters actuels. On comprend les gestes, on suit la géographie des combats, et l'on savoure la chorégraphie de la violence comme une danse. C'est un cinéma sensoriel, qui sollicite les yeux et les oreilles autant que l'intellect, créant une immersion totale pour le spectateur.
Une structure narrative classique et efficace
Pour ceux qui scrutent l'armature du scénario, Lucy n'invente rien. On y retrouve la structure classique des productions EuropaCorp : une femme traquée par des méchants stéréotypés, une course contre la montre qui laisse peu de place à la respiration, et une montée en puissance constante des enjeux.
Le mythe des 10% comme MacGuffin
Certains critiques ont pu y voir une simplification excessive ou une certaine paresse scénaristique, notamment dans le traitement des antagonistes coréens, réduits à des machines à tuer sans épaisseur psychologique. Il faut aussi admettre que le postulat de base du film — selon lequel l'être humain n'utiliserait que 10 % de son cerveau — est une idée fausse sur le plan scientifique. Pourtant, ce « classicisme » est aussi une force. Besson utilise ce mythe comme un MacGuffin, un prétexte narratif pour lancer la machine. Il permet au spectateur de ne pas se perdre dans les méandres d'une intrigue trop complexe et de se concentrer entièrement sur l'évolution du personnage principal et sur les questions philosophiques soulevées. C'est un habillage classique pour un contenu visuellement avant-gardiste. Besson utilise les codes du film d'action pour nous faire avaler une pilule philosophique difficile à digérer autrement. C'est une forme de ruse de la part du cinéaste : nous attirer avec des pistolets et des voitures qui explosent pour nous parler de la place de l'homme dans l'univers.
L'efficacité de la simplicité
Ce parti pris narratif permet au film de ne jamais s'essouffler. Contrairement à des science-fictions labyrinthiques qui demandent une carte pour naviguer, Lucy propose une trajectoire linéaire : l'ascension. Cela offre au réalisateur une liberté totale pour expérimenter sur la forme, sachant que le spectateur est accroché par un fil conducteur solide. C'est cette simplicité qui rend les fous visuels du troisième acte acceptables, voire logiques, pour le grand public. On ne cherche pas à comprendre comment elle change la matière, mais on accepte qu'elle le fasse car la narration l'a rendu inévitable.
Scarlett Johansson : de victime à déité
Au cœur de ce dispositif technique se trouve la performance de Scarlett Johansson. L'actrice, déjà en pleine ascension grâce à Marvel, livre ici une interprétation fascinante qui traverse tout le spectre émotionnel et physique.
De la victime à la prédatrice
Dans la première partie du film, Scarlett incarne une jeune femme fragile, manipulée, une « Lucy » ordinaire dont le pire cauchemar est de devoir livrer une mallette. Mais l'injection du CPH4 agit comme un catalyseur brutal. Johansson parvient à moduler son jeu avec une précision chirurgicale. On la voit peu à peu éteindre ses émotions humaines pour ne laisser place qu'à la logique froide. La scène où elle appelle sa mère pour lui dire qu'elle peut « ressentir tout, même le sang qui coule dans ses veines » tout en pleurant sans raison apparente est un moment d'anthologie. C'est le dernier soubresaut d'humanité avant qu'elle ne devienne une entité supérieure. Son visage, qui passe de la panique à une sérénité inquiétante, devient le principal véhicule de l'histoire.
La perte d'humanité
Ce qui rend le personnage si captivant, c'est cette désintégration progressive de ce qui la rend humaine. Plus elle avance en pourcentage de capacité cérébrale, moins elle a besoin des autres. Le baiser qu'elle rejette violemment de la part de son collègue, juste avant qu'il ne meure, n'est pas par méchanceté, mais par incompréhension. L'amour, l'attraction sexuelle, la peur : ces concepts sont désormais obsolètes pour elle. Johansson joue cela avec un vide glaçant, un regard de marbre qui fixe l'horizon sans voir les êtres vivants qui l'entourent.
Les antagonistes : miroir d'une société sans âme
Le trio de méchants mené par le redoutable Mr. Jang (Choi Min‑sik) et son bras droit Mr. Yan (Zhang Jingchu) n’est pas qu’une simple bande de trafiquants de drogue. Besson les façonne comme le reflet d’une technocratie sans âme, où la valeur d’un individu se mesure à son utilité pour le profit.
