Il existe un paradoxe absolu au cœur de la légende dorée d'Hollywood, une contradiction vertigineuse que l'industrie du rêve a peine à comprendre aujourd'hui. Imaginez l'actrice la plus oscarisée de l'histoire, celle qui domine le palmarès avec quatre statuettes dorées, et qui n'a jamais, au grand jamais, mis les pieds sur la scène des Academy Awards pour les récupérer. Ce n'est pas de la négligence, mais un acte militant, la signature d'une femme qui a dominé le système cinématographique sans jamais s'y soumettre, transformant son indépendance farouche en art de vivre. Katharine Hepburn n'a pas seulement joué des femmes fortes à l'écran ; elle l'a été avec une telle constance qu'elle a fini par redéfinir ce que signifie être une star.

1999 : l'American Film Institute sacre « la plus grande actrice de légende »
La fin du XXe siècle a offert à Katharine Hepburn une consécration officielle qui, bien qu'elle s'en moquât probablement, scella son statut intouchable dans la panthéenne culturelle américaine. En 1999, l'American Film Institute (AFI), une organisation respectée pour sa préservation du patrimoine cinématographique, a publié un classement très attendu des « 50 plus grandes légendes du cinéma américain ». Au sommet de la liste des actrices, loin devant les icônes glamour des années 30 et 40, trônait une figure qui avait toujours refusé de jouer le jeu des paillettes : Katharine Hepburn. Ce classement n'était pas une simple liste de popularité, mais une reconnaissance de son influence profonde et durable sur l'art de la performance.
Une reconnaissance suprême malgré l'indifférence
Ce classement a également eu le mérite de clarifier une confusion tenace qui perdure encore dans l'esprit du grand public. Si Audrey Hepburn, l'élégante muse de Sabrina et Breakfast at Tiffany's, figure en troisième position de ce même palmarès, beaucoup ignorent encore qu'il n'existe absolument aucun lien de parenté entre les deux femmes. Elles sont les deux reines indiscutées d'or et d'argent d'Hollywood, mais leurs univers restent distincts. Audrey, avec son chic européen et sa grâce fragile, contraste radicalement avec l'allure sportive, androgyne et le tempérament de feu de Katharine. Cette distinction est cruciale pour comprendre la singularité de « Miss Kate » : elle ne devait rien à l'hérédité d'un nom, tout à son talent brut et à sa personnalité acérée.
Une carrière sans commune mesure
L'AFI a souligné non seulement la longévité de sa carrière, mais aussi sa capacité à traverser les époques sans jamais se démoder. Alors que d'autres stars de l'âge d'or ont vu leur popularité s'effriter avec l'arrivée de la Nouvelle Vague ou de la contre-culture des années 60, Hepburn est restée pertinente. Elle a su s'adapter, évoluer, et parfois même se réinventer pour rester au sommet. Ce classement est venu valider ce que le public savait intuitivement : Katharine Hepburn n'était pas une actrice comme les autres, c'était une force de la nature, un pilier sur lequel le cinéma américain s'était construit.
96 ans de vie, 60 ans de carrière : les chiffres qui impressionnent
Pour mesurer l'étendue de l'empreinte laissée par Katharine Hepburn, il faut se pencher sur les chiffres bruts de son existence, qui défient l'obsolescence habituelle des vedettes de cinéma. Née le 12 mai 1907 à Hartford, dans l'État du Connecticut, elle a vu le jour à une époque où le cinéma muet en était encore à ses balbutiements, bien avant la Grande Dépression et les deux guerres mondiales qui allaient bouleverser le siècle. Elle s'est éteinte paisiblement le 29 juin 2003 à Old Saybrook, dans ce même Connecticut qu'elle n'avait jamais vraiment quitté dans son cœur, à l'âge vénérable de 96 ans. Une longévité exceptionnelle qui lui a permis de traverser six décennies d'histoire.
