Sam Rockwell en voyageur temporel dans le film de Gore Verbinski
Cinéma

Good Luck Have Fun Don't Die : le retour fracassant de Gore Verbinski explore l'apocalypse IA

Après dix ans d'absence, Gore Verbinski revient avec Good Luck Have Fun Don't Die, une satire indépendante portée par Sam Rockwell. Ce huis clos dans un diner de Los Angeles explore notre addiction aux écrans et l'apocalypse IA avec une absurde...

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Gore Verbinski, le visionnaire derrière Pirates des Caraïbes, The Ring et Rango, refait surface après dix ans d'absence avec une œuvre qui risque de surprendre plus d'un cinéphile. Son nouveau film, au titre aussi énigmatique que provocateur — Good Luck, Have Fun, Don't Die — s'attaque à l'une des angoisses les plus palpables de notre époque : l'intelligence artificielle et ce qu'elle signifie pour l'humanité. Porté par un Sam Rockwell en état de grâce, cette satire de science-fiction absurde nous plonge dans un diner de Los Angeles où se joue, en temps réel, le destin du monde. Verbinski signe ici un retour aux sources audacieux, loin des blockbusters hollywoodiens, mais avec toute sa verve stylistique intacte.

Le comeback surprenant d'un géant d'Hollywood

Il y a des noms qui évoquent instantanément une époque du cinéma. Gore Verbinski en fait incontestablement partie. Ce réalisateur américain, né dans le Tennessee mais élevé en Californie, a façonné une partie importante de l'imaginaire collectif du début du XXIe siècle. Avec la trilogie originale Pirates des Caraïbes, il a redéfini le film de pirates pour une nouvelle génération, mêlant humour décalé, effets spéciaux révolutionnaires et une esthétique visuelle flamboyante. Jack Sparrow, ce personnage iconique incarné par Johnny Depp, doit beaucoup à la vision débridée de Verbinski. 

Sam Rockwell en voyageur temporel dans le film de Gore Verbinski
Berlin Film Festival 2026 — User:Celestinesucess / CC BY-SA / (source)

Pourtant, après le triomphe commercial et critique de Rango en 2011 — ce western d'animation existentialiste qui restera comme l'un des films d'animation les plus audacieux de ces vingt dernières années — le réalisateur a progressivement disparu des radars. Ses projets suivants, Lone Ranger et A Cure for Wellness, ont rencontré des accueil mitigés, tant au niveau commercial que critique. Le premier, western tentaculaire aux allures de suite spirituelle de Pirates, a été un échec retentissant au box-office. Le second, thriller horrifique aux allures psychédéliques, a divisé la critique malgré une esthétique soignée.

Une décennie de silence créatif

Ce qui frappe avec ce retour, c'est précisément cette longue absence. Dix ans sans film, pour un réalisateur de cette stature, c'est une éternité dans l'industrie du cinéma. Verbinski ne s'est pas complètement effacé — il a développé plusieurs projets restés sans suite, dont une adaptation du jeu vidéo BioShock finalement abandonnée — mais sa voix singulière manquait à l'écran.

Cette période de retrait n'était probablement pas qu'une simple pause créative. L'échec commercial de Lone Ranger, en particulier, a dû laisser des traces. Dans un Hollywood de plus en plus dominé par les franchises et les suites sécurisées, Verbinski a toujours été un auteur difficile à cataloguer. Ses films, même les plus commerciaux, portent une griffe visuelle et narrative distinctive qui ne se plie pas facilement aux exigences des studios.

Un retour en mode indépendant

Ce qui rend ce comeback particulièrement intéressant, c'est le format choisi. Fini les budgets à trois chiffres, les effets spéciaux à outrance et les contraintes des grandes franchises. Pour Good Luck, Have Fun, Don't Die, Verbinski a opté pour une production indépendante au budget modeste. Le réalisateur a lui-même « bricolé » le financement, selon les termes employés par les critiques ayant eu accès au film, assemblant les ressources nécessaires pour mener à bien cette vision personnelle.

