
Raconter l'histoire singulière du film Giorgino, son tournage, les conditions de sa réalisation et son terrible échec équivaut à entrer dans une période sombre, épaisse et douloureuse de la carrière artistique de Mme Gautier et L. B.
Dès le début des années 1980, L. B. a en tête le film Giorgino. Le projet est ambitieux. L. B. prend contact avec un producteur dès l'année 1987, mais rien n'aboutit. Giorgino ne se fera finalement qu'en 1993, alors que le duo artistique, arrivé au sommet de sa gloire, n'a plus rien à prouver.
Durant l'été 1989, L. B. finalise le scénario du film avec son compère Gilles Laurent. L'histoire a pour fond historique la Première Guerre mondiale et met en scène une romance glauque sur fond de thriller campagnard : Giorgio Volli, un médecin militaire gazé pendant la guerre, revient dans son village pour retrouver les orphelins dont il s'occupait avant son départ. Mais les enfants se sont mystérieusement noyés au cours d'une promenade avec l'étrange fille du médecin d'un village voisin, Catherine Degrâce. C'est Mme Gautier qui interprétera ce dernier rôle.
Budget et débuts du tournage du film
L. B. sait déjà que son film va coûter très cher. Le jeune homme est gérant de deux sociétés : Toutankhamon (1987) et Heathcliff (1988). Polygram France s'associe à Heathcliff, sur la base d'un partenariat à 68 %-32 %, pour une fourchette de coût de réalisation variant entre 8 et 12 millions d'euros (L. B. refusera toujours de communiquer des chiffres plus précis). Le Centre national du cinéma apporte également son aide.
La décision est prise de tourner en Tchécoslovaquie. Les décors sont construits en trois mois, de septembre à décembre 1992.
C'est Jeff Dahlgreen qui incarnera Giorgio. Étant donné la diversité du casting, le film se fera en anglais, défi supplémentaire.
Un tournage éprouvant dans le plus grand secret
L. B. est présent sur le lieu du tournage dès la fin de l'année 1992. Mme Gautier le rejoint rapidement. La star disparaît alors complètement des médias pendant quasiment deux ans. Elle s'acquitte néanmoins d'une prestation aux World Music Awards de Monte Carlo en 1993 où elle est récompensée pour ses ventes. Elle y interprète un de ses titres devant un parterre de stars, dont, ironie du sort, Michael Jackson. Le play-back est mauvais, et la chanteuse s'éclipse rapidement...
Le tournage de Giorgino, débuté en janvier 1993, dure cinq mois au total, dans le plus grand secret. Rien n'est facile : froids extrêmes (-20 °C), rapports tendus entre L. B. et Mme Gautier, histoire morbide et glauque.
Une postproduction marathon
Achevé au printemps 1993, le tournage fait ensuite place à la postproduction, exceptionnellement longue, puisqu'elle dure presque un an ! Ne laissant rien au hasard, L. B. compose la bande originale du film.
La sortie du film est initialement prévue pour le 24 août 1994 et des affiches publicitaires sont placardées dès le printemps : « Il est certaines histoires dont personne ne souhaite être le héros », souligne funestement la baseline. Après visionnage du film au mois de mai 1994, le distributeur AMLF le trouve trop long (plus de 4 heures) et demande à L. B. de l'amputer d'environ deux heures.
En attendant, la sortie est repoussée à octobre 1994, ce qui a pour résultat de faire augmenter la pression médiatique.

Mme Gautier et L. B. : un tandem sous tension
Au moment de la sortie du film, le tandem Mme Gautier/L. B. enchaîne également quelques apparitions télé. Dans l'image que renvoient les deux acolytes durant leur prestation, on ressent d'emblée un malaise : L. B. a l'air épuisé, un rien hagard, et Mme Gautier brisée, apeurée, comme si elle n'avait pas quitté la peau de son personnage et l'ambiance glauque du film. D'autres interviews sont données en l'absence du rôle principal Jeff Dahlgreen. Le malaise est une fois de plus perceptible.
Quand la sortie nationale du film a enfin lieu, le 5 octobre 1994, il est déjà trop tard, comme si Giorgino était fatalement voué au naufrage. D'emblée rebutée par la longueur et la noirceur de l'œuvre, la presse se déchaîne. Il faut aux spectateurs un certain courage pour affronter les trois heures du film et connaître le dénouement de l'histoire.

L'échec commercial retentissant de Giorgino
C'est fini pour Giorgino : 12 millions d'euros dépensés pour à peine 20 000 entrées dans toute la France.
En cette année 1994, les cinéphiles préféreront Pulp Fiction, Léon, Forrest Gump et surtout Quatre mariages et un enterrement.
L. B. est abattu et retire immédiatement au public toute chance de voir son œuvre dans le futur : il rachète les parts financières de Polygram, ce qui fait de lui le seul détenteur de son film, et s'oppose par la suite à toute diffusion publique. Mme Gautier, elle, quitte la France pour s'exiler en Californie, où elle habite depuis. Elle ne fera son retour artistique que trois ans plus tard...