Une critique du capitalisme excessif
Leurs costumes noirs, leurs lunettes à verres teintés et leurs bureaux ultra‑modernes, rappelant les décors de Inception ou de Minority Report, sont autant de clins d’œil à la culture du contrôle qui a émergé en Asie au début du XXIᵉ siècle.
Leurs costumes noirs, leurs lunettes à verres teintés et leurs bureaux ultra‑modernes, rappelant les décors de Inception ou de Minority Report, sont autant de clins d’œil à la culture du contrôle qui a émergé en Asie au début du XXIᵉ siècle. Mais ce qui fascine ici, c'est la casting de Choi Min-sik dans le rôle de Mr. Jang. Pour les cinéphiles avertis, voir l'acteur principal de Oldboy (la version coréenne originale, bien sûr) passer de l'autre côté de la barrière en tant que chef de cartel impitoyable est un petit bonheur. Il incarne une brutalité pure, physique, presque animale. Il est l'antithèse parfaite de Lucy : là où elle évolue vers une abstraction totale, il reste ancré dans une violence concrète, sanglante et primaire. Il représente l'ancien monde, celui de la force brute, qui s'efface face à la nouvelle forme de puissance intellectuelle que Lucy incarne. D'ailleurs, notez la fin de leur confrontation : Lucy n'utilise pas de fusil ni de couteau pour le neutraliser, mais une simple pensée, le transformant en marionnette inoffensive avant de l'ignorer superbement. C'est le signe ultime que l'humanité de Lucy a définitivement quitté le building.
Morgan Freeman et le guide philosophique

Pour accompagner cette montée en puissance, Luc Besson a choisi une voix rassurante, celle de Morgan Freeman dans le rôle du professeur Norman. Il incarne la science, la raison et la curiosité humaine, mais il sert aussi de contrepoint fascinant à l'évolution de l'héroïne.
Le témoin impuissant
Au début du film, Norman est celui qui théorise. Il donne des conférences sur ce que l'humanité pourrait faire si elle dépassait ses limites biologiques. Il est un penseur, un rêveur coincé dans des amphithéâtres universitaires. Mais lorsque la réalité le rattrape sous la forme de Lucy, il devient un témoin privilégié mais finalement impuissant. C'est un rôle assez ironique pour Freeman : d'habitude le sauveur ou le mentor sage, ici il se contente d'apporter les clés USB et de regarder la catastrophe (ou le miracle) se produire. Il illustre la limite de la science humaine face à l'inconnu. On peut tout imaginer, on peut théoriser l'infini, mais lorsqu'on se retrouve face à une entité qui manipule l'espace-temps, le meilleur scientifique du monde ne sert plus à rien qu'à transmettre le savoir.
La bande de scientifiques stéréotypés
Autour de lui gravitent une équipe de chercheurs qui, soyons honnêtes, ne possèdent pas beaucoup plus d'épaisseur que les méchants coréens. Ils sont là pour réagir, pour s'étonner, pour apporter le vocabulaire scientifique nécessaire à la narration. Mais là encore, Besson ne s'en cache pas. Ils ne sont pas des personnages, mais des fonctions narratifs. Ils existent pour nous dire : « Ce qui se passe est impossible, mais elle le fait quand même ». Leur rôle est de valider la transformation de Lucy aux yeux du spectateur, agissant comme un chorus grec qui commente l'ascension d'une déesse sur le mont Olympe.
Les images : quand la narration passe par le montage
C'est ici que mon obsession cinéphilique entre vraiment en jeu. Oubliez le scénario, concentrez-vous sur le langage visuel. Besson utilise le montage comme un véritable outil de storytelling philosophique. Il y a une séquence que je qualifie de « pure magie bessonienne », c'est la course-poursuite dans Paris.