Cette liberté retrouvée se ressent à l'écran. Le film ne cherche pas à impressionner par son échelle, mais par ses idées et sa réalisation précise. Verbinski y retrouve ce qui faisait la force de ses premiers travaux : une inventivité narrative et visuelle qui n'a pas besoin de centaines de millions de dollars pour s'exprimer. C'est un retour aux sources, en quelque sorte, vers le cinéma plus modeste mais non moins ambitieux qui a marqué ses débuts avec Mouse Hunt ou The Ring.

L'intrigue déjantée de Good Luck Have Fun Don't Die

Alors, de quoi parle exactement ce film au titre mystérieux ? Rassurons-nous tout de suite : le titre n'est pas qu'une formule ésotérique. « GLHF » — pour « Good Luck, Have Fun » — est une expression bien connue des gamers, lancée en début de partie comme un signe de sportsmanship avant l'affrontement. Le « Don't Die » qui s'y ajoute transforme cette salutation rituelle en avertissement lugubre.

Le scénario, écrit par Matthew Robinson, nous transporte dans un diner banal de Los Angeles, le Norm's sur La Cienega. Un cadre ordinaire, presque banal, où les clients sirotent leur café et attaquent leurs omelettes sans se douter que l'apocalypse se prépare. C'est alors qu'un homme étrange fait irruption. Barbu, le crâne entouré d'un réseau de fils électriques et une bombe attachée sous un imperméable transparent, il déclare venir du futur avec un message alarmant : « Tout cela va horriblement mal se terminer. » 

Le diner Norm's à Los Angeles, décor principal du film
r/LosAngeles - Norms on La Cienega. My favorite diner in LA 📸 🏙️ — (source)

Un prophète venu du futur

Ce mystérieux personnage, joué par un Sam Rockwell visiblement à l'aise dans ce rôle de prophète apocalyptique, est en mission. Il est venu recruter des volontaires pour la résistance. Dans son futur, les humains ont cessé de participer à la vie. « Tout a commencé avec le temps passé sur le téléphone le matin », explique-t-il, décrivant une dystopie terriblement plausible où l'humanité s'est progressivement déconnectée de la réalité.

Ce qui rend ce personnage particulièrement fascinant, c'est qu'il a déjà vécu cette scène. 117 fois, pour être précis. Comme dans un jeu vidéo où l'on recommence indéfiniment le même niveau, notre voyageur temporel a répété cette conversation des dizaines de fois, affinant son discours mais accumulant aussi une fatigue existentielle palpable. Rockwell incarne cette lassitude avec une justesse remarquable, évoquant un acteur qui jouerait la même scène depuis l'éternité.

Une course contre la montre

Le film se déroule principalement dans ce quartier restreint de West Hollywood, transformant quelques pâtés de maisons anonymes en champ de bataille pour le destin de l'humanité. Ce choix de confinement géographique rappelle certaines œuvres de théâtre ou des films à huis clos, où l'espace limité accentue la tension dramatique.

La montre du voyageur affiche un compte à rebours inquiétant. Une attaque imminente menace le diner, et le temps presse pour convaincre les sceptiques clients de se joindre à la cause. Cette urgence narrative crée une tension permanente, même dans les moments d'humour absurde qui jalonnent le film. Le diner Norm's, qui pourrait sembler être le lieu le moins probable pour décider du sort du monde, devient ainsi le théâtre d'un affrontement cosmique.

Une distribution éclectique au service d'une vision singulière

Autour de Sam Rockwell, Verbinski a rassemblé un ensemble d'acteurs talentueux qui semblent avoir répondu présents pour l'aventure plutôt que pour le chèque. Juno Temple, révélée dans la série Ted Lasso et vue récemment dans Venom: Let There Be Carnage, apporte une énergie fragile mais déterminée. Zazie Beetz, l'actrice aux multiples facettes vue dans Atlanta et Joker, complète ce trio de résistance improvisée.

