Le 2 septembre 2026, la 83e Mostra de Venise s'ouvrira sur un film qui promet de faire trembler la Lagune. Danny Boyle, le réalisateur de Trainspotting et Slumdog Millionaire, y présentera « Ink », un biopic consacré à Rupert Murdoch et au rachat du tabloïd The Sun en 1969. Guy Pearce incarne le magnat australien de la presse, et le film est déjà donné favori pour le Lion d’or. C’est une première pour Boyle : aucun de ses longs métrages, pas même Steve Jobs en 2015 pourtant acclamé par la critique, n’avait eu l’honneur d’ouvrir le festival vénitien.

Le choix du festival envoie un signal fort au monde du cinéma et des médias. Alors que les questions de désinformation, de concentration des médias et d’ingérence politique dans les rédactions n’ont jamais été aussi brûlantes, « Ink » débarque comme un pavé dans la mare. Netflix, qui a acquis les droits pour les États-Unis et l’Amérique latine, mise sur un film qui ne laissera personne indifférent. La promesse est claire : plonger dans les coulisses d’un empire bâti sur le sensationnalisme, le sport et une ligne politique dure.
Guy Pearce en Rupert Murdoch : un défi d’acteur hors norme
Guy Pearce n’est pas un inconnu pour les cinéphiles. Révélé par Memento de Christopher Nolan, il a connu une résurrection critique retentissante avec The Brutalist en 2024. Mais incarner Rupert Murdoch est un défi d’une autre ampleur. L’homme d’affaires, né en Australie comme Pearce, est à la fois opaque et hyper-médiatique. Comment rendre crédible un personnage qui a façonné le paysage médiatique anglo-saxon sans tomber dans la caricature ?
Une transformation physique et psychologique
Le tournage a été tenu secret pendant des mois. Les premières images, dévoilées lors de l’annonce officielle, montrent un Pearce métamorphosé : le regard perçant, les cheveux grisonnants, une posture rigide qui trahit l’homme d’affaires calculateur. L’acteur a passé des heures à visionner des archives de Murdoch pour capter ses tics, sa manière de parler, cette façon qu’il a de sourire sans que ses yeux ne suivent. Un travail d’orfèvre qui promet une performance marquante.

Le poids du personnage historique
Murdoch est aujourd’hui considéré comme la 31e fortune des États-Unis selon Forbes, à la tête de News Corp qui possède The Times, le Wall Street Journal, le New York Post et Fox News. Incarner un tel personnage, c’est porter sur ses épaules des décennies de controverses, de succès et de scandales. Pearce a dû trouver l’équilibre entre le visionnaire et le prédateur, l’entrepreneur génial et l’homme sans scrupules.
Un Australien pour un Australien
Le choix d’un acteur australien n’est pas anodin. Murdoch est né à Melbourne, et Pearce partage avec lui cette origine commune. Mais au-delà de l’accent, c’est une certaine conception du monde des affaires que l’acteur devait incarner. Les deux hommes ont grandi dans un pays où la réussite individuelle est érigée en valeur suprême, où l’échec est une faute personnelle. Cette culture australienne du « self-made man » imprègne le personnage de Murdoch.
Jack O’Connell et Claire Foy : les piliers du récit
Autour de Pearce, un casting de premier choix donne de l’épaisseur au récit. Jack O’Connell, révélé par Skins, retrouve Danny Boyle après 28 ans plus tard. Il incarne Larry Lamb, le rédacteur en chef historique du Sun. Lamb est le bras armé de Murdoch, celui qui a su traduire la vision du patron en une formule éditoriale qui a pulvérisé tous les records de vente.
Jack O’Connell dans la peau de Larry Lamb
O’Connell, dont le jeu rugueux colle parfaitement au personnage, promet une interprétation aussi brute que fascinante. Lamb était un homme de terrain, un journaliste qui avait commencé au bas de l’échelle et qui connaissait les ressorts du tabloïd mieux que personne. C’est lui qui a imaginé la « Page Three », ces photos de mannequins dénudés qui ont fait la une du Sun pendant des décennies. Un personnage ambigu, à la fois génie du marketing et fossoyeur de la déontologie journalistique.

