Rose Byrne épuisée dans le film If I Had Legs I'd Kick You
Cinéma

If I Had Legs I'd Kick You : Rose Byrne ose jouer une mère qui ne veut plus l'être

Rose Byrne bouleverse dans ce drame A24 sur une mère au bord du burnout. Récompensée à la Berlinale, elle brise le tabou de la fatigue maternelle et du regret.

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Rose Byrne livre dans ce film psychologique produit par A24 la performance la plus bouleversante de sa carrière. À travers le portrait de Linda, une mère au bord de l'effondrement, la réalisatrice Mary Bronstein brise un tabou profond : celui de la fatigue maternelle et du regret silencieux que peu osent avouer. Ce drame amer, présenté à Sundance puis à la Berlinale 2025, a valu à son interprète l'Ours d'argent de la meilleure performance, un Golden Globe, et une nomination aux Oscars. Mais au-delà des récompenses, c'est un film qui dérange et réconforte à la fois — une immersion brute dans l'enfer quotidien d'une femme qui n'en peut plus, sans que jamais le jugement ne prenne le dessus. 

Affiche du film If I Had Legs I'd Kick You

Une mère qui avoue ne plus vouloir l'être : le scandale nécessaire

Le titre lui-même sonne comme une injure à l'encontre du destin — ou peut-être une promesse de violence refoulée, celle d'une femme qui n'a plus les moyens physiques ni émotionnels de frapper. Dans If I Had Legs I'd Kick You, Mary Bronstein s'attaque frontalement à l'un des interdits les plus tenaces de notre société : l'aveu par une mère qu'elle ne veut plus être mère. Pas qu'elle neaime pas son enfant, mais qu'elle ne peut plus. Qu'elle est épuisée, révoltée, en deuil de celle qu'elle était avant. C'est un scandale nécessaire que le film met en scène avec une honnêteté brutale, refusant toute sensiblerie ou pathos facile.

La parole de Rose Byrne elle-même résonne comme une confession inouïe. L'actrice australienne, mère de deux fils avec le comédien Bobby Cannavale, a déclaré lors de la promotion du film : « Avoir un bébé, c'est comme aller sur la lune, et personne ne vous le dit jamais. » Elle poursuit : « Il y a un deuil autour du fait de devenir mère, parce que vous perdez une partie de vous que vous ne retrouverez jamais, jamais, jamais, jamais, jamais. » Ces mots, répétés cinq fois comme une incantation douloureuse, disent tout ce que le film ose montrer sans le dire explicitement — cette perte identitaire irréversible que la société refuse de reconnaître.

« Tu perds une partie de toi que tu ne retrouveras jamais » : les mots bruts de Rose Byrne

Cette déclaration n'est pas une simple formule promotionnelle. Elle vient d'une femme qui connaît intimement ce que le film met en scène. Rose Byrne est mère dans la vie réelle, et son propos sur le « deuil de la maternité » fait écho à ce que des millions de femmes ressentent en silence. L'actrice a expliqué qu'on ne veut pas avoir l'air de ne pas aimer son enfant, mais que ce deuil existe et qu'il faudrait même le reconnaître collectivement. « C'est un avant et un après », a-t-elle souligné, marquant la rupture fondamentale que représente la maternité dans l'identité d'une femme.

Ce qui frappe dans les propos de Byrne, c'est l'absence de honte. Elle ose dire ce que beaucoup pensent tout bas, dans l'intimité de leurs nuits blanches. Ses confidences sur l'allaitement, qu'elle a trouvé « plus difficile encore que l'accouchement », renvoient directement aux séquences du film où Linda doit brancher sa fille sur une sonde gastrique chaque nuit — un acte médical technique, épuisant, qui transforme la chambre en hôpital et la mère en infirmière à domicile. Cette authenticité autobiographique imprègne chaque scène, chaque regard de l'actrice, comme si elle puisait dans sa propre expérience pour donner vie à Linda.

Pourquoi ce film fait mal : l'aveu interdit de la fatigue maternelle

Le génie du film tient dans ce paradoxe : Linda n'est ni une mauvaise mère ni une héroïne sacrificielle. Elle est simplement humaine, prise dans l'étau d'une situation qui la dépasse. Comme l'écrit Decider, « Linda n'est pas une bonne mère, mais elle n'est pas non plus une méchante. Avec style et cœur, Byrne et Bronstein s'attaquent avec détermination à un tabou de longue date : une mère qui ne veut plus être mère. » Cette nuance est cruciale. Le film refuse les catégories morales simplistes pour explorer la zone grise de l'épuisement parental.

