
C'est un film coréen de Kim Ki-duk (connu pour Printemps, été, automne, hiver... et printemps) avec Lee Seung-yeon et Jae Hee.
Je ne vous ferai pas de résumé car, de toute façon, ça ne reflétera pas l'ambiance du film. J'ai vraiment pensé à plein de choses pendant ce visionnage, tant il est riche, et même ma réflexion a changé au fil du film à cause d'un renversement total de toutes les bases posées dans la première partie. Je vais essayer de vous faire part de tout ça ici.
Par contre, désolée, c'est un article pour ceux qui ont déjà vu ce film, mais aussi et accessoirement Les Yeux Clairs de Jérôme Bonnell et Danny The Dog de Louis Leterrier. Attention aux SPOILERS !
De la réalité au rêve : une rupture narrative maîtrisée
On pourrait séparer ce film en deux parties : la première où l'on regarde un film social assez « réaliste », et la deuxième où l'on ne sait plus trop où l'on est. On glisse tout doucement de la réalité au rêve en gardant les pieds dans le même décor, histoire d'anéantir nos convictions les plus intimes sur ce qu'on est en train de voir, de vivre.

En effet, alors que la première partie du film se déroule dans un décor proche de celui du spectateur, celui-ci bascule soudainement (dans un plan qui bascule lui aussi) et on se rend compte alors qu'on peut monter aux murs... Auparavant, on a quand même eu droit à une petite préparation : l'acteur prend possession de la pièce dans laquelle il est grâce à une série de mouvements, mais aussi de l'écran (les murs sont blancs, en plus on dirait vraiment une toile, devant laquelle il passe, s'appuie, caresse...)
La magie du cinéma : quand le spectateur devient acteur

Alors que le spectateur est plutôt passif dans la première partie, à partir de ce moment (où l'acteur principal prend possession de l'espace), le spectateur est sollicité. Et c'est ça la magie du cinéma : tout devient possible ! Le personnage peut monter aux murs, devenir invisible et même jouer à cache-cache avec la caméra (avec nous !). Ce qui est complètement inconcevable dans un film avec une esthétique classique de la transparence. On a déjà vu des regards caméra, des clins d'œil, un message implicite qui passe au spectateur, mais pas un jeu – et surtout pas un personnage qui cherche à nous fuir.
Je ne sais pas si c'est une question de culture, mais déjà dans la première partie du film, je pensais que la poésie de la réalité était quelque chose de tout à fait naturel dans les films asiatiques. Ce que, récemment et de plus en plus, les USA (exception faite pour Tarantino) et la France essaient d'imiter (ou peut-être juste que ça les inspire ou qu'ils en sont inconsciemment influencés, je ne veux pas les accuser de quoi que ce soit).
Locataires comparé à Les Yeux Clairs et Danny The Dog

Dans Les Yeux Clairs, la situation de départ (deux individus qui ne peuvent/ne veulent pas communiquer par la parole, tout du moins, mais doivent se côtoyer/cohabiter), eh bien je trouve ça mille fois plus crédible dans Locataires que dans Les Yeux Clairs (franchement je ne veux pas être méchante, mais il n'est pas très subtil ce film). Comme je le disais dans un autre post, après avoir vu le film j'ai lu dans Le Monde « Fanny, petit elfe maladroit ». Eh bien moi je trouve plutôt le personnage ridicule, et puis on sait rapidement où l'auteur veut nous emmener.
Alors que ces deux films durent à peu près le même temps, j'ai eu l'impression que Locataires était beaucoup plus riche. J'ai eu l'impression étrange qu'il était plus long (dans le bon sens), qu'il s'y passait plus de choses, alors que pour Les Yeux Clairs je suis restée sur ma fin : le film m'a paru extrêmement vide. En plus, on voit très vite où l'auteur veut en venir. Donc le retour à la réalité ne produit pas vraiment d'effet.

