Depuis le mercredi 4 novembre, Godzilla Minus Zero est à l'affiche en France, en VF et en VOSTFR, IMAX compris. Le film est sorti la veille au Japon : 910 millions de yens et plus de 590 000 entrées en une seule journée, le 3 novembre, selon le décompte de Kōgyō Tsūshinsha cité par Tōhō. Ce résultat est présenté comme le meilleur premier jour jamais enregistré dans l'archipel pour un film en prises de vues réelles, production japonaise ou étrangère. Pour un monstre né en 1954, fort de soixante-douze ans de carrière et d'un trente-neuvième film, l'entrée en matière a de l'allure.

Il faut cependant lire le chiffre avec précision, car il circule sous des formes approximatives.
Ce que dit exactement le record japonais
Trois éléments bornent la portée des 910 millions de yens.
D'abord, c'est un jour, pas un week-end. Certains relais présentent la performance comme un record de week-end d'ouverture ; le relevé porte sur la seule journée du mardi 3 novembre. Or ce mardi était férié au Japon - le jour de la Culture - et il correspond au "Godzilla Day", date anniversaire de la sortie du premier film en 1954. Une sortie un jour férié, sur une date que la base de fans s'est appropriée depuis des années, relève autant de l'opération marketing que du signal de demande.
Ensuite, la comparaison exclut l'animation. Tōhō précise que le record couvre les films en prises de vues réelles, américains compris, mais pas les films animés, qui dominent largement le box-office japonais. Le chiffre est donc exact dans son périmètre, et ce périmètre est plus étroit qu'il n'y paraît.
Enfin, le studio ne dit pas quel film détenait le record précédent. Impossible, donc, de mesurer l'écart réel avec les références passées.
Reste un ordre de grandeur parlant : certains relais évoquent un premier jour supérieur de plus de 200 % au week-end d'ouverture de Godzilla Minus One, et une trajectoire possible vers les 10 milliards de yens. Ce sont des projections, pas des résultats. Le premier week-end complet, les 7 et 8 novembre, dira si le lancement tient sans jour férié pour le porter.
Minus One avait mis des mois, Minus Zero met un jour
Le changement le plus tangible ne se lit pas dans les yens : il est dans le calendrier français.
Godzilla Minus One était arrivé en France après coup, d'abord sorti sous visa exceptionnel par Piece of Magic Entertainment, puis distribué sous visa classique - mais sur deux semaines seulement, rappelle Boxoffice Pro. En clair, une présence dérogatoire et brève, loin du circuit ordinaire d'une sortie nationale.

Pour Minus Zero, la sortie française du 4 novembre s'appuie sur un dispositif tout autre : Anime Limited, acquis cette année par TOHO GLOBAL, la filiale internationale de Tōhō, s'associe à Apollo Films Distribution et CGR Events pour une sortie sous visa classique, avec copies IMAX. Le film est par ailleurs la première production japonaise tournée dans le cadre du programme "Filmed for IMAX".
Tōhō a vu les choses en grand sur le plan mondial : environ une centaine de pays dans la semaine suivant la sortie japonaise. Le plan initial, une sortie mondiale le même jour partout, a été abandonné parce que les salles ne changent pas de programme le même jour de la semaine selon les pays. D'où ce décalage de vingt-quatre heures avec la France, et de trois jours avec les États-Unis, où GKIDS sort le film le 6 novembre.
Ce qui change vraiment : Tōhō prend la main sur la distribution
C'est ici que se joue la partie structurelle : une internalisation.
Tōhō ne s'est pas contenté de confier Minus Zero à un intermédiaire local, comme cela se pratique d'ordinaire pour un film japonais en France. Le studio a racheté Anime Limited, société écossaise fondée en 2012 qui représente les intérêts de l'animation japonaise au Royaume-Uni, en France et ailleurs, puis l'a utilisée comme véhicule de sortie. Résultat : la date française, le nombre de copies, la campagne, l'accès aux écrans IMAX et l'arbitrage entre VF et VOSTFR se décident pour l'essentiel à Tokyo, en dialogue avec deux partenaires français.
Qui y gagne ? Tōhō, qui capte une part plus large de la chaîne de valeur au lieu de la laisser à un distributeur tiers, et réduit la fenêtre offerte au piratage et aux importations parallèles. Apollo Films et CGR Events, qui décrochent un tentpole de milieu d'automne sur un mois par ailleurs calme. Les exploitants, qui héritent d'un événement programmable en IMAX.
