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Cinéma

Fight Club Analyse Séquentielle d'un film Post-Moderne (7)

Analyse des chapitres 25 à 27 : transformation du Fight Club en Projet Chaos, dérive sectaire et accident de voiture initiatique.

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Résumé de l'action se déroulant dans les trois chapitres étudiés dans cette partie :

  • Tyler organise des sélections à la villa pour recruter un groupe destiné à accomplir des missions plus périlleuses que les précédentes. On voit ce processus s'intensifier de jour en jour face à un Jack apparemment dépassé et non informé du but derrière tout ça. Les membres élus viennent vivre à la villa et regardent, heureux, les nouvelles diffusées à la télévision concernant les délits qu'ils ont commis. Ils se font embaucher comme serveurs dans une soirée de gala pour pouvoir agresser et menacer le commissaire chargé de mener les investigations sur leur compte. Le groupe se scinde en deux et s'éparpille dans la nuit.

  • Soirée tendue au "fight club" où Jack démolit le fameux blond platine au-delà de l'imaginable. Il subit les réflexions de Tyler et l'effroi du reste du groupe médusé, puis les deux fondateurs ainsi que deux autres membres embarquent dans une voiture.

  • Tyler et Jack s'expliquent lors d'un trajet routier au sujet de leurs divergences concernant l'évolution que prend leur organisation, sous les yeux de deux des recrues à l'arrière de la voiture. La discussion tourne à l'affrontement psychologique et finalement Tyler le défie de laisser filer le véhicule là où il voudra bien aller sans se poser de questions, ce qu'il consent à faire jusqu'à ce qu'il finisse par percuter un autre véhicule en stationnement. Tout le monde en sort indemne et Tyler se réjouit même d'avoir vécu ce moment de "vie".

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Le Projet Chaos : une dérive sectaire

Les actions effectuées jusque-là par les membres du "fight club" étaient classifiées comme du vandalisme de bas étage, ne touchant qu'à des sociétés mineures et des personnes sans importance. Elles vont à présent franchir un palier par l'officialisation d'un nouveau groupe : le "projet chaos", constitué de l'élite du "fight club".

Le procédé de sélection des membres par Tyler diffère complètement de celui du "fight club". Pour lequel il suffisait d'être volontaire, ici les futurs membres sont soumis à l'épreuve consistant à prouver leur motivation, leur endurance physique et tout bonnement leur soumission à la cause. En effet, on ne se contente pas de les laisser trois jours dehors sans les nourrir, mais on vient les heurter physiquement et moralement pour les faire abandonner. Ce qui peut déboucher sur deux résultats : faire réellement abandonner les moins résistants, ou obtenir le renfort d'un individu conditionné et docile. À ce titre, le fait que les recrutés emménagent tous ensemble dans la villa, avec pour seule possession un kit de survie plus minimal encore qu'à l'armée, répond à une volonté de contrôle de Tyler sur ses disciples. Il ne veut plus risquer, comme pour le "fight club", de voir régulièrement partir et réembarquer des membres dont il n'aura pas identifié la fiabilité.

L'ardeur mise à créer l'isolement physique et psychologique des individus ressemble en tout point à la constitution d'une secte qui ne dit pas son nom. Il rappelle en particulier le processus de création de la tristement célèbre secte de Jim Jones dans les années 70, consistant à regrouper les disciples autour d'une zone désertique pour créer un nouvel espace de vie censé ignorer le stress et les valeurs capitalistes des grandes villes. Ici, les membres travaillent ardemment à la réalisation des projets durdeniens et en font leur unique raison de vivre. Ils sont toujours, en dehors des opérations, cloîtrés entre quatre murs et leurs pensées ne vont guère s'aventurer sur un autre chemin que l'idolâtrie du chef. En témoigne ce court passage où Jack revient dans la maison et remarque au salon un membre tout acquis à la cause qui relate aux autres combien il trouve "super" l'idée du chef selon laquelle "Vous n'êtes pas votre travail". L'utilisation d'un mégaphone par Tyler pour rabaisser ses recrues pendant qu'elles exécutent des tâches domestiques, leur rappelant qu'elles sont "la merde de ce monde prête à servir à tout", le rapproche encore de l'image du gourou classique. Il a alors pour souci de les tenir sous son emprise : il faut que ses disciples ne se considèrent pas comme exceptionnels ou investis d'une mission divine, mais comme des moutons sous-utilisés que l'on a déplacés dans un autre champ pour qu'ils bêlent encore plus fort.