Claire Foy, la voix féminine dans un monde d’hommes
Claire Foy, elle, prête ses traits à Jules Davies, une figure souvent oubliée de l’histoire du tabloïd. L’actrice de The Crown apporte une gravité qui contraste avec l’énergie survoltée des autres personnages. Davies était une journaliste de terrain, une femme dans un monde d’hommes, et son rôle dans la machine Sun a été longtemps minimisé. Sa présence dans le film ajoute une perspective féminine nécessaire à un récit dominé par la testostérone des salles de rédaction des années 1970.
La dynamique du trio
Le film repose sur l’interaction entre ces trois personnages. Murdoch fournit la vision et l’argent. Lamb exécute sur le terrain, quitte à casser les codes. Davies observe, questionne, parfois résiste. Leur relation triangulaire est le moteur dramatique du film, chaque personnage représentant une facette différente du journalisme : le pouvoir, l’ambition et l’éthique.
1969, l’été du grand soir : comment Murdoch a racheté The Sun
L’année 1969. L’homme marche sur la Lune pour la première fois. Et Rupert Murdoch, 38 ans, débarque à Londres avec un plan en tête. Il rachète The Sun, un tabloïd en perte de vitesse, pour une somme modique. En quelques mois, il le transforme en journal le plus vendu du Royaume-Uni. Comment ? En appliquant une recette radicale qui va bouleverser le paysage médiatique britannique.
Le contexte d’un rachat historique
Le Sun était à l’origine un journal travailliste, fondé en 1964 pour concurrencer le Daily Mirror. Cinq ans plus tard, il était au bord de la faillite, avec des ventes en chute libre. Murdoch, qui possédait déjà des journaux en Australie, y a vu une opportunité. Il a racheté le titre pour 800 000 livres, une somme dérisoire, et a immédiatement mis en œuvre sa stratégie.

Le film « Ink » s’ouvre sur cet été décisif. Danny Boyle, avec sa caméra nerveuse et son montage syncopé, plonge le spectateur dans l’effervescence d’une rédaction en pleine mutation. Les machines à écrire claquent, les téléphones sonnent sans répit, les cendriers débordent. C’est l’âge d’or de la presse papier, mais aussi le début d’une ère où l’information devient un produit comme un autre.
« Sexe, sport et droite » : la formule qui a tout changé
La stratégie de Murdoch et Lamb tient en trois mots : sexe, sport, droite. Le Sun abandonne son soutien historique au Parti travailliste pour épouser une ligne ouvertement conservatrice. Les unes se couvrent de photos de mannequins dénudés et de gros titres chocs sur le football. Le mélange est détonant. Le tirage explose : de 850 000 exemplaires en 1969, le Sun passe à plus de 3,5 millions en quelques années.
Cette formule, que certains qualifient de génie marketing et d’autres de catastrophe déontologique, est au cœur du film. Danny Boyle ne juge pas, il montre. Il filme les réunions de rédaction comme des séances de brainstorming où chaque idée doit être plus provocante que la précédente. Le spectateur assiste, fasciné et horrifié, à la naissance d’un monstre médiatique qui influencera des générations de journalistes.
Larry Lamb, l’architecte du Sun
Larry Lamb est le véritable architecte du Sun. Murdoch fournit la vision et les moyens ; Lamb exécute sur le terrain. Le personnage, campé par Jack O’Connell, est un mélange de génie et de brutalité. Il sait flairer le scoop, comprendre ce que le public veut lire, et n’hésite pas à casser les codes déontologiques de l’époque pour y parvenir.
La pièce de théâtre originale de James Graham mettait particulièrement en avant le duo Murdoch/Lamb. Le film conserve cette dynamique, montrant comment les deux hommes se complètent et se défient mutuellement. Lamb est celui qui ose dire à Murdoch que son idée est mauvaise, mais aussi celui qui accepte de franchir les lignes rouges. Leur relation, faite de respect et de méfiance, est le moteur dramatique du film.
De la scène de l’Almeida Theatre à l’écran de Danny Boyle
« Ink » n’est pas un biopic sorti de nulle part. C’est l’adaptation de la pièce de théâtre éponyme de James Graham, créée en 2017 à l’Almeida Theatre de Londres. Le succès a été immédiat. La pièce, qui se déroule en huis clos dans les bureaux du Sun, a captivé le public londonien par son intensité dramatique et sa description sans concession des coulisses du journalisme.
James Graham, le dramaturge qui fascine les Anglo-Saxons
James Graham est l’un des dramaturges les plus respectés de sa génération. Ses pièces, comme This House sur la crise parlementaire britannique ou Labour of Love sur le Parti travailliste, sont des plongées acérées dans les arcanes du pouvoir. « Ink » est peut-être son œuvre la plus aboutie : un huis clos tendu qui explore les mécanismes de la manipulation médiatique sans jamais sombrer dans le manichéisme.