Ce qui fait mal, c'est la reconnaissance. Chaque spectateur ou spectatrice ayant connu les nuits blanches, les crises d'un enfant malade, l'isolement face aux responsabilités, se verra dans Linda. Mais le film va plus loin : il valide ces sentiments de rejet, de fatigue, de colère qu'on ose rarement exprimer. Il dit que c'est normal de ressentir ça, que ça ne fait pas de vous un monstre. C'est une forme de réconfort paradoxal — celui de voir enfin représenté ce qu'on a vécu en cachette, honteusement, sans jamais pouvoir le mettre en mots. Pour celles et ceux qui cherchent des récits qui osent I had a dream, ce film offre une exploration tout aussi audacieuse des territoires intérieurs. 

Rose Byrne épuisée dans le film If I Had Legs I'd Kick You

Linda, psy-maman en déroute : plongée dans le chaos de Montauk

L'histoire de Linda se déploie comme une série de catastrophes en chaîne. Psychothérapeute de métier, elle exerce son activité depuis son domicile de Montauk, cette petite ville côtière du Long Island où les hivers sont brutaux et les étés peuplés de touristes new-yorkais. Sa fille souffre d'un trouble alimentaire pédiatrique sévère qui nécessite une alimentation par sonde gastrique chaque nuit. Le mari de Linda, Charles, est capitaine de navire et passe le plus clair de son temps en mer, laissant sa femme gérer seule cette charge médicale écrasante. Et comme si cela ne suffisait pas, le plafond de leur appartement s'effondre à cause d'une fuite d'eau, les obligeant à déménager en urgence dans un motel miteux.

Le synopsis pourrait ressembler à celui d'une comédie noire hollywoodienne classique — une mère débordée, un mari absent, des galères en cascade. Mais Mary Bronstein ne cherche jamais à faire rire aux dépens de son héroïne. Chaque obstacle, chaque contrariété s'accumule pour créer un portrait réaliste de l'épuisement parental dans ce qu'il a de plus physique, de plus viscéral. La caméra reste collée au visage de Rose Byrne, captant chaque ride de fatigue, chaque regard dans le vide, chaque souffle retenu.

Sonde gastrique, programme hospitalier de jour : le quotidien médical épuisant de Linda

Les scènes de soins médicaux sont parmi les plus difficiles à regarder du film. Chaque soir, Linda doit connecter sa fille à une pompe alimentaire qui fonctionne toute la nuit, diffusant un liquide nutritif directement dans son estomac. Le bruit constant de la machine empêche la mère de dormir, même quand elle réussit à s'allonger quelques minutes. Le jour, elle doit conduire sa fille à un programme hospitalier de jour, où les médecins surveillent son poids et sa prise alimentaire avec une rigueur qui frôle l'inhumanité.

Dans une séquence particulièrement tendue, la médecin responsable du programme — interprétée par Mary Bronstein elle-même — reproche à Linda de manquer des séances de thérapie familiale et menace de réévaluer le « niveau de soins » si l'enfant n'atteint pas ses objectifs de poids. Linda a l'impression d'être « programmée pour échouer », coincée entre les exigences médicales irréalistes et les limitations physiques de sa fille. Ces scènes disent tout le weight du système médical sur les épaules des parents d'enfants malades — une charge invisible que la société refuse de voir.

Nuits blanches au motel : vin, junk food et marijuana pour tenir debout

Privée de sommeil par le bruit de la pompe alimentaire, Linda finit par passer ses nuits dehors, dans le parking du motel. Elle boit du vin, fume de la marijuana, grignote de la malbouffe en écoutant de la musique sur des écouteurs — autant de mécanismes de survie que de refuges temporaires contre le chaos. Ces séquences nocturnes sont filmées comme une errance hallucinée, Linda flottant entre conscience et torpeur, spectre d'elle-même.