On touche ici, selon moi, à une nouvelle contradiction de la conception du monde tel que voulu par Tyler puisqu'il a, dans un premier temps, prétendu émanciper les individus de ce qui les rongeaient et les possédaient au quotidien, et qu'à présent il en fait des esclaves d'un autre ordre, des "singes de l'espace" comme il les nomme lui-même. Impossible aussi de ne pas penser à ces organisations séparatistes ou religieuses fanatiques quand Tyler parle de sa première recrue comme de quelqu'un prêt à se sacrifier pour la cause.

Pour revenir sur la sélection en elle-même, il est intéressant a posteriori de souligner l'intervention décisive de Jack pour le recrutement de Bob. En effet, le bodybuildé avait tôt fait de renoncer lorsque Tyler a accueilli sa candidature par le prédéfini "trop gros", et Jack s'est autorisé à outrepasser le code de recrutement en allant à la poursuite de son ami et en l'informant des modalités afin qu'il patiente le temps nécessaire. Or, Bob s'avérera le seul personnage officiel qui meurt dans le film, d'où une certaine idée que l'on a forcé son destin, qu'on l'a fait endosser un costume pour lequel il n'était pas fait.

La liste du matériel nécessaire pour être admis définitivement peut prêter à sourire. C'est une énonciation des éléments d'une tenue toute noire qui peut correspondre à un souci d'uniformisation, de neutralité, de tuer les particularités, mais rappelle aussi une tenue de service ou de deuil. Étonnant par rapport à la suite puisqu'ils s'infiltreront dans une soirée de gala en passant pour des serveurs et en portant des superbes chemises... blanches.

À noter que la répartition des tâches à la maison a dû être scrupuleusement déterminée puisque, quand la plupart s'affairent à piocher et ratisser dans le jardin, ils ne sont que trois à la cuisine : le seul noir du groupe, le blond platine qui s'active au four, et le pauvre Bob en train de balayer et qui fait figure de bonniche avec son tablier blanc. Ce n'est sans doute pas un hasard si ce sont ces trois personnages plus "marginaux" et moins "masculins" qui sont prédisposés au travail ménager, le premier symbolisant l'idée de quota en étant un des seuls noirs du film avec l'inspecteur de police, le deuxième arborant des cheveux longs tellement clairs que Tyler avait seulement trouvé à lui dire qu'il était "trop blond", et le dernier étant le seul du groupe à avoir des "nichons".

Dans toute cette agitation, Jack ne semble pas exister pour les autres membres. Il est souvent observateur des directives de Tyler et ne s'implique guère dans les travaux. Il semble résigné à l'avancée d'un projet sur lequel il n'a pas de poids.

À un moment, un bus dépose Jack directement devant la villa, or c'est un élément troublant pour plusieurs points : l'isolement de la demeure, le fait que Jack soit le seul passager du bus, le regard long et complice du chauffeur qui le dépose. Il n'est pas paranoïaque de penser que le chauffeur est partie prenante des actions du groupe et qu'il leur rend service en faisant ce détour de son itinéraire réel.

Jack tombe des nues devant les nouvelles télévisées alors que tout le monde exulte de joie et rigole franchement en voyant relater l'incendie d'un organisme de cartes de crédits. Il leur demande le plus sérieusement du monde ce qu'ils ont fait, ce qui fait retomber l'enthousiasme quelques secondes, avant qu'ils ne rient de plus belle. D'ailleurs, Bob a tôt fait de lui rappeler un point de règlement qu'il n'est pas censé ignorer disant que "la première règle du projet chaos est de ne pas poser de questions". Cette fois-ci, tout le monde regarde Jack comme s'il était le cerveau de l'affaire, le blond s'empressant même de le décharger des bières qu'il leur apportait. Ainsi, la question qu'il pose fait office de blague ou, au pire, de test pour s'assurer que ses sbires ne vont pas répondre à son interrogation de façade.