Il y a toutefois une différence notable. Dans Locataires, les personnages sont en communion avec l'espace et le cadre (il en prend possession comme dit précédemment) et tout devient surnaturel – l'environnement également. Les objets, les détails ont leur importance. Alors que dans Les Yeux Clairs, l'auteur essaie de mettre en place un décalage entre Fanny et son environnement, mais aussi entre Fanny et sa folie (euh, elle n'a pas l'air très folle, on ne sait pas trop sur quel pied danser : c'est psychologique ou féerique tout ça ?), et entre Fanny et nous (quand elle parle avec les voix, on la voit de dos ou de côté ; au début du film on ne sait même pas qu'elle parle à ces voix).
Il y a trop de barrières, on ne partage rien avec le personnage ou le film. J'ai bien compris que le réalisateur voulait rendre le personnage attachant (« petit elfe maladroit »), mais l'effet désiré ne s'est pas fait sentir sur moi.

Dans Danny The Dog, déjà on sentait la recherche de cette « fibre asiatique ». Déjà le personnage était plus crédible. Mais dans ce film, ce qui ne collait pas, c'était la violence qui n'était pas à mon goût assez... violente ^^ . Dans un film asiatique, la violence sera accompagnée d'une esthétique, de couleurs et de sons qui lui donneront plus de saveur et apporteront leur lot de richesse au film. Dans Danny The Dog, la violence c'est « taper », et dans ce film je ne trouve pas ça violent.
Est-ce que c'est pour que le personnage innocent ne se salisse pas les mains ? Mais il A les mains salies par le sang. De plus, Jet Li chorégraphie trop ses combats. S'il a été élevé comme un chien, ça devrait être plus « sauvage », plus « animal » – on sent encore trop le combattant professionnel. Finalement, tout ça reste trop clean, trop académique, et encore un peu superficiel.
Bilan : un film qui comble le spectateur