L'animalité en héritage
Lorsque Lucy fuit la police française dans les rues de la capitale, le réalisateur ne se contente pas de nous montrer une voiture qui dérape. Il insère des images d'archive, des plans de guépards poursuivant une gazelle dans la savane. Ce n'est pas juste un effet stylistique « cool », c'est le cœur du thème du film. Lucy nous montre que nous sommes des animaux. Malgré nos costumes, nos téléphones portables et nos ordinateurs, nos réactions primitives — la peur, la fuite, le combat — sont exactement les mêmes que celles de nos ancêtres mammifères. Ce parallèle visuel frappant nous rappelle que l'évolution n'est pas une ligne droite vers le haut, mais une spirale où nous portons en nous toute l'histoire du vivant. C'est ce genre de raccourci visuel qui fait de Lucy un film bien plus intelligent qu'il n'y paraît au premier abord.
L'omniprésence de la cellule
Autre obsession visuelle du film : la cellule. Dès la scène d'ouverture, on nous montre l'œuf fécondé qui se divise. Cette image revient en leitmotiv tout au long du film. Besson nous connecte constamment à notre propre biologie. Il utilise des inserts de cellules qui se multiplient, de synapses qui s'activent, pour rythmer l'action. Cela crée une dichotomie fascinante : d'un côté, la violence la plus « urbaine » (explosions, coups de feu), de l'autre, la violence de la vie elle-même (la division cellulaire est une forme d'agression perpétuelle). Le film nous dit que la vie est une guerre constante, qu'elle soit menée par des gangs de Taipei ou par nos propres mitochondries.
La référence culturelle ultime : Lucy et Duel au soleil
Attention, easter egg spotted ! Si vous avez l'œil averti, vous avez sans doute remarqué que le prénom « Lucy » n'est pas choisi au hasard. Bien sûr, il fait référence au célèbre fossile Australopithecus appelé Lucy, notre « mère » à toutes. Mais il y a une autre couche, beaucoup plus cinéphilique et typique de l'humour de Besson. Scarlett Johansson passe une partie du film à regarder en boucle un vieux film en noir et blanc sur son ordinateur portable. Ce film, c'est Duel au soleil (King Vidor, 1946).
Pourquoi ? Parce que l'héroïne de ce western, jouée par Jennifer Jones, s'appelle… Pearl Chavez. Or, dans la version française de ce film, ce personnage est prénommé… Léa ! Mais le clin d'œil s'étend au-delà du simple prénom. C'est une référence à l'actrice principale, Jennifer Jones, qui incarne une femme déchirée, sauvage et passionnée. Besson adore hommage ses classiques, et c'est sa façon subtile de dire que le cinéma, comme l'évolution, est une question d'héritage. D'ailleurs, regardez bien la scène finale de Lucy ; l'héroïne disparaît, ne laissant derrière elle qu'un souvenir, une trace, tout comme les héros de ces vieux mélodrames hollywoodiens.
Le troisième acte : l'ascension vers le divin
Nous arrivons maintenant au morceau de choix, la partie qui a divisé les salles mais qui me fait littéralement frissonner de plaisir. Le troisième acte abandonne presque totalement le film d'action pour devenir une expérience psychédélique à 100% à l'américaine.
La désintégration de la matière
Une fois que Lucy atteint les 90% et plus de ses capacités cérébrales, le film change de dimension. Les décors de la Sorbonne commencent à se dématérialiser. Les chaises, les murs, les personnages de l'équipe scientifique disparaissent pour laisser place à un espace noir et vide, peuplé de câbles informatiques et de données binaires. Besson ose ici quelque chose de rare dans un blockbuster à gros budget : il filme l'abstraction. Il nous montre que la matière, ce que nous touchons et voyons, n'est qu'une illusion, une construction de notre cerveau limité. En augmentant sa conscience, Lucy accède à la « vraie » réalité, celle qui est faite d'information et d'énergie. C'est visuellement somptueux, un mélange de Matrix et de 2001, l'Odyssée de l'espace, mais avec la touche colorée typique du cinéaste français.
La confrontation avec le temps
C'est le point culminant du film. Lucy voyage dans le temps. Elle rencontre les premiers hominidés, touche le doigt de l'homme de Néandertal (une référence explicite à la Chapelle Sixtine, le fameux « doigt de Dieu » de Michel-Ange), et assiste même à la construction des grandes cathedrales. Elle finit par arriver à l'époque du Titanic… juste avant de rencontrer… elle-même, au début du film. C'est une boucle temporelle, le concept du serpent qui se mord la queue.