Le discours tenu par le politicien à la soirée résonne comme un écho lointain au mouvement qu'il tente de désamorcer ; ainsi son "projet espoir" se heurte au "projet chaos", mais les généralités qu'il débite ne produisent pas la crainte chez les membres du groupe qui sont venus pour terroriser un autre personnage influent : le commissaire qui a déclaré à la télévision connaître la corrélation entre l'incendie de l'organisme de crédit et un club clandestin de boxe. Ils vont profiter de son isolement dans les toilettes pour lui lancer un avertissement sans pareil.

L'acte de menace de lui couper ses parties reproductrices ne se résume pas à retarder l'échéance et à protéger les agissements futurs du groupe, il vise aussi à diffuser un message politique par l'intermédiaire du commissaire. Si Tyler ne tient pas particulièrement à envoyer les parties intimes du commissaire en recommandé au N.Y Times et au L.A Times, il a en revanche un grand intérêt quant à l'utilisation des journaux. Il se doute bien que le commissaire, une fois en sécurité et malgré la peur ressentie, se répandra sur cette attaque et sur les revendications du groupe. Ainsi, il ne fera plus figure de groupuscule agissant, mais de mouvement contestataire visant à réveiller les consciences et pouvant dès lors alimenter tous les fantasmes et générer des ralliements. Dans la réalité, certains groupes dits par défaut terroristes ont pu perdurer d'autant plus qu'ils avaient un certain soutien de l'opinion publique, puis ils se sont vus davantage traquer lorsque leur image s'est ternie. Citons les Brigades Rouges, passant longtemps pour idéalistes non-violents en Italie, qui ont perdu toute crédibilité après l'assassinat d'Aldo Moro, le leader du parti chrétien. Le fonctionnement du mouvement créé par Tyler répond donc à tous les codes du genre : un groupe constitué d'individus refusant l'étiquette de méchants et prétendant s'exprimer au nom de ceux qui ne le peuvent pas, "ceux qui préparent vos menus, enlèvent vos ordures, vous relient par téléphone, conduisent vos ambulances, vous protègent pendant votre sommeil". Derrière ce laïus, la même croyance à nouveau exprimée selon laquelle les puissants dépendent des petits plus que l'inverse, une démonstration implacable qui renvoie au haïku apparu plus tôt sur l'ordinateur de Jack.

Lorsque le groupe se disperse, on remarque un Jack qui a l'air de davantage subir l'action plus qu'il ne la vit. Personne ne s'adresse à lui, pas même Tyler occupé à organiser la sortie. Ce dernier témoigne même d'une grande affection envers le blond platine qu'il saisit par la tête et à qui il relaie les informations comme s'il était devenu officiellement son second. Un état de fait que n'encaisse pas vraiment Jack, qui ressent un "sentiment de rejet exacerbé", d'autant qu'on le laisse ruminer tout seul sans lui attribuer une équipe. Pour lui, il vient de subir une humiliation et une exclusion car, s'il a toujours accepté que dans la sorte de couple qu'il forme avec Tyler il soit la moitié faible et suiviste, il ne lui était jamais venu à l'esprit que son compagnon pourrait lui préférer un autre membre. Tout ceci entretient l'ambiguïté de manière très fine sans révéler que Jack a atteint le paroxysme de son syndrome et qu'il va lui falloir un autre rite initiatique pour accepter enfin totalement sa part durdenienne. Quant à Tyler, il a la mine réjouie de quelqu'un venant de réussir une opération à la perfection et il se fond rapidement dans la nuit avant l'étape suivante qui consistera à se fondre tout court.