Graham a également signé le scénario du film, garantissant ainsi la fidélité à l’esprit de la pièce. Son écriture, précise et incisive, donne à chaque réplique un poids politique. Les dialogues sont ciselés, chaque mot compte. C’est cette densité textuelle qui a séduit Danny Boyle, habitué des scénarios solides.
Le passage à l’écran : du théâtre au cinéma
Danny Boyle, fasciné par le sujet, s’est emparé du projet avec l’ambition de lui donner une ampleur cinématographique. Là où la pièce se concentrait sur le dialogue et la tension entre les personnages, le film ouvre le champ visuel. Boyle peut filmer les rues de Londres en 1969, les rotatives qui tournent à plein régime, les kiosques à journaux où le Sun s’arrache.
Le passage à l’écran est une extension naturelle d’une œuvre qui n’a jamais cessé de questionner le pouvoir des mots. Boyle a conservé l’essence de la pièce tout en ajoutant des séquences visuelles qui renforcent le propos. Les scènes de rédaction sont filmées avec une énergie brute, tandis que les moments plus intimes entre les personnages sont traités avec une retenue qui rappelle le théâtre.
Pourquoi Studiocanal et Netflix se sont arraché le projet
Le montage financier d’« Ink » est aussi complexe que son sujet. Produit par Studiocanal, Media Res et House Productions, le projet a rapidement attiré les convoitises. Danny Boyle, attaché au projet depuis le début, a imposé sa vision : un film ambitieux, tourné en décors réels, avec un budget conséquent pour recréer le Londres des années 1970.
Netflix est entré dans la danse en juillet 2026, acquérant les droits pour les États-Unis et l’Amérique latine. Un accord stratégique : la plateforme mise sur un film à fort potentiel critique et public, tout en laissant Studiocanal gérer la distribution dans ses territoires historiques (Royaume-Uni, France, Allemagne, Pologne, Benelux, Australie, Nouvelle-Zélande). Ce partage des droits, rare pour un film de cette envergure, illustre les nouvelles logiques de pouvoir dans l’industrie du cinéma.
De l’Australie à la Maison Blanche : l’empire Murdoch décrypté
Rupert Murdoch n’est pas qu’un magnat de la presse. Il est l’architecte d’un empire qui s’étend des tabloïds britanniques aux chaînes d’information américaines, en passant par l’édition mondiale. News Corp, sa holding, possède The Times, le Wall Street Journal, le New York Post, Fox News, HarperCollins, et des dizaines d’autres titres. Une concentration de pouvoir médiatique sans équivalent dans le monde occidental.
Du Sun à Fox News : la machine à influencer
La méthode Murdoch est toujours la même, quel que soit le pays ou l’époque. Elle repose sur trois piliers : le sensationnalisme, une ligne politique clairement à droite, et une exploitation impitoyable des faiblesses des adversaires. Le Sun a inauguré cette recette au Royaume-Uni. Fox News l’a exportée aux États-Unis avec un succès fulgurant.

Le rachat du Times en 1981 a donné à Murdoch une respectabilité qu’il n’avait pas avec le Sun. Puis est venue la conquête de l’Amérique : d’abord le New York Post, puis la création de Fox News en 1996. Chaque acquisition, chaque lancement, suivait la même logique : prendre le pouls du public, lui donner ce qu’il veut entendre, et verrouiller le marché. Le film « Ink » montre les racines de cette stratégie, la mécanique qui s’est ensuite répétée à l’échelle mondiale.
Le scandale des écoutes : le cauchemar de l’empire
Entre 2006 et 2011, le phone hacking scandal a ébranlé l’empire Murdoch. Des journalistes du News of the World, un autre tabloïd du groupe, sont accusés d’avoir piraté les messageries téléphoniques de personnalités, de victimes de crimes, et même de soldats tués en Afghanistan. Le scandale est immense. Le News of the World ferme en 2011 après 168 ans d’existence. Plusieurs procès s’ensuivent, et Murdoch lui-même est contraint de témoigner devant une commission parlementaire.