Qui y perd, ou du moins qui n'y gagne rien ? Les distributeurs indépendants qui ont construit, titre après titre, le public du cinéma japonais en France. Ils ne sont pas dans ce montage. Si ce modèle se généralise, la programmation nippone dans l'Hexagone sera de moins en moins arbitrée par des structures qui connaissent le terrain, et de plus en plus par des filiales de studios. Ce n'est pas un scandale - c'est le sens de l'histoire industrielle, du cinéma comme ailleurs - mais cela déplace le rapport de force et pèse sur la capacité des petits éditeurs à négocier leurs fenêtres.
Le plafond français n'a pas bougé d'un pouce
Il serait tentant de conclure qu'un tel lancement ouvre une autoroute au cinéma japonais en France. Les chiffres de 2025 invitent à la prudence.
Le Journal du Japon a recensé une vingtaine de sorties japonaises l'an dernier. Le volume est presque entièrement porté par les événements d'animation adossés à des franchises : Demon Slayer : La Forteresse infinie a réuni environ 1,7 million de spectateurs ; Chainsaw Man - Le film : L'arc de Reze, près de 400 000 ; Spy x Family Code: White, 178 966 ; Jujutsu Kaisen : Exécution, près de 95 000 ; L'Attaque des Titans : La Dernière Attaque, 88 000.
Côté prises de vues réelles, le meilleur score de l'année est Le Joueur de Go, distribué par Art House, avec un peu plus de 140 000 entrées. Suivent En boucle (82 000) et Le jardin zen (55 000). Autrement dit : un plafond de l'ordre de 50 000 à 150 000 spectateurs pour le cinéma japonais d'auteur en France, sur un marché français global de 157 millions d'entrées, en recul de 13,6 % sur un an, avec une part française revenue à 37,4 %.
Godzilla est un cas hybride : film en prises de vues réelles par sa fabrication, économie de franchise événementielle par son public. À ce titre, il peut franchir le plafond du cinéma en prises de vues réelles - mais il ne le relève pas pour les autres. La sortie d'un tentpole contrôlé par Tōhō ne change rien au rayonnement d'un Kurosawa restauré ou d'une comédie japonaise à petit budget. Ce sont deux marchés différents qui se trouvent dans le même pays.
Un détail économique explique l'appétit des exploitants : Minus One, tourné pour environ 15 millions de dollars, en a rapporté près de 114 millions dans le monde, dont 7,65 milliards de yens au Japon, avant de décrocher en mars 2024 l'Oscar des meilleurs effets visuels - une première pour un film asiatique. À ce prix-là, Godzilla est la meilleure affaire du blockbuster mondial.
Ce qui reste en suspens
Une chose est certaine : à ce jour, les entrées françaises de Minus Zero ne sont pas publiées. Aucun record hexagonal ne peut donc être affirmé, et toute annonce en ce sens cette semaine relèverait de l'anticipation. Les premiers chiffres tricolores devraient tomber la semaine prochaine.
Aux États-Unis, le film sort vendredi 6 novembre, avec des prévisions de 25 à 35 millions de dollars sur le week-end américain selon Boxoffice Pro, et environ 60 millions de dollars d'ouverture mondiale selon Deadline. Ce sont des projections établies avant la sortie, et de telles prévisions se sont déjà révélées fausses.
La réception critique, enfin, est partagée. Numerama y voit le "meilleur film de la franchise" ; Libération salue des effets spéciaux "qui frisent le jamais vu" tout en regrettant un "mélo patriotique encore plus sirupeux". Les deux jugements peuvent coexister : Yamazaki excelle dans l'image et appuie fort sur la corde sentimentale nationale.
La vraie question, elle, ne se pose ni à Tokyo ni dans les prévisions américaines : le public français suivra-t-il ? Minus One avait installé Godzilla dans le paysage hexagonal par la qualité et le bouche-à-oreille, avec des mois de décalage. Minus Zero arrive avec un Oscar en héritage, un jour après le Japon, et sans aucune fenêtre pour que la réputation se construise. La simultanéité protège de la concurrence informationnelle ; elle supprime aussi le temps de la rumeur favorable.
Le box-office tranchera la semaine prochaine - un mardi férié à Tokyo ne suffira pas à répondre à la question.