Une traversée historique du XXe siècle
Ce qui est le plus fascinant, c'est que sa carrière n'a pas été une longue traîne s'estompant lentement. Au contraire, elle a maintenu une présence constante et pertinente à l'écran des années 1930 jusqu'aux années 1990. De son premier rôle en 1931 à ses dernières apparitions télévisuelles, elle n'a jamais cessé d'être une actrice active, refusant de se laisser mettre au rebut par un système qui condamne souvent les femmes à l'invisibilité après la cinquantaine. Avec soixante années de carrière derrière elle, elle n'a pas seulement été témoin de l'évolution du cinéma ; elle en a été une actrice majeure, façonnant l'art dramatique à travers les époques avec une constance inébranlable.
Une fin de vie sereine et digne
À la fin de sa vie, atteinte de la maladie de Parkinson, elle a maintenu cette attitude stoïque qui l'avait toujours caractérisée. Dans une biographie filmée réalisée alors qu'elle avait 85 ans, intitulée All About Me, elle a confessé ne avoir aucune crainte de la mort, la comparant à un long sommeil. Cette philosophie, celle de regarder la vérité en face, résume parfaitement son existence : elle a toujours privilégié l'action et la vérité sur l'apparence et la peur. Même face au déclin physique, elle restait cette femme de caractère, imperturbable et lucide, jusqu'à son dernier souffle dans sa maison familiale du Connecticut.
Hartford, 1907 : l'éducation progressiste qui a forgé une rebelle
Si Katharine Hepburn est devenue la figure de proue de l'indépendance féminine à Hollywood, ce n'est pas un hasard ni le fruit d'une stratégie marketing habile. C'est le résultat direct de son éducation, dans un foyer où les conventions sociales n'étaient pas des règles à suivre, mais des obstacles à surmonter. Née au sein d'une famille de la bourgeoisie intellectuelle du Connecticut, la jeune Kate a grandi dans une atmosphère où la pensée libre n'était pas seulement encouragée, elle était exigée. Ses parents n'étaient pas des traditionalistes ; ils étaient des pionniers, des réformateurs sociaux qui ont insufflé chez leur fille un sens de la discipline personnelle mêlé à un profond mépris pour les règles arbitraires.
Thomas Norval Hepburn, le père qui parlait d'hygiène sexuelle à voix haute
L'influence de son père, Thomas Norval Hepburn, a été déterminante dans la construction de la personnalité de l'actrice. Médecin urologue réputé, il était surtout un pionnier dans un domaine qui, à l'époque, relevait du tabou absolu : l'hygiène sexuelle. Dans l'Amérique puritaine du début du XXe siècle, parler de santé sexuelle publique était non seulement incongru, mais dangereux pour une réputation professionnelle. Pourtant, le Dr Hepburn s'est battu pour éduquer la population sur les maladies vénériennes et la santé reproductive, voyageant à travers le pays pour donner des conférences jugées scandaleuses.
Une désacralisation du corps et des tabous
Cet environnement familial a désacralisé le corps et la sexualité aux yeux de la jeune Katharine. Contrairement aux autres jeunes filles de son milieu, élevées dans la pudibonderie et la crainte du péché, elle a grandi en entendant des termes médicaux et anatomiques prononcés sans la moindre gêne autour de la table de famille. Cette familiarité avec le corps et la fonction biologique l'a probablement aidée plus tard à développer une relation saine et détachée à sa propre image. Elle ne s'est jamais sentie embarrassée par son corps, ni par les exigences physiques du métier d'actrice, affichant une aisance et une liberté de ton qui choquaient parfois les prudes d'Hollywood.
Katharine Martha Houghton, la mère qui combattait pour le droit de vote
Si son père a brisé les tabous médicaux, sa mère, Katharine Martha Houghton, a quant à elle brisé les plafonds de verre politiques. Figure éminente du féminisme américain, elle était une suffragette militante, engagée au sein de la Women's Social and Political Union, une organisation connue pour ses méthodes radicales pour obtenir le droit de vote des femmes. La maison Hepburn était un lieu de rencontre pour les intellectuels progressistes et les activistes politiques, où l'on débattait de justice sociale et d'égalité des sexes à voix haute.