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Jack et la destruction de l'ego

Une des scènes-chocs du film : l'acharnement destructeur de Jack envers ce membre blond dont on a déjà eu l'occasion de parler et qui a focalisé sur lui toute la jalousie et la frustration contenue jusqu'à peu par le narrateur. La stupeur de la communauté entourant le combat après ce déchaînement sans précédent est à la hauteur du contresens constitué par l'acte commis par Jack. Il vient en effet de mépriser tout ce qui faisait l'essence du règlement du "fight club" à savoir que le combat ne doit pas servir à une satisfaction d'ego blessé et/ou à une destruction d'une personne qu'on n'apprécie pas. Pourtant, aucun membre, à part Tyler, n'a l'audace de lui reprocher en face son comportement, comme s'ils s'estimaient redevables envers cet individu et n'avaient par conséquent aucun droit à la contestation.

Le concept de "démolir quelque chose de beau" que revendiquera Jack pour justifier son écart de conduite est relayé par ses propos durant le combat quand il parle de "tuer chaque panda pas foutu de baiser pour sauver son espèce" ou "d'ouvrir les vannes de dégazage pour polluer toutes ces plages françaises que je ne verrai jamais". Il tient un discours en opposition avec une croyance idéaliste, en stigmatisant des problèmes écologiques modernes à partir desquels il inverse la culpabilité, le tort incombant aux représentants d'une espèce en voie de disparition et à une nature trop belle pour mériter de le rester, en lieu et place de la main de l'homme et des dérives des empires pétroliers. C'est un Jack au summum de l'immaturité auquel on a affaire dans cette séquence : il sent son jouet lui échapper et prendre un tournant indésirable, donc il déverse sa haine sur le malheureux blond, non pour se sentir vivant comme le prônait le "fight club" à l'origine, mais par pur plaisir égocentrique. Ainsi, peu lui importent les beautés de la nature dont il ne pourra jamais profiter et peu lui importe le sort de ce sbire qui a, selon lui, un peu trop voulu sortir du rang.

Cette scène consacre le changement de ton pris par le film depuis quelques chapitres. La légèreté s'est évaporée petit à petit, notamment depuis le rite initiatique de la brûlure chimique, et à présent, c'est le côté sombre qui prend le pouvoir. Le climat anxiogène de la scène le retranscrit complètement : pas de musique ni d'ambiance audible, seulement une espèce de sonnerie indicible qui accompagne le bruit des coups et la voix off glaciale du narrateur.

La caméra effectue des mouvements rotatifs autour des combattants, donnant l'impression de nous embarquer dans la ronde auprès d'eux. Au lieu d'une vue d'ensemble, on se resserre sur les coups portés par Jack et sur son visage de possédé, ce qui contribue à rendre le tout très oppressant. Lorsque Tyler lui assène le fameux "T'étais où là Schizo-boy ?", il donne l'impression d'un reproche, mais en réalité, il jubile sous cape. Il sait à présent qu'il a gagné son duel mental, que Jack ne sera plus jamais le même. En effet, Jack le looser a remporté un duel de la plus éclatante et définitive des façons. La remarque de Tyler révèle aussi, à l'air de rien, la nature de la réelle névrose du narrateur qui n'est donc pas tant maniaco-dépressive que schizophrène.

Le départ à bord de la voiture ramenée par un majordome constitue le passage de témoin entre les deux. Alors qu'on invite "Mr Durden" à monter à bord, Jack manifeste un air de dépit et lance à Tyler "Après vous Mr Durden !", une façon de s'offusquer de la distinction verbale à laquelle il a droit. Et Tyler de rectifier en répliquant d'un "Mais non après toi" qui est a posteriori lourd de sens. Si l'on est bien attentif, on remarque d'ailleurs que les deux protagonistes rentrent étonnamment du côté conducteur, Jack glissant jusqu'au siège de passager de devant, dit la place du mort. Dans des circonstances normales, il aurait été plus évident qu'il fasse le tour pour ouvrir directement la portière passager, mais il ne l'envisage même pas. L'idée d'un personnage "deux en un" revient au galop au détour de ce plan : Tyler est désormais prêt à abandonner Jack à ses missions, il ne lui reste plus qu'une dernière épreuve initiatique à lui faire subir.