Sam Rockwell en homme du futur

Le choix de Sam Rockwell pour le rôle principal n'est pas anodin. L'acteur, oscarisé pour son rôle dans Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance, possède cette capacité unique à mélanger comédie et drame, absurdité et émotion profonde. Son visage expressif, capable de passer de la panique à l'humour en une fraction de seconde, sied parfaitement au ton décalé du film.

Sa performance évoque irrésistiblement les personnages de prophètes marginaux du cinéma de Terry Gilliam, particulièrement The Fisher King. Ce n'est probablement pas un hasard : Verbinski a toujours affiché son admiration pour le cinéaste britannique et son univers visuel foisonnant. Rockwell incarne ce type de personnage à la fois ridicule et profondément touchant, un clochard de l'espace-temps porteur d'une vérité que personne ne veut entendre. Son personnage ressemble à s'y méprendre à un prophète clochard tout droit sorti de l'imaginaire gilliamien, mais technologiquement augmenté.

Un collectif hétéroclite face à l'apocalypse

Juno Temple dans une scène du film GLHF DND
Italy, Sicily, Agrigento, Valley of the Temples, Temple of Juno Lacinia — Berthold Werner / CC BY-SA 4.0 / (source)

La force du film réside aussi dans la dynamique de groupe qui se crée progressivement. Ces personnages ordinaires, tirés de leur routine tranquille pour se retrouver propulsés au cœur d'une guerre pour l'humanité, représentent un microcosme de la société contemporaine. Certains nient la réalité, d'autres paniquent, quelques-uns trouvent un courage insoupçonné.

Cette galerie de personnages permet à Verbinski d'explorer différentes réactions face à l'absurdité de la situation, créant des moments de comédie pure au milieu de l'angoisse existentielle. C'est une signature du réalisateur : même dans ses œuvres les plus sombres, il trouve toujours des instants d'humour décalé qui rendent l'ensemble plus humain. Le groupe hétéroclite qui se forme pour combattre cette apocalypse IA imminente reflète parfaitement la capacité du film à marier le cosmique et le banal.

L'apocalypse IA comme miroir de nos angoisses contemporaines

L'intelligence artificielle est devenue le nouveau monstre du cinéma contemporain. De Her à Ex Machina, en passant par M3GAN et The Creator, les cinéastes s'emparent de cette thématique pour explorer nos peurs les plus profondes. Ce qui distingue l'approche de Verbinski, c'est son angle résolument satirique et absurdiste.

Le film ne cherche pas à nous effrayer avec des robots tueurs ou des intelligences malveillantes au design effrayant. L'ennemi ici est plus subtil : c'est notre propre déconnexion progressive de la réalité. Le voyageur temporel explique que tout a commencé avec ces moments passés sur nos téléphones le matin, ces petites habitudes anodines qui, accumulées, ont fini par nous déshumaniser.

Une critique de notre addiction aux écrans

Cette vision résonne particulièrement avec les préoccupations actuelles autour de l'addiction aux écrans et des réseaux sociaux. Des documentaires comme The Social Dilemma ont popularisé l'idée que ces technologies, conçues pour nous connecter, finissent par nous isoler. Verbinski pousse cette idée jusqu'à son paroxysme dystopique : un futur où les humains ne participent plus à la vie.

Le réalisateur évite le piège du moralisme facile. Son film ne nous sermonne pas sur les dangers de nos smartphones. Il utilise plutôt ce contexte pour créer une satire grinçante, où l'absurdité de la situation reflète l'absurdité de notre rapport contemporain à la technologie. Les moments de comédie naissent de ce décalage entre l'enjeu cosmique et les préoccupations triviales des personnages.

Le game over comme métaphore existentielle

Le titre du film, avec sa référence explicite à la culture gaming, n'est pas qu'un clin d'œil commercial. Il structure toute la narratologie de l'œuvre. Ce voyageur temporel qui a vécu 117 fois la même scène fonctionne comme un joueur coincé sur un niveau impossible. Chaque échec lui permet d'apprendre, d'affiner sa stratégie, mais aussi de s'épuiser un peu plus.