La réalisatrice ne juge jamais ces comportements d'auto-médication. Elle les montre comme ce qu'ils sont : des tentatives désespérées de s'accrocher à sa santé mentale quand tout s'effondre autour de soi. Linda erre dans les couloirs du motel, s'assoit sur le trottoir, regarde les étoiles sans les voir vraiment. C'est une figure maternelle en pleine décomposition, mais qui continue de fonctionner par pur automatisme — celle qui se lève chaque matin parce qu'elle n'a pas le choix.

Diana la réceptionniste acariâtre et James le voisin : rencontres improbables dans la déroute

Dans ce décorhostile, Linda croise quelques figures qui éclairent sa solitude. Diana, la réceptionniste du motel interprétée par Danielle Macdonald, est un personnage acariâtre dont les remarques piquantes font écho au manque d'empathie général que rencontre Linda. James, le voisin joué par A$AP Rocky, devient une présence ambiguë — à la fois témoin bienveillant et reflet des relations humaines fragiles qui se nouent dans les espaces transitoires. Conan O'Brien, dans un registre dramatique inattendu pour l'ancien roi du late-night américain, incarne un personnage énigmatique qui croise la route de Linda.

Ces rencontres ne sont jamais vraiment des rencontres. Linda est trop épuisée pour nouer des liens véritables, trop absorbée par sa survie immédiate pour voir ceux qui l'entourent comme autre chose que des obstacles ou des distractions passagères. Le film use de ces personnages secondaires comme de miroirs déformants, chacun reflétant une facette de l'isolement social de Linda. Ceux qui apprécient les séries télévisées trouvant grâce dans les récits choraux pourront penser à Tribute to FRIENDS — mais ici, point de groupe d'amis soudés, seulement des solitudes qui se frôlent sans se toucher.

Ce visage qu'on ne voit qu'à la fin : le pari visuel de Mary Bronstein

Le choix de réalisation le plus audacieux du film mérite qu'on s'y arrête longuement : pendant tout le récit, le visage et le nom de la fille de Linda ne sont jamais révélés. On entend sa voix, on devine sa silhouette, on voit ses jambes ou son dos — mais son visage reste hors champ jusqu'à la toute dernière scène. Cette décision formelle n'est pas un gimmick. Elle porte en elle la thèse profonde du film, sa vision de la maternité en crise.

Mary Bronstein a expliqué ce choix avec une simplicité désarmante : dès qu'on voit le visage d'un enfant, surtout malade, notre empathie va naturellement vers lui. La réalisatrice voulait que le spectateur reste avec Linda, que l'énergie émotionnelle du film ne soit pas détournée vers l'enfant. C'est un pari risqué — celui de placer une mère au centre absolu du récit, même quand elle a des comportements « inacceptables », même quand elle semble négliger sa fille pour fumer de la marijuana dans le parking.

Effacer l'enfant pour mieux montrer la mère : la thèse visuelle du film

Ce choix visuel dit quelque chose de profond sur la charge mentale maternelle. L'enfant, dans le film, n'existe que comme poids — poids médical avec sa sonde gastrique, poids logistique avec ses rendez-vous hospitaliers, poids émotionnel avec ses besoins constants. En refusant de montrer son visage, Bronstein refuse de laisser le spectateur s'attacher à elle comme à un personnage à part entière. La fille est une silhouette, une présence-absence qui structure le quotidien de Linda sans jamais devenir le sujet du film.

Cette décision a quelque chose de violent, et c'est précisément ce qui la rend puissante. Elle force le spectateur à ressentir ce que Linda ressent peut-être elle-même : la difficulté de voir l'enfant comme une personne quand on est englouti par les tâches qu'elle génère. Rose Byrne a d'ailleurs confié dans les interviews de promotion du film que ses propres enfants « perdaient parfois leur forme » à ses yeux dans les moments de fatigue extrême — qu'elle devait se rappeler que c'étaient « de petits êtres humains » et non des charges à gérer. Le film matérialise cette perte de perspective de manière radicale.

La révélation finale : quand le visage apparaît et change tout

La dernière scène du film accomplit ce que tout le récit préparait : on voit enfin le visage de la fille. Jouée par Delaney Quinn, l'enfant apparaît dans toute sa vulnérabilité, son regard croisant enfin celui du spectateur. C'est un moment de résolution émotionnelle intense, après plus d'une heure passée à ne voir de elle que des fragments. Le visage est là, innocent, dépendant — et soudain, toute la complexité de la relation mère-fille éclate.