Pour en revenir à Locataires, ce film reste quand même agréable à voir, il comble totalement le spectateur. La femme ne reste pas soumise (ouais ! Trop fort quand elle rend la baffe à son mari !), le garçon qui cherchait des maisons vides arrive finalement à « remplir » plusieurs espaces.
À part ça, il y a beaucoup de détails que j'ai appréciés : le fait qu'ils vivent rapidement comme un couple, le fait qu'il aime faire plein de plats, la photo que la fille découvre et « mélange », le photographe qui a l'air de trouver ça pas mal vu qu'il la retouche mais garde des parties déplacées (et en même temps on voit que la femme est en train de se reconstituer une identité), et la balance qui modifie la réalité. Tout ce côté aérien du rêve (déjà quand on commence à basculer dans le « rêve », le cadre se soulève légèrement), le tout assaisonné d'une petite musique agréable qui ne fait que nous conforter dans cette sensation de bien-être.
Critiques presse : un accueil mitigé
Quelques critiques pour compléter cet article (et pour constater mon absence de talent) :
Rolling Stone – Grégory Alexandre
Sous la caméra de Kim Ki-duk, un ballet mutique et pesant calibré pour les festivals section « auteurs ». Franchement dispensable.
Ça commence mal...
Libération – La rédaction
Le 77e film du prolifique Coréen en 2005, et une croûte perverse de plus.
Oui bon, ils sont tous à cran ou quoi ?
Cahiers du Cinéma – François Bégaudeau
On a trop bien vu que, loin de suspendre le sens, le silence forcené ne fait que le retenir pour mieux le décharger sous forme brutale.
Oh pas eux aussi ! Sous forme brutale je trouve pas. Et puis le silence c'est un peu la base des dialogues dans le cinéma asiatique.
Ciné Live – Xavier Leherpeur
Une histoire d'amour en forme de fable zen qui séduit par le charme des interprètes, la langueur sensuelle de sa réalisation, la beauté des cadres et la pertinence du montage. Ainsi que, une fois n'est pas coutume, par un sens de l'humour (certes modéré) inaccoutumé dans le cinéma du réalisateur... Mais sans doute trop habitué à chercher (et à trouver) du signifiant dans le cinéma de Kim Ki-duk, on reste un rien désarmé devant ce film maîtrisé mais sonnant légèrement creux.
Moi qui le trouvais riche... Je n'ai aucun avenir dans la critique...
Le Monde – Florence Colombani
Lion d'argent au Festival de Venise, Locataires est la première histoire d'amour que signe Kim Ki-duk (...). Cette intimité muette donne lieu à quelques séquences d'une certaine grâce. Mais le film apparaît vite comme un exercice de style un peu vain. Le cinéaste s'y permet bien des facilités, s'attardant avec complaisance sur le personnage caricatural du méchant mari, tentant quelques échappées poétiques qui tombent à plat.
Le mieux, c'est que j'arrête de lire Le Monde...
Télérama – François Gorin
La romance aérienne de deux « passe-muraille » par le Coréen Kim Ki-duk. [...] Locataires évolue (...) dans une atmosphère semi-comateuse. Cette romance, privée de mots, d'effusions, mais aussi de but, ne saurait durer. Kim Ki-duk se contente pourtant d'effleurer le mélo. Son style de drame est de ceux où les larmes et le sang se ravalent aussi sec.
Après un dossier sur les Japaniméries, Télérama se reconvertit tout doucement au cinéma asiatique... Je n'aurais pas utilisé le mot « mélo » ni « drame », les films asiatiques ont cette faculté de traiter des sujets les plus graves sans pour autant faire des films larmoyants, comme Nobody Knows. « Romance aérienne » notez bien.
Studio Magazine – Thomas Baurez
(...) ce Locataires démontre que le style du Coréen ne cesse, de film en film, de s'aiguiser et de trouver sa cohérence, tant formelle qu'intellectuelle. [...] Le réalisateur filme ces âmes solitaires avec un sens de l'épure (les dialogues sont limités à l'extrême) et une grâce (à l'image des deux interprètes, d'une beauté renversante) remarquables. Le climat général, mélange de douceur et de violence, n'en est que plus troublant. Kim Ki-duk nous invite une nouvelle fois à partager une expérience intense. N'hésitez pas.
Bon c'est Studio Magazine...
MCinéma.Com – Céline Lin
Grâce à son sens inné du cadre, le cinéaste maîtrise parfaitement l'espace. [...] De très belles idées scénaristiques ponctuent cette histoire d'amour forte en symboles touchants, où chaque détail a son importance.
Alors là bravo, en deux lignes ce que j'ai écrit en plusieurs pages.
Brazil – Caroline Vié
Cette histoire d'amour sans parole (...) est le film le plus abouti de son auteur. On se laisse doucement prendre par la petite musique de cette chronique tendre sur fond d'amours imaginaires et de chronique sociale. Ce film bouleversant prouve que le romantisme peut exclure toute mièvrerie. (...) excellents comédiens. [...] On reste longtemps sous le charme de cette fable cruelle et tendre.
« Exclure toute mièvrerie » voilà. « Charme » aussi, j'ai pris un plaisir que je peux difficilement expliquer devant ce film.
Bon il y en avait d'autres mais certains (étaient écrits par Christine Haas...) insistaient par exemple trop sur l'onirique et ça ne fait pas tout le film, loin de là. C'est vrai que le mari donne aussi un côté très manichéen aux rapports entre les personnages, mais bon il est secondaire comme personnage. Heureusement la critique des spectateurs est bien meilleure. Parfois il ne suffit pas d'expliquer la qualité d'un film par ses cadrages, son esthétique ou les techniques qu'il emploie. Voilà, je suis consciente que je n'ai sûrement pas la culture suffisante pour apprécier ce film à sa juste valeur, mais je vous encourage quand même à aller le voir.
PS : Tiens au fait spéciale dédicace aux hypocrites du cinéma, qui se plaignent des étudiants qui partent pendant le générique (vers la fin et en plus on a cours). Pour les autres films je veux bien encore, mais là le générique il était en coréen !!! Ça m'a trop fait rire, à part pour voir les logos des sponsors je ne vois pas trop pourquoi ils sont restés sur leurs sièges !!