Cette structure narrative rappelle le film Edge of Tomorrow ou le légendaire Un jour sans fin, où le héros revit indéfiniment la même journée jusqu'à en maîtriser chaque instant. Mais contrairement à ces œuvres où le héros finit par triompher, Good Luck, Have Fun, Don't Die semble s'intéresser davantage à l'épuisement psychologique de cette boucle qu'à sa résolution triomphale. Le personnage de Rockwell ressemble davantage à un acteur qui jouerait la même scène depuis une éternité, épuisé par ces répétitions infinies.

La patte visuelle de Gore Verbinski intacte

Malgré un budget réduit, Verbinski n'a rien perdu de sa maestria visuelle. Les critiques ayant vu le film soulignent son « sens du détail luxueux » et son « déluge de références cinématographiques ». C'est une caractéristique constante de son œuvre : même dans les productions les plus modestes, il soigne chaque plan comme une peinture.

Le film regorge probablement de clins d'œil cinéphiles, ces petites références visuelles qui font le bonheur des amateurs de cinéma. Verbinski est un réalisateur qui aime jouer avec l'histoire de son médium, recyclant et réinterprétant les codes des genres qu'il explore. Cette approche était évidente dans Rango, véritable déclaration d'amour au western et au cinéma de genre en général.

Un diner comme microcosme du monde

Le choix du diner comme décor principal n'est pas anodin. Ce lieu mythique du cinéma américain, de Pulp Fiction à Mulholland Drive, en passant par les films noirs classiques, représente un espace liminal où toutes les classes sociales se croisent. C'est un lieu de passage, de rencontres improbables, de conversations existentialistes au comptoir.

Verbinski utilise cet espace confiné pour créer une atmosphère de huis clos, où la tension monte progressivement. Les détails du décor — les banquettes usées, le néon clignotant, les serveuses blasées — ancrent le film dans une réalité familière, rendant l'irruption de l'extraordinaire d'autant plus perturbante. Le manque d'échelle devient alors une force narrative, transformant ce lieu ordinaire en champ de bataille pour le destin de l'humanité.

L'absence d'échelle comme contrainte créative

Les critiques notent que le manque de moyens se fait sentir dans les moments culminants du film. Mais loin d'être un handicap, cette contrainte semble avoir stimulé la créativité de Verbinski. Obligé de faire sans les effets spectaculaires d'un blockbuster, il concentre son énergie sur les personnages, les dialogues et l'atmosphère.

C'est une leçon que de nombreux cinéastes pourraient méditer : l'imagination et l'inventivité ne sont pas proportionnelles au budget. Certains des films les plus mémorables de l'histoire du cinéma ont été réalisés avec des moyens dérisoires. Verbinski, en revenant à cette forme de production plus modeste, redécouvre peut-être les joies d'un cinéma où chaque dollar compte et où l'invention visuelle prime sur la puissance technologique.

Une réflexion sur la participation à la vie

Le message du voyageur temporel — « les gens ont cessé de participer à la vie » — résonne comme une interrogation profonde sur notre époque. Qu'est-ce que participer à la vie ? Est-ce simplement être physiquement présent, ou cela implique-t-il une forme d'engagement émotionnel et intellectuel avec le monde qui nous entoure ?

L'automatisation de l'existence

Verbinski pointe du doigt une tendance contemporaine inquiétante : l'automatisation croissante de nos existences. Nous nous levons, consultons nos téléphones, traversons nos journées en mode pilote, retournons nous coucher. Les interactions humaines authentiques se raréfient, remplacées par des échanges médiatisés par des écrans.

Cette critique n'est pas nouvelle, mais le film lui donne une dimension littéralement apocalyptique. L'intelligence artificielle, dans cette vision, n'est pas un ennemi extérieur qui nous attaque, mais le résultat ultime de notre propre déconnexion. Nous avons créé les conditions de notre propre obsolescence en nous dérobant progressivement de l'expérience directe du monde.