On pourrait lire cette révélation comme une rédemption : Linda aurait enfin « retrouvé » sa fille, saurait la voir comme une personne. Mais le film est plus subtil que ça. La dernière image ne nie pas la difficulté, elle la contextualise. Oui, Linda a été une mère épuisée, parfois négligente, souvent à côté de la plaque. Oui, elle a eu besoin de fuir, de s'isoler, de s'anesthésier pour tenir. Mais la dernière scène rappelle que l'enfant existe aussi pour elle-même — que la relation maternelle, même dans ses pires moments, porte en elle la possibilité de la tendresse.

L'esthétique de l'anxiété : un film à voir comme une crise de panique

Le ton de If I Had Legs I'd Kick You est unique en son genre. Decider le décrit comme « anxiogène » et « drôle de manière sombre » — une combinaison qui pourrait sembler contradictoire si le film ne parvenait pas à naviguer entre ces deux registres avec une telle aisance. Mary Bronstein construit une expérience sensorielle de l'épuisement maternel, utilisant la mise en scène, le rythme et l'humour noir pour plonger le spectateur dans l'état mental de Linda.

Les critiques ont comparé le film à une « crise de panique » ou un « rêve fiévreux du stress parental ». Ce n'est pas un hasard si la réalisatrice a choisi de filmer en gros plans serrés sur le visage de Rose Byrne — la caméra du directeur de la photographie Christopher Messina explore littéralement les pores de l'actrice, nous obligeant à respirer le même air qu'elle. Cette proximité physique crée une tension permanente, celle de l'envahissement, de l'impossibilité de prendre du recul.

Rire jaune et tension permanente : l'humour comme mécanisme de survie

Le film navigue entre comédie noire et drame psychologique sans jamais choisir son camp. C'est peut-être là sa plus grande force. Linda a des moments d'humour involontaire, des répliques qui font rire malgré le drame — mais ce rire est toujours un peu jaune, un peu coupable. La réalisatrice ne cherche pas à nous faire oublier la gravité de la situation, elle nous montre comment l'humour peut être un mécanisme de survie, une valve de sécurité pour ne pas exploser.

Certaines séquences frôlent l'absurde, comme cette escalation avec un préposé au stationnement du centre médical qui devient un affrontement digne d'un western. Linda, épuisée, ne lâche rien — mais sa détermination a quelque chose de dérisoire, de pathétique, qui fait sourire tout en serrant le cœur. C'est tout le génie du film : nous faire ressentir l'absurdité de situations quotidiennes qui, vues de l'extérieur, pourraient sembler comiques, mais qui de l'intérieur sont épuisantes. Pour les amateurs de musiques qui savent capturer l'angoisse et la mélancolie, on pense à l'univers des Arctic Monkeys — mais ici, la bande originale sert l'immersion psychologique plutôt que les élans mélodiques.

Montauk en hiver : le décor hostile d'une mère en apnée

Le choix de Montauk n'est pas anodin. Cette station balnéaire du Long Island, célèbre pour ses plages estivales et ses homards, devient en hiver un lieu de désolation. Les rues sont vides, le vent souffle fort, les motels sont peuplés de résidents temporaires qui n'ont nulle part ailleurs où aller. Le film capture cette atmosphère hostile, ce décor qui participe à l'oppression sensorielle ressentie par Linda.

L'appartement inondé, le plafond effondré, le motel miteux — tous ces espaces parlent de la dégradation progressive de la vie de Linda. La réalisatrice utilise l'espace comme métaphore de l'état mental de son héroïne : plus les murs se resserrent, plus le plafond s'effondre, plus Linda perd pied. Le trou dans le plafond prend même des qualités quasi surnaturelles dans certaines séquences, comme si le chaos extérieur et intérieur fusionnaient. C'est un cinéma de l'ambiguïté et de la métaphore, où chaque élément visuel porte une charge symbolique sans jamais être explicité.

L'Ours d'argent et la course aux Oscars : la consécration de Rose Byrne

La reconnaissance critique de If I Had Legs I'd Kick You a été immédiate et impressionnante. Présenté en avant-première mondiale au Festival de Sundance le 24 janvier 2025, le film a ensuite été sélectionné en compétition officielle à la Berlinale, où Rose Byrne a remporté l'Ours d'argent de la meilleure performance — l'une des récompenses les plus prestigieuses du cinéma international. L'actrice a ensuite enchaîné avec un Golden Globe de la meilleure actrice dans une comédie ou une comédie musicale, puis une nomination aux Oscars dans la catégorie Meilleure actrice.