L'héritage d'une femme libre
Voir sa mère se battre pour un idéal, risquer l'arrestation et l'opprobre social pour une cause juste, a laissé une empreinte indélébile sur Katharine. Elle a appris très tôt que le confort de la conformité n'avait aucun prix si l'on devait sacrifier sa liberté ou ses convictions. Cette éducation a forgé l'indépendance farouche de la future actrice. Elle n'a jamais eu besoin de « trouver » sa voix ; elle l'a eue dès le plus jeune âge, portée par l'exemple maternel. Quand plus tard, à Hollywood, on a tenté de la forcer à jouer les demoiselles en détresse ou à adopter un style de vie conforme aux attentes de la starlette, elle s'est rebellée avec la même énergie que celle qui animait les suffragettes.
De George Cukor à Howard Hawks : l'âge d'or des comédies « screwball »
L'arrivée de Katharine Hepburn à Hollywood ne s'est pas faite dans la douleur, mais sous le signe d'une rencontre artistique majeure qui allait définir ses débuts. Si l'on retient souvent ses rôles dramatiques tardifs, c'est pourtant dans la comédie, et plus particulièrement le genre « screwball », qu'elle a d'abord conquis le public. Ces comédies déjantées, nées des difficultés de la Grande Dépression, mettaient en scène des femmes loufoques, bavardes et indépendantes qui retournaient les rôles traditionnels. C'était le terrain de jeu idéal pour Hepburn, qui y déploie une énergie frénétique et un sarcasme cinglant qui lui sont naturels.
1931 : George Cukor la découvre et lui offre son premier rôle
Tout a commencé grâce à l'œil averti de George Cukor, un réalisateur qui allait devenir l'un de ses plus proches collaborateurs et amis. En 1931, alors qu'elle commence à se faire un nom sur les planches de Broadway, Cukor l'invite à tenter l'aventure californienne pour son premier rôle au cinéma dans Héritage (A Bill of Divorcement). Ce n'est pas seulement un rôle qu'il lui offre, c'est une entrée fracassante dans le grand monde. Dès cette première prise, l'alchimie entre l'actrice et le réalisateur est évidente : Cukor, qui était célèbre pour être le « réalisateur des femmes », savait comment capter l'intelligence et la vivacité d'esprit d'Hepburn mieux que quiconque.
Une collaboration fructueuse et durable
Leur collaboration ne s'est pas arrêtée là. Ensemble, ils ont signé des chefs-d'œuvre du cinéma américain, tissant une toile d'œuvres qui traversent les genres et les époques. On les retrouve unis pour Les Quatre filles du Docteur March (Little Women), où Hepburn incarne une Jo March énergique et rêveuse, mais aussi pour des films comme Sylvia Scarlett, Indiscrétions (The Philadelphia Story) et Madame porte la culotte (Adam's Rib). Dans ces films, Cukor permet à l'actrice d'explorer toutes les nuances de la comédie, du burlesque le plus fin à l'ironie mordante, créant l'image d'une femme qui ne se laisse jamais faire, pas même par l'amour.
L'étiquette « screwball » : entre loufoquerie et excellence
Le terme « screwball comedy » désigne un genre spécifique de l'âge d'or d'Hollywood, caractérisé par une inversion des rôles sexuels, des dialogues à cent à l'heure et des situations invraisemblables. Katharine Hepburn y excellait comme personne d'autre. Elle possédait ce mélange rare d'insolence aristocratique et de maladresse touchante qui permettait de jouer des femmes riches et excentriques sans jamais les rendre antipathiques. Que ce soit dans Indiscrétions, où elle joue une divorcée hautaine mais charmante, ou dans L'Aventure de madame Muir, elle déploie une maîtrise du timing comique stupéfiante.

Une comédie politique en soi
Ce qui rendait ses performances dans ces comédies si révolutionnaires, c'est qu'elle incarnait une femme libérée bien avant que le terme ne fasse partie du langage courant. Ses personnages ne cherchaient pas le mariage pour survivre, elles cherchaient l'égalité et le respect. Cette liberté de ton, mêlée à une élégance naturelle, a permis au public de s'identifier à elle malgré son statut de star inaccessible. Elle a montré qu'une femme pouvait être drôle, intelligente, sportive et désirable sans avoir à se conformer à l'image de la « bimbo » passivement séduisante que certains studios tentaient d'imposer.
