Sorti le 15 avril 2026, le neuvième film d'Éric Toledano et Olivier Nakache est une comédie familiale située en 1985, vue par un adolescent de treize ans. Deux critiques, publiées à quelques jours d'intervalle, en tirent des lectures opposées - et c'est dans cet écart que le film devient intéressant.

Un foyer qu'on rend aimable
La critique du Monde part de ce qu'elle voit : un film "un peu moins drôle" que les précédents du tandem, mais où l'on retrouve les ingrédients habituels - une famille dysfonctionnelle, des frictions, une harmonie qui finit par triompher. Face aux éloges récoltés à sa sortie ("pépite", "bonbon", "puissant antidépresseur"), elle propose un second niveau de lecture : celui d'une banlieue des années 1980 où Blancs, Noirs, Juifs et Italiens vivaient ensemble, unanimes contre une "xénophobie vieille France" qui faisait figure de seul problème.

C'est là que la phrase reprise par beaucoup se glisse : "À une époque où le nombre d'actes antisémites est particulièrement élevé, c'est bien un foyer ostensiblement juif que ce film fait aimer pendant deux heures." Pour la critique, le titre fait le reste : la parenthèse enchantée - soirée de SOS Racisme sur la place de la Concorde, juin 1985, Téléphone qui rêve "d'un autre monde" - est bel et bien close : "juifs de France ont mangé leur pain blanc".
Autrement dit, la lecture flatteuse fait du film une démonstration : rendre une famille juive ordinaire sympathique, dans un cinéma grand public, n'est pas neutre en 2026.
Ce que le Rayon Vert refuse
Publiée le 19 avril, la critique du Rayon Vert accepte le même film et en tire une tout autre leçon. Elle y voit d'abord un "plaidoyer pro domo" : le cinéma de Nakache-Toledano, à ses yeux, ne cesse de prodiguer une bonne humeur au service des leçons de vie de ses auteurs.
Sur le fond, l'objection est précise. Le héros, Vincent, a un père venu du Maroc et une mère née en Algérie ; ces terres quittées ne sont dites qu'à demi, et le film, selon le Rayon Vert, laisse tomber "le pan secret des origines", judéo-arabes et judéo-berbères. Résultat : une filiation maghrébine masquée sous le nom juif. Une jeune fille emploie deux fois le mot "arabe" pour désigner Vincent, et ce détail ne change rien : la figure arabe est, pour cette critique, "l'étonnant très grand absent du film".

Détail révélateur à ses yeux : l'antiracisme festif du film se cristallise sur la fête SOS Racisme de 1985, tandis que les marches pour l'égalité de 1983 et 1984, qui les ont précédées, sont passées sous silence. La photo de Mitterrand et Kohl, tournée en gag homosexuel par le grand frère, revient en conclusion - effaçant, selon cette critique, ce que Douaumont 1984 avait de "plus jamais ça".
L'une juge le film à ce qu'il rend aimable ; l'autre, à ce qu'il rend invisible.
Le contexte dans lequel le film arrive
Il n'est pas anodin de sortir ce débat-là en 2026. Le SPCJ, qui assure en coopération avec les services de l'État le recensement des actes antisémites, en dénombre 1 320 en 2025, après 1 570 en 2024, soit environ 110 par mois et plus de 3,6 par jour. Les atteintes aux personnes représentent 67,4 % des faits, les violences physiques progressent (126 contre 106 l'année précédente), et les actes se répartissent sur 431 communes et 88 des 101 départements. Ces chiffres reposent sur des faits qualifiés - plaintes, mains courantes, saisines du parquet - et le SPCJ précise lui-même qu'ils restent en deçà de la réalité, en raison de la sous-déclaration. Le décompte n'est pas unique : d'autres bilans, relayés dans la presse, avancent pour 2025 le chiffre de 1 163 actes antisémites.
De son côté, le ministère de l'Intérieur a publié, fin mai 2026, un premier bilan national détaillé des actes antireligieux couvrant les faits recensés entre 2010 et 2025, concluant que ces actes "ont atteint un niveau particulièrement élevé". Le chiffre national qu'il donne pour 2025 est de 2 489 actes antireligieux - toutes religions confondues. Ce n'est donc pas la même mesure que le décompte du SPCJ, limité aux seuls actes antisémites : les deux décomptes ne portent pas sur le même objet et n'ont pas vocation à se concurrencer. Une nuance mérite d'être conservée : le ministère indique que ses données "ne constituent pas une statistique institutionnelle" et servent seulement à établir une tendance générale.
Ces chiffres n'expliquent pas un film ; ils éclairent seulement pourquoi deux critiques peuvent regarder la même scène et ne pas y entendre la même chose.
Ce qu'une comédie peut - et ne peut pas
Le courage du film, c'est de mettre au centre un foyer juif de banlieue sans en faire un objet d'étude, sans drame ni leçon : une famille bruyante, un adolescent qui drague mal, un frère qui plaisante sur Mitterrand et Kohl. En période de tensions, rendre une famille pareille ordinaire et attachante est un geste. Le Monde a raison de le lire ainsi.
La limite est celle qu'indique le Rayon Vert, et elle n'est pas un détail de puriste : un film qui célèbre le vivre-ensemble des années 1980 en escamotant les origines judéo-arabes et judéo-berbères de son héros, et en effaçant la figure arabe, raconte une histoire filtrée. La nostalgie peut être un écran.
Il serait injuste, en revanche, d'attendre d'une comédie familiale qu'elle règle la question de la représentation des Juifs et des Arabes au cinéma français. Elle ne le peut pas. Mais elle peut décider de ce qu'elle montre et de ce qu'elle tait - et ces choix-là se discutent, précisément parce que le film nous fait rire.
Reste le titre. Juste une illusion : la fête de 1985, ou l'idée qu'un film pourrait réparer, à lui seul, ce que les chiffres de 2025 mesurent. Ni l'une ni l'autre des deux critiques n'a entièrement tort.