La résistance comme acte de présence

Les personnages recrutés par le voyageur temporel représentent différentes façons de « participer à la vie ». Certains sont profondément enracinés dans leur quotidien, d'autres flottent en périphérie de l'existence. Le film explore ce qui les pousse à s'engager, à risquer leur vie pour un futur qu'ils ne connaissent pas.

Cette question de l'engagement, de la participation active plutôt que de la consommation passive, est au cœur du propos du film. Dans un monde où tout nous pousse à la passivité, choisir d'agir devient un acte de résistance radical. C'est peut-être le message le plus profond de ce film apparemment absurde : la véritable lutte contre l'IA ne se mène pas avec des armes, mais avec notre capacité à rester présents et connectés les uns aux autres.

Quand la science-fiction rencontre le quotidien

L'une des forces de Good Luck, Have Fun, Don't Die réside dans son mariage entre le cosmique et le banal. Verbinski comprend que les meilleures histoires de science-fiction sont celles qui ancrent leurs concepts les plus fous dans des réalités parfaitement reconnaissables. Le diner Norm's, avec sa clientèle de tous les jours, devient ainsi le théâtre d'un affrontement pour le destin de l'humanité.

Cette approche rappelle le travail des Daniels dans Everything Everywhere All at Once, ce film qui réussissait le tour de force de mêler des préoccupations familiales ordinaires avec des concepts de multivers délirants. Verbinski opère dans un registre similaire, bien que son film soit davantage ancré dans la satire sociale que dans l'exploration philosophique.

L'urgence de l'imagination face à l'IA

Plusieurs critiques et créateurs ont argué que face à l'avènement de l'intelligence artificielle, les conteurs devaient devenir plus étranges, plus imaginatifs, plus profondément humains. C'est dans cet esprit que s'inscrit Good Luck, Have Fun, Don't Die. Le film embrasse pleinement cette nécessité de « weirdness », cette obligation de dérouter pour mieux révéler des vérités sur notre condition.

L'originalité du film ne réside pas seulement dans son concept, mais dans sa tonalité particulière. Verbinski crée une œuvre qui est à la fois étrange, sombre et ridiculement plausible. Cette combinaison paradoxale donne au film une résonance particulière avec nos angoisses contemporaines, rendant son univers dystopique terriblement crédible.

La modestie comme force narrative

Contrairement à beaucoup de films de science-fiction contemporains qui cherchent à épater par leurs effets spéciaux, Good Luck, Have Fun, Don't Die mise sur l'intelligence de son scénario et la qualité de son interprétation. Cette modestie apparente est en réalité une force : elle permet au film de rester centré sur ce qui compte vraiment — les personnages et leurs relations.

Le scénario de Matthew Robinson, bien que parfois inégal dans sa deuxième moitié selon certains critiques, propose suffisamment d'idées originales pour maintenir l'intérêt du spectateur. La durée du film, jugée excessive par certains, est compensée par le charme délirant avec lequel Verbinski aborde les angoisses contemporaines, créant une œuvre qui reste engageante malgré ses quelques longueurs.

Un film qui s'inscrit dans une tradition satirique

Good Luck, Have Fun, Don't Die s'inscrit dans une longue tradition de films utilisant l'absurde et la science-fiction pour critiquer la société contemporaine. De Docteur Folamour à Don't Look Up, en passant par les œuvres de Charlie Kaufman, le cinéma a souvent utilisé le prisme du grotesque pour révéler des vérités inconfortables.

Verbinski s'inscrit dans cette lignée avec son propre vocabulaire visuel. Son absurde n'est jamais gratuit ; il sert un propos précis sur notre rapport à la technologie et à l'humanité. Les moments de comédie les plus délirants contiennent en germe les observations les plus acérées sur notre époque, transformant le rire en réflexion.

L'héritage de la satire cinématographique

Le film évoque par moments l'esprit de grands satiristes du cinéma américain. On pense aux frères Coen et leur amour des personnages marginaux perdus dans des situations absurdes. On pense aussi à Paul Thomas Anderson et sa capacité à créer des univers fermés où se joue le destin de ses personnages.