Reine d'Écosse, reine d'Angleterre : les métamorphoses dramatiques
Après avoir conquis le public par sa verve comique, Katharine Hepburn a prouvé qu'elle n'était pas une simple amuseuse, mais une actrice aux ressources inépuisables capable d'incarner la grandeur historique. La transition de la comédie légère aux drames historiques costumés ne l'a pas effrayée ; au contraire, elle y a trouvé une nouvelle scène pour affirmer sa puissance dramatique. Elle a troqué ses pantalons larges contre les robes d'apparat pour incarner des souveraines, des femmes de pouvoir qui, comme elle, régnaient sans partage sur leur destin.
John Ford et Anthony Harvey : les réalisateurs de ses triomphes royaux
Pour mener à bien ces métamorphoses, Katharine Hepburn s'est entourée de géants de la réalisation, capables de canaliser son énergie débordante au service de personnages complexes. Elle a notamment travaillé avec le mythique John Ford, connu pour sa virilité et ses westerns, qui l'a dirigée dans Le Prisonnier de Zenda (bien que ce film soit souvent associé à d'autres collaborations, Ford a su gérer sa présence) et surtout l'a guidée dans des rôles exigeant une autorité naturelle. Plus tard, c'est avec Anthony Harvey qu'elle signe l'un de ses plus grands triomphes dans Un lion en hiver, où elle prouve que l'âge n'a aucune prise sur sa capacité à terrasser une scène.
Une incarnation brute de la puissance
Dans ces films, elle a incarné des reines d'Écosse et d'Angleterre avec une véhémence qui n'avait rien à envier aux monarques réels. Elle ne jouait pas la majesté ; elle l'incarnait par sa posture, sa voix grave et ce regard perçant qui semblait lire à travers les âmes. Qu'elle soit Marie Stuart, reine d'Écosse, ou Aliénor d'Aquitaine dans Un lion en hiver, elle apportait à ces figures historiques une humanité brute, loin de la figuration statique que l'on trouvait souvent dans les péplums de l'époque. C'était une femme de chair et de sang, qui commandait les armées ou disputait le pouvoir avec la même intensité qu'une dispute conjugale.
1967 et 1968 : l'âge ne l'a pas freinée, bien au contraire
C'est peut-être là le fait le plus remarquable de sa carrière : alors que Hollywood avait tendance à mettre les actrices au rebut après la quarantaine, Katharine Hepburn a vu sa carrière s'épanouir et se couronner de succès dans la seconde moitié de sa vie. Elle a reçu trois de ses quatre Oscars après avoir dépassé la barre des 58 ans, une longévité exceptionnelle, presque inouïe dans le milieu du spectacle. En 1967, elle est couronnée pour son rôle dans Devine qui vient dîner (Guess Who's Coming to Dinner), un film qui traite du mariage interracial avec une sensibilité moderne.
Une consécration tardive et méritée
L'année suivante, en 1968, elle remporte à nouveau la statuette pour Un lion en hiver, où elle affronte Peter O'Toole dans un duel verbal d'une intensité féroce. Plus d'une décennie plus tard, en 1981, elle ajoute une quatrième récompense à son palmarès pour La Maison du lac (On Golden Pond), prouvant que même à plus de 70 ans, elle restait une force de la nature. Ces victoires tardives ne sont pas de simples récompenses honorifiques pour une carrière passée ; elles sont la reconnaissance d'un talent qui n'a jamais faibli, d'une capacité à évoluer et à se réinventer en permanence.
4 statuettes sur sa cheminée (qu'elle n'est jamais allée chercher)
Le record absolu de quatre Oscars de la meilleure actrice détenu par Katharine Hepburn est encore aujourd'hui considéré comme inégalé. Aucune autre actrice, ni Meryl Streep ni Bette Davis, n'a réussi à décrocher quatre fois la récompense suprême dans la catégorie de la meilleure actrice. C'est une performance statistique qui défie les probabilités et qui place Hepburn dans une stratosphère où elle reste seule. Pourtant, ce qui rend ce record fascinant, c'est le mépris total avec lequel elle traitait ces récompenses.