Ce palmarès n'est pas seulement une consécration personnelle pour Rose Byrne — il valide le projet audacieux de Mary Bronstein et le risque pris par A24 de produire un film aussi radical sur la maternité. Le cinéma américain grand public a rarement traité ce sujet avec une telle honnêteté, et les récompenses accumulées prouvent que le public et les critiques étaient prêts à accueillir ce discours.

De la comédie grand public au drame indie : la métamorphose d'une actrice

Rose Byrne était jusqu'ici surtout connue pour ses rôles dans des comédies populaires comme Bridesmaids, Neighbors ou la série Damages. Son passage du registre comique au drame psychologique le plus exigeant n'était pas évident — et c'est précisément ce qui rend sa performance si impressionnante. Dans If I Had Legs I'd Kick You, elle apparaît sans maquillage, les traits tirés, les yeux cernés — une femme dont le corps porte les stigmates de l'épuisement.

La critique de l'Associated Press parle d'un rôle qui donne à Byrne « l'occasion de montrer sa polyvalence et sa ténacité dans ce qui est sûrement le rôle dramatique le plus difficile de sa carrière ». L'actrice a d'ailleurs déclaré aux Spirit Awards 2026 que son personnage de Linda « ne pouvait exister que dans un film indépendant » — soulignant le lien entre la liberté créative du cinéma indépendant et la complexité du rôle. C'est une actrice qui a grandi, qui a pris des risques, et que les institutions reconnaissent enfin comme une artiste de premier plan. 

Rose Byrne avec l'Ours d'argent à la Berlinale

Harvard, Berlinale, Sundance : quand l'institution valide la prise de risque

En février 2026, Rose Byrne a été honorée comme « Woman of the Year » par la Hasty Pudding Theatricals de l'Université Harvard — une distinction qui a accueilli par le passé Meryl Streep, Julia Roberts ou Scarlett Johansson. L'institution a souligné que Byrne venait de remporter un Golden Globe et d'obtenir une nomination aux Oscars, justifiant ainsi ce tribute prestigieux. La parade traditionnelle dans les rues de Cambridge a rassemblé des dizaines de fans, dont une étudiante de Harvard qui a déclaré que le film était « anxiogène et le meilleur que j'aie vu de l'année ».

Cette validation institutionnelle multiple — festivals, récompenses, distinctions honorifiques — dit quelque chose de la réception du film. Les institutions culturelles américaines et internationales ont embrassé ce tabou de la maternité, reconnaissant dans le propos de Bronstein et la performance de Byrne quelque chose d'essentiel sur notre époque. Ce n'est plus un film « de niche » sur l'épuisement parental, c'est une œuvre qui parle à des millions de personnes et que les gardiens de la culture consacrent comme majeure.

17 ans après Yeast : Mary Bronstein, Conan O'Brien sérieux et le come-back indie

Le cinéma indépendant américain a ses légendes et ses come-backs. Mary Bronstein n'avait pas réalisé de long métrage depuis Yeast en 2008 — un film qui avait marqué les esprits par sa brutalité comique et son exploration des relations féminines toxiques. Dix-sept ans plus tard, elle revient avec une œuvre d'une maturité et d'une ambition évidentes, portée par le studio A24 et une distribution hétéroclite qui interpelle.

La présence de Conan O'Brien dans un registre sérieux est l'une des surprises du casting. L'ancien présentateur de late-night, connu pour son humour décalé et ses monologues absurdes, apparaît ici dans un rôle dramatique qui déroute. A$AP Rocky, le rappeur et compagnon de Rihanna, joue un voisin du motel — un choix qui pourrait sembler gimmick si le film ne prenait pas ses personnages au sérieux. Christian Slater incarne le mari absent, dont la voix au téléphone dit toute l'incompréhension masculine face à la charge mentale maternelle.

Quand le roi du late-night américain joue dramatique : la prise de risque casting

Le choix de Conan O'Brien pour un rôle dramatique n'était pas évident. Pourtant, sa présence fonctionne — précisément parce qu'elle déstabilise. On s'attend à ce qu'il fasse une blague, qu'il casse le ton sérieux du film, mais il reste dans le registre émotionnel exigé par la scène. C'est un pari osé de la part de Bronstein, et il paie : l'acteur apporte une qualité d'écoute et de présence qui enrichit le film sans le détourner.