Mais Verbinski apporte sa propre sensibilité, mélange d'humour potache et de mélancolie profonde. Ses films, même les plus commerciaux, ont toujours contenu cette dualité : le rire n'est jamais loin des larmes, le grotesque voisin avec le sublime. Good Luck, Have Fun, Don't Die semble poursuivre cette exploration avec une conviction renouvelée.

Ce que ce retour nous apprend sur l'état du cinéma

Le parcours de Verbinski ces dernières années — les échecs commerciaux, la mise en retrait, ce retour en indépendant — dit quelque chose de plus large sur l'état du cinéma contemporain. Dans un univers dominé par les franchises et les suites sécurisées, les auteurs originaux ont du mal à trouver leur place.

Pourtant, c'est peut-être dans cette marge que se trouve l'invention la plus intéressante. Des films comme Everything Everywhere All at Once ont prouvé que le public est prêt à embrasser des œuvres décalées, pourvu qu'elles proposent une vision singulière. Verbinski, avec ce retour modeste mais ambitieux, s'inscrit dans cette mouvance qui prouve que le cinéma d'auteur peut encore trouver son public.

L'importance des voix singulières

Le cinéma a besoin de voix comme celle de Verbinski — des réalisateurs capables de mêler spectacle et substance, divertissement et réflexion. Ses meilleurs films, de The Ring à Rango en passant par le premier Pirates des Caraïbes, ont cette capacité à être à la fois populaires et personnels.

Ce retour, même s'il se fait sur un format plus modeste, est une excellente nouvelle pour les amateurs de cinéma d'auteur. Il prouve qu'il est possible de continuer à créer en dehors des sentiers battus, de refuser les facilités du blockbuster pour explorer des territoires plus risqués mais potentiellement plus gratifiants artistiquement.

Le diner comme refuge existentiel

Le choix du diner comme lieu central du film prend une résonance particulière dans notre époque de crise économique et de déconnexion sociale. Ces établissements, longtemps considérés comme des piliers de la vie communautaire américaine, représentent un des derniers espaces où des inconnus peuvent se croiser et interagir sans médiation technologique.

Dans le film de Verbinski, le diner devient bien plus qu'un simple décor : c'est un microcosme de la société, un lieu où se croisent des destins ordinaires qui se retrouvent soudainement confrontés à l'extraordinaire. Cette mise en abyme reflète parfaitement le propos du film sur la participation à la vie et la connexion humaine authentique, transformant ce lieu banal en espace de résistance existentielle.

Conclusion

Gore Verbinski revient donc avec un film qui ressemble à un manifeste créatif. En choisissant de travailler avec un budget modeste sur un projet personnel, il redécouvre les joies du cinéma pur, libéré des contraintes commerciales des studios majeurs. Good Luck, Have Fun, Don't Die s'annonce comme une œuvre fascinante, mêlant satire sociale, réflexion existentialiste et humour absurde. Sam Rockwell, entouré d'une distribution de choix, incarne ce prophète fatigué qui nous met en garde contre notre propre déconnexion. Le message du film — participer à la vie avant qu'il ne soit trop tard — résonne avec une actualité brûlante. Le film, distribué par Briarcliff Entertainment, débarque dans les salles américaines en 2026. Espérons que ce retour marque le début d'une nouvelle phase prolifique pour l'un des cinéastes les plus singuliers de sa génération.

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Marie Barbot @screen-addict

Étudiante en histoire de l'art à Aix-en-Provence, je vois des connexions partout. Entre un tableau de la Renaissance et un clip de Beyoncé. Entre un film de Kubrick et une pub pour du parfum. La culture, pour moi, c'est un tout – pas des cases séparées. J'écris pour ceux qui pensent que « l'art, c'est pas pour moi » et qui se trompent. Tout le monde peut kiffer un musée si on lui explique bien.

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