Le record qui tient toujours : aucune actrice ne l'a égalé
Les films qui lui ont valu ces statuettes couvrent l'étendue de son talent. En 1934, c'est Morning Glory qui lui offre son premier Oscar pour le rôle d'une jeune actrice ambitieuse. Plus de trente ans plus tard, c'est le drame social Devine qui vient dîner qui est récompensé, suivi de près par l'intensité historique de Un lion en hiver. Enfin, La Maison du lac, où elle joue une vieille dame face à sa propre fin, clôture ce cycle triomphant. Chaque Oscar marque une période différente de sa vie, une facette différente de son jeu, prouvant sa versatilité totale.
Une vision artistique avant tout
Ce record inégalé est souvent mentionné lors des cérémonies annuelles comme l'étalon-or, la barre technique à atteindre pour prouver sa légitimité. Pourtant, Hepburn elle-même n'en parlait jamais avec fierté. Pour elle, le travail de l'acteur n'avait rien à voir avec les compétitions. Elle considérait probablement que donner vie à un personnage sur un plateau était une fin en soi, une discipline nécessaire, et non une course à la reconnaissance populaire. Les récompenses étaient, au mieux, des distractions ; au pire, des erreurs de jugement de la part des critiques.
L'absente de toutes les cérémonies : un pied-de-nez magistral
La légende raconte, et elle est vraie, que Katharine Hepburn n'est jamais venue chercher ses Oscars. Pas pour le premier, pas pour les suivants. Elle ne s'est jamais parée de robes de couture pour monter sur scène, n'a jamais prononcé de discours de remerciement, n'a jamais versé de larmes devant les caméras. Une fois, la légende veut qu'elle ait demandé à un assistant d'aller récupérer sa statuette, ou qu'elle les ait simplement laissées s'accumuler chez elle, comme de vulgaires bibelots. Ce refus systématique n'était pas de la timidité, mais un acte politique profond.

Une validation qui ne vient pas des autres
En refusant de participer à ce qu'elle considérait comme une « foire aux vanités », elle affirmait que sa validation venait de son travail et de son public, pas d'un vote par ses pairs. C'était un pied-de-nez magistral à l'Académie, une façon de dire que l'institution pouvait bien l'adorer ou la détester, elle continuerait à jouer et à vivre selon ses propres règles. Cette indifférence aux honneurs n'a fait qu'augmenter le mythe qui l'entourait, transformant chaque absence en présence silencieuse mais écrasante. Elle dominait l'événement en n'y étant pas.
Howard Hughes, Spencer Tracy : les hommes qui ont marqué la légende
La vie amoureuse de Katharine Hepburn a été aussi tumultueuse et passionnée que ses rôles à l'écran. Elle n'a jamais cherché un mari pour la compléter, mais a choisi des hommes capables de rivaliser avec son intelligence et son énergie. Ses relations ne furent pas des liaisons passagères sans conséquence ; elles ont façonné sa filmographie, influencé ses choix de rôles et laissé des traces indélébiles dans l'histoire du cinéma. Deux hommes, en particulier, ont marqué sa vie de manière indélébile : Howard Hughes et Spencer Tracy.
Howard Hughes : trois ans avec le milliardaire excentrique
Avant Spencer Tracy, il y a eu Howard Hughes. Le milliardaire excentrique, passionné d'aviation et de cinéma, a croisé la route de Hepburn au début des années 1930, à un moment où elle était au sommet de sa gloire. Leur relation a duré trois ans, une liaison bruyante et passionnée qui a fait la une des tabloïds de l'époque. Hepburn était follement amoureuse de cet homme qui vivait sa vie avec la même fureur qu'elle la sienne. Dans ses mémoires, elle a avoué sans ambages : « J'ai été follement amoureuse de Howard Hughes ».
Une romance au cœur de la légende
Cette romance est d'ailleurs restée célèbre au point d'être portée à l'écran dans Aviator, le film biographique de Martin Scorsese sur la vie du magnat de l'aviation. Dans ce film, on la voit en train de jouer au tennis avec Hughes, nager dans ses piscines et défier sa folie. C'est une image d'une Hepburn jeune, sportive et insouciante, qui contraste avec l'image de la vieille dame sage qu'elle a donnée plus tard. Hughes, avec ses caprices, sa fortune illimitée et sa passion pour la vitesse, était le partenaire idéal pour l'actrice à ce moment-là, une aventure qui l'a probablement confortée dans l'idée qu'elle pouvait tout se permettre.