A$AP Rocky, quant à lui, compose un personnage de voisin taciturne, une présence bienveillante mais à distance. Là encore, on pourrait craindre le stunt casting — mais le rappeur se fond dans le film, apportant sa propre texture à ce portrait de marginalité montaukaise. Ces choix de distribution reflètent une vision du cinéma indépendant où les acteurs de horizons différents se rencontrent pour servir une histoire commune, loin des logiques de star system hollywoodien.

A24 et le cinéma du tabou maternel : une nouvelle signature pour le studio

A24 s'est imposé ces dernières années comme le studio du cinéma américain audacieux, celui qui prend des risques là où les majors préféreraient jouer la sécurité. Avec des films comme Everything Everywhere All at Once, The Whale ou Nightbitch, la compagnie a exploré les recoins les plus sombres de l'expérience humaine — et la maternité en fait partie. If I Had Legs I'd Kick You s'inscrit dans cette lignée de cinéma féministe radical qui refuse les injonctions au bonheur maternel.

Le film prolonge une tradition initiée par des œuvres comme Nightbitch de Marielle Heller, où une mère se transforme littéralement en chien pour échapper aux contraintes de la maternité. Mais Bronstein va plus loin dans l'économie narrative — elle ne donne pas à Linda d'échappatoire fantastique, seulement la réalité crue de l'épuisement. Ce refus de l'allégorie facile donne au film sa puissance : on ne peut pas s'en sortir en disant que c'est « une métaphore », on doit faire face à ce qui est montré. Pour les lecteurs curieux de récits qui explorent les profondeurs de l'expérience intérieure, on pourra consulter I had a dream. Rencontre Inter Membres — une exploration collective tout aussi immersive.

Avant de découvrir le film, voici la bande-annonce officielle qui donne un aperçu de l'atmosphère unique de l'œuvre : 

Conclusion : Pourquoi ce film dérange et réconforte à la fois

If I Had Legs I'd Kick You n'est pas un film facile à voir. Il met mal à l'aise, il serre la gorge, il force à reconnaître des vérités qu'on préférerait ignorer. Mais c'est précisément cette honnêteté qui le rend si précieux. Pour la première fois peut-être, le cinéma américain ose dire que la maternité peut être un enfer — non pas parce que les enfants sont des monstres, mais parce que les conditions sociales qui entourent la parentalité sont inhumaines. Linda n'est pas une mauvaise mère ; elle est une mère dans un système qui ne soutient pas les mères.

Le film réconforte parce qu'il valide. Il dit aux parents épuisés : vous n'êtes pas seuls, et vous n'êtes pas des monstres. Il met des mots et des images sur une expérience universelle qu'on refuse de nommer. Rose Byrne, dans une performance d'une vérité bouleversante, incarne cette maternité imparfaite avec une vulnérabilité qui désarme. Mary Bronstein, avec une maîtrise formelle impressionnante, construit une œuvre qui restera comme l'un des documents les plus justes sur l'épuisement parental de notre époque.

Au-delà de la maternité, le film parle de l'expérience universelle de l'effondrement — ces moments où la vie nous écrase, où les obligations s'accumulent, où on ne voit plus comment tenir. Linda tient, malgré tout, malgré le trou dans son plafond et la sonde dans l'estomac de sa fille. Sa survie n'est pas héroïque, elle est mécanique — mais c'est peut-être ça, la leçon ultime du film : on continue, on respire, on pose un pied devant l'autre. Et parfois, voir quelqu'un d'autre vivre ça à l'écran, c'est assez pour se sentir un peu moins seul.

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Julien Cabot @cine-addict

Je regarde des films comme d'autres font du sport : intensément et quotidiennement. Toulousain de 28 ans, je travaille dans un cinéma d'art et essai la semaine, ce qui me permet de voir gratuitement à peu près tout ce qui sort. Mon appartement est tapissé d'affiches et mon disque dur externe contient 4 To de films classés par réalisateur. J'ai un superpouvoir agaçant : reconnaître n'importe quel film en moins de trois plans. Mon compte Letterboxd est une œuvre d'art en soi, avec des critiques de 2000 mots sur des nanars des années 80.

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