Le film « Ink » ne traite pas directement de ce scandale, mais il en éclaire les racines. En montrant la culture du « tout pour le scoop » qui régnait au Sun dès 1969, Danny Boyle prépare le terrain. Le spectateur comprend que les dérives des années 2000 n’étaient pas un accident, mais la conséquence logique d’une philosophie éditoriale qui a toujours placé l’audience et le profit au-dessus de l’éthique.
Un biopic politique ou une critique du capitalisme médiatique ?
Danny Boyle et James Graham ont-ils voulu faire un film à charge ? La question divise. D’un côté, le portrait de Murdoch est nuancé : l’homme est présenté comme un visionnaire, un entrepreneur hors pair, capable de flairer les tendances avant tout le monde. De l’autre, les méthodes employées sont montrées sans fard : le mépris des règles, l’exploitation des faiblesses humaines, la transformation de l’information en marchandise.
Les critiques de la pièce originale avaient souligné cette ambivalence. Graham ne donne pas de leçon ; il expose les faits et laisse le public juger. Le film semble adopter la même approche. Mais dans le contexte actuel de défiance envers les médias et de concentration des pouvoirs, « Ink » prend inévitablement une dimension politique. Il interroge notre rapport à l’information et le rôle de ceux qui la contrôlent.
Le casse-tête des droits de diffusion : où voir « Ink » ?
Vous l’attendiez sur Netflix ? Pas si vite. « Ink » est un cas d’école des nouvelles guerres de distribution à l’ère du streaming. Netflix a acquis les droits pour les États-Unis et l’Amérique latine, mais pas pour la France. Studiocanal, qui produit le film, conserve la distribution dans ses territoires historiques. En France, le film sortira exclusivement au cinéma en 2027.
Netflix mise sur l’Amérique, Studiocanal garde l’Europe
L’accord conclu en juillet 2026 entre Netflix et Studiocanal est un modèle de diplomatie commerciale. Netflix paie cher pour avoir l’exclusivité sur le plus grand marché du monde, tout en sachant que le film sera exploité par un concurrent sur d’autres territoires. Studiocanal, de son côté, conserve le contrôle de la distribution en Europe, où le film pourra bénéficier d’une vraie carrière en salles.
Ce type d’accord est de plus en plus fréquent dans l’industrie. Les plateformes veulent des contenus exclusifs pour attirer et fidéliser les abonnés, mais les producteurs ne veulent pas abandonner les recettes des salles. « Ink » illustre parfaitement cette tension entre deux modèles économiques.
2027, une sortie au cinéma en France
Aucune date précise n’a été annoncée pour la France, mais l’année 2027 est confirmée. Le film sortira d’abord au cinéma, distribué par Studiocanal, avant une éventuelle vie en streaming sur une plateforme française. Cette stratégie permet au film de bénéficier d’un vrai parcours en salles, avec des avant-premières, des débats, et une couverture médiatique que le streaming ne peut pas offrir.
Pour les amateurs de cinéma politique, c’est une bonne nouvelle. « Ink » est un film qui mérite d’être vu sur grand écran, dans une salle obscure, pour en apprécier toute la puissance visuelle et dramatique. La sortie en salles permettra aussi de générer des discussions, des controverses, bref, de la vie intellectuelle autour du film.
Une guerre des plateformes jusqu’au tapis rouge
La répartition des droits complique la communication du film. À Venise, « Ink » sera présenté comme un film « Netflix » pour les journalistes américains, mais comme un film « Studiocanal » pour la presse européenne. Les deux logos apparaîtront sur les affiches, mais avec des mentions différentes selon les territoires.
Ce casse-tête logistique illustre les défis de la distribution à l’ère du streaming. Les festivals, qui étaient autrefois des vitrines pour les films indépendants, sont devenus des arènes où se jouent les guerres de pouvoir entre plateformes et studios traditionnels. « Ink » est un cas d’école de cette diplomatie des studios.
Conclusion
Avec « Ink », Danny Boyle signe un triple exploit. Le film est une entrée prestigieuse à Venise, une plongée historique dans le journalisme tabloïd, et un symbole des nouvelles guerres du streaming. Il retrace l’ascension d’un magnat de la presse tout en nous invitant à réfléchir à notre propre rapport à l’information. Le casting est remarquable, le sujet brûlant d’actualité, et la stratégie de distribution un reflet des mutations d’une industrie en pleine transformation. Que vous soyez passionné de cinéma, d’histoire ou simplement curieux de comprendre comment les médias façonnent notre monde, « Ink » s’annonce comme un film essentiel. Rendez-vous en 2027 dans les salles françaises.