Cate Blanchett en Hepburn : quand le cinéma rend hommage au cinéma
L'incarnation de Katharine Hepburn par Cate Blanchett dans Aviator est un hommage fascinant, non seulement au talent de l'actrice australienne, mais aussi à l'aura intemporelle de Hepburn. Pour Cate Blanchett, le défi était immense : comment incarner une légende vivante, connue de tous, sans tomber dans la caricature ou l'imitation grossière ? L'actrice a refusé catégoriquement d'être une « pâle copie ». Elle a étudié intensément les films d'Hepburn, parcourant sa filmographie d'Indiscrétions à African Queen pour comprendre sa gestuelle et sa diction.
Capturer la jeunesse de la légende
Cependant, Blanchett ne cherchait pas à jouer la Hepburn âgée et sage que tout le monde connaît. Son travail consistait à retrouver « la Katharine jeune, celle d'avant Spencer Tracy ». C'est une nuance cruciale. Elle devait capturer cette énergie sauvage, cette insolence et cette arrogance charmante qui caractérisaient l'actrice dans les années 30, bien avant les drames et les deuils de sa vie ultérieure. La performance de Blanchett, couronnée par un Oscar, a réussi à faire revivre cet esprit rebelle, prouvant que le personnage public d'Hepburn était tout aussi complexe et fascinant que ses rôles de fiction.
Spencer Tracy : 25 ans d'amour et 9 films ensemble
Si Howard Hughes a été une aventure passionnée, Spencer Tracy a été le grand amour, la pierre angulaire de sa vie adulte. Leur relation a duré 25 ans, jusqu'à la mort de Tracy en 1967. C'était l'un des couples d'acteurs les plus célèbres d'Hollywood, mais aussi l'un des plus secrets. Tracy, catholique et marié, ne divorça jamais de sa femme, et Hepburn respecta ce choix, vivant dans l'ombre de cet homme qu'elle aimait plus que tout. Ensemble, ils ont tourné neuf films, formant à l'écran l'un des duos les plus électriques de l'histoire du cinéma.
Une complicité au-delà de l'écran
Leur alchimie dépassait le simple jeu d'acteur. Dans des films comme La Femme du jour ou Devine qui vient dîner, on sent une complicité tacite, une communication non verbale qui trahit leur intimité réelle. Tracy était l'un des seuls acteurs capables de tenir tête à Hepburn sur scène, de la renvoyer à ses propres contradictions avec justesse. Leur histoire d'amour, bien que non conventionnelle et souvent douloureuse, a résisté aux conventions rigides de leur époque. À la mort de Tracy, dévastée, elle prit en charge l'organisation de ses funérailles et veilla à ce que sa mémoire soit préservée, scellant leur lien pour l'éternité.
Pantalons, allure androgyne : l'icône mode qui ne cherchait pas à l'être
Au-delà de ses rôles, Katharine Hepburn a laissé une marque indélébile dans le monde de la mode, non pas en suivant les tendances, mais en les ignorant superbement. Son style vestimentaire est devenu légendaire précisément parce qu'il n'était pas une stratégie, mais l'extension directe de sa personnalité. Dans une époque où les femmes de cinéma étaient contraintes de porter des robes moulantes et des talons hauts pour paraître « féminines », elle a choisi le confort et la liberté, inventant un look androgyne qui est aujourd'hui considéré comme iconique.
L'uniforme Hepburn : quand le pantalon devient révolution
La silhouette signature de Katharine Hepburn est immédiatement reconnaissable : des pantalons larges, souvent à pinces, montés haut sur la taille, des chemises masculines boutonnées jusqu'en haut, des cardigans oversize et des chaussures plates. C'était une tenue de travail, pratique et confortable, qui permettait de bouger, de courir et de travailler sans entrave. À une époque où porter un pantalon en public pouvait encore être considéré comme un acte de provocation pour une femme, Hepburn en a fait son uniforme.
Une déclaration de guerre aux dictats de la mode
Ce choix n'était pas seulement esthétique, c'était une déclaration de guerre aux dictats de la mode féminine qui voulaient la femme corsetée et décorative. Elle affirmait que son corps appartenait à l'utilité et à son propre confort, pas au regard des autres. Ce style a influencé des générations de créateurs. De Yves Saint Laurent à la mode « garçonne » des années 20, en passant par le pouvoir dressing moderne, on retrouve l'empreinte de Hepburn. Elle a prouvé qu'on peut être élégante sans être fragile, chic sans être futile. Le pantalon, porté par elle, est devenu un symbole de libération féminine.
Être soi-même comme acte politique
L'attitude d'Hepburn vis-à-vis de la mode et de l'apparence relève de l'acte politique. Elle s'est coupé les cheveux court à une époque où les cheveux longs étaient la norme de la féminité. Elle ne portait presque pas de maquillage au quotidien, fuyait les bijoux clinquants et refusait les poses suggestives des photographes de studio. Être soi-même, pour une femme dans l'Amérique du XXe siècle, surtout dans le milieu vitriolique d'Hollywood, était un acte de résistance constant.
La beauté comme une arme, pas un décor
En refusant de se laisser objectiver, elle forçait les spectateurs et les critiques à la juger sur son talent et son intelligence, et non sur sa beauté conventionnelle. Bien sûr, elle était photogénique, avec ses pommettes saillantes et ses yeux perçants, mais elle utilisait cette beauté comme une arme, pas comme un décor. Son héritage mode réside dans cette idée radicale : le style doit servir la femme qui le porte, et non l'inverse. C'est une leçon que de nombreuses stars actuelles, de Kristen Stewart à Tilda Swinton, continuent de revendiquer.
Quand Hollywood s'est agenouillé devant celle qui n'y est jamais allée
Il existe une image frappante qui résume parfaitement la relation paradoxale entre Katharine Hepburn et l'institution qui a tenté de la célébrer. Imaginez la scène : le Dorothy Chandler Pavilion de Los Angeles, une soirée de cérémonie des Academy Awards, les projecteurs braqués sur une rangée de sièges vides. Les présentateurs s'approchent du micro pour annoncer le nom de la gagnante, l'ouvrent avec solennité, et prononcent « Katharine Hepburn ». L'assistance applaudit, les caméras balayent la salle à la recherche de la récipiendaire, mais celle-ci est introuvable. Pas de robe scintillante, pas de larmes de joie, pas de discours mal articulé par l'émotion. Juste une absence retentissante, un vide qui en dit plus long que n'importe quelle présence.
Une absence volontaire et calculée
Cette scène s'est reproduite à quatre reprises, un record absolu qui tient toujours. Quatre Oscars de la meilleure actrice, douze nominations au total, et pas une seule fois Hepburn n'a daigné faire le déplacement pour récupérer sa statuette en personne. Ce n'était pas de l'arrogance, ou du moins pas seulement. C'était une philosophie de vie, une ligne de conduite qu'elle a maintenue avec une obstination admirable. Elle considérait ces cérémonies comme des « foires aux vanités », des exercices d'autocélébration collective qui n'avaient rien à voir avec l'art du cinéma. Pour une femme qui avait grandi en entendant ses parents débattre de justice sociale et d'égalité à la table familiale, participer à un tel étalage de luxe et de superficialité était tout simplement inconcevable.
Un silence qui parle plus fort que les discours
Ce refus systématique de participer au rituel hollywoodien a paradoxalement renforcé la légende de Katharine Hepburn plutôt que de l'affaiblir. Dans un monde où les stars luttaient pour obtenir ne serait-ce qu'une seconde d'attention médiatique, elle a choisi l'absence comme forme de présence. Chaque fois que son nom était prononcé et qu'elle n'était pas là pour monter sur scène, elle occupait l'espace mental des spectateurs plus efficacement que si elle avait fait le voyage. Son silence devenait une déclaration, son absence une critique voilée de tout le cirque médiatique.
L'Académie finit par céder
Les organisateurs des Academy Awards ont fini par comprendre le message. Ils ont cessé d'espérer sa venue et ont adapté le protocole en conséquence. Lorsqu'elle a reçu son quatrième Oscar en 1981 pour La Maison du lac, c'est son ami et collaborateur de longue date qui est monté chercher la statuette à sa place. L'histoire ne dit pas si elle regardait la cérémonie depuis le confort de son domicile du Connecticut, mais il est probable qu'elle avait quelque chose de mieux à faire ce soir-là. Peut-être lisait-elle un bon livre, ou profitait-elle de l'air marin de sa maison d'Old Saybrook. Quoi qu'elle ait fait, c'était certainement plus intéressant pour elle que d'écouter des discours interminables sous les projecteurs.
Conclusion : « Miss Kate », l'héritage qui traverse les décennies
Katharine Hepburn s'est éteinte il y a maintenant plus de vingt ans, mais sa fantôme, ou plutôt son esprit, hante encore les corridors d'Hollywood et de la culture populaire. Elle n'est pas devenue une relique poussiéreuse d'un âge d'or révolu ; elle reste une présence vivante, une source d'inspiration constante qui dépasse le cadre du simple cinéma. De la Maison Blanche aux scènes de concert, de son Connecticut natal aux plateaux de tournage modernes, « Miss Kate » continue de régner, sans avoir besoin de faire surface.
THE KATE sur PBS : des concerts pour « les assez audacieux pour mériter un cocktail »
La preuve la plus tangible que l'esprit d'Hepburn est toujours aussi vibrant se trouve peut-être dans une série de concerts diffusée sur PBS, intitulée THE KATE. Cette émission ne se contente pas de porter son nom ; elle incarne son état d'esprit. La série invite des artistes de musique folk, americana et roots, sélectionnés non pas pour leur conformité, mais pour leur singularité et leur audace. La présentation de l'émission précise même que les musiciens invités sont tous des gens que « Katharine Hepburn aurait trouvés assez audacieux pour les inviter à prendre un cocktail ».
C'est un hommage magnifique à son goût pour la compagnie intellectuellement stimulante et son refus de l'ennui. En regardant ces artistes, comme The Wood Brothers ou Delbert McClinton, se produire sur scène, on peut presque imaginer Hepburn assise au premier rang, vêtue de son pantalon large, observant avec un regard perçant et un sourire en coin, approuvant le talent et la sincérité plutôt que le spectacle facile. La série THE KATE prouve que son héritage de rigueur et d'authenticité continue de guider la programmation culturelle américaine.
2003 : la Maison Blanche salue « un trésor artistique national »
À sa mort, le 29 juin 2003, l'hommage le plus formel est venu du plus haut sommet de l'État américain. Le président George W. Bush a publié un communiqué officiel pour saluer la mémoire de l'actrice, communiqué qui tranche singulièrement avec les déclarations habituelles de la politique. Le président a écrit : « Katharine Hepburn a enchanté le public avec son talent unique pendant plus de six décennies. Elle était connue pour son intelligence et son esprit et sera remembered comme l'un des trésors artistiques de la nation. »
Ce qualificatif de « trésor artistique national » scelle définitivement sa place dans l'histoire américaine, non pas comme une simple actrice de cinéma, mais comme une figure culturelle majeure au même titre que les grands écrivains ou musiciens. Ce qui est frappant, c'est que même l'establishment politique, souvent conservateur, a dû reconnaître la puissance de la femme indépendante qu'elle incarnait. L'intelligence et l'esprit, des vertus qu'elle a toujours portées en étendard, sont célébrés ici comme des vertus patriotiques.
Katharine Hepburn aura tout eu : une carrière six fois décennale, des amours légendaires, des records inégalés, et surtout, une liberté absolue. Née en 1907 dans une famille de progressistes du Connecticut, elle a pris les codes d'Hollywood pour les briser un par un, refusant d'être une starlette pour devenir une légende. Des comédies loufoques de Cukor aux drames historiques, de ses pantalons larges à son refus des cérémonies, elle a tracé son propre sillon. Aujourd'hui, via des performances comme celle de Cate Blanchett ou des programmes comme THE KATE, elle continue d'inspirer ceux qui osent être eux-mêmes, quel qu'en soit le prix.