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L'accident de voiture initiatique

Cette scène marque le dernier accrochage entre les deux personnages principaux avant que Tyler ne disparaisse de la surface. Elle constitue aussi une tentative de faire prendre conscience à Jack quelle est sa réelle responsabilité dans l'avènement du projet chaos et quel est le statut de son ami et associé principal.

Après le véritable défouloir qu'a constitué le déferlement de coups sur le blond, Jack n'apparaît pas encore rassasié et nourrit toujours autant de frustrations. Ainsi, il demande des explications à Tyler quant au devenir du groupe qu'il n'a, à son goût, pas assez supervisé. Il considère alors qu'il est co-fondateur du "fight club" et que c'est inconcevable qu'il ait pu être mis à l'écart de son évolution à ce point. Tyler le ramène au fondement nihiliste et antimatérialiste du projet, lui assénant que personne n'en est propriétaire et qu'il doit définitivement évacuer ces résidus de la pensée moderne encore en lui. Il lui conjure aussi de ne surtout pas vouloir en connaître davantage, mais au contraire de choisir d'oublier tous les fondements sur lesquels il s'est appuyé jusqu'à l'instant présent. Les sbires présents à l'arrière se lancent des regards interrogateurs devant cette dispute d'ordre hiérarchique. Ils se contentent de réciter le règlement lorsque Jack pose des questions trop insistantes sur le projet chaos. Ils ne sont même pas interventionnistes face à la conduite dangereuse de Tyler qui manque dès le début de provoquer un accident, étant prêts à suivre le leader n'importe où.

Le comportement global de Tyler vise à faire subir un test ultime à son alter-ego, ancien adhérent du mode de vie tout tracé défini par la société. Il veut savoir si cette fois-ci il est vraiment prêt à renoncer à toutes les béquilles qui le maintiennent dans l'illusion et s'il consent à s'engager sans retenue vers la voie révolutionnaire où il l'a amené. Tyler lui précise que c'est à chacun de décider "de son niveau d'engagement" et qu'il ne va pas faire de grands discours, envoyer des mails ou donner des programmes à suivre. En réalité, le mouvement a atteint un degré de mutation si important que chacun doit maintenant en être un moteur. Car, pour ce qui est des procédés raillés par Tyler, ils ont tous été utilisés précédemment ; on se souvient des discours d'introduction de Tyler dans les soirées, des mails envoyés en chaîne tel ce haïku très significatif, et des ordres de mission rédigés sur feuille. Ce dont veut persuader Tyler, c'est que le mouvement est entré dans une nouvelle étape et que Jack ne doit pas ramener la situation à son cas personnel, car il est traité ni plus ni moins que comme un autre membre.

Devant la protestation de Jack qui se poursuit, Tyler lui lâche une phrase bien mystérieuse l'invitant "à oublier ce que tu crois savoir de la vie, de l'amitié et spécialement ce que tu crois savoir de toi et moi". Suite à sa sentence, il le fixe de manière appuyée, espérant lui ouvrir les yeux sur la nature finalement très abstraite de leur relation, mais Jack sèche devant cette réflexion et préfère en revenir à une inquiétude plus rationnelle quand il se rend compte que la voiture est en quelque sorte en train de se conduire toute seule.

Tyler veut maintenant le pousser dans ses derniers retranchements pour être bien sûr de sa docilité et de son sens du devoir intact. Il va réussir à l'amener à penser que sa vie ne vaut rien et qu'il n'aurait pas grand-chose à regretter s'il devait mourir sur le champ. Les nouvelles absences de réponses constructives de Jack quant à savoir ce qu'il voulait accomplir avant de mourir et ce qu'il retiendra de son existence abondent dans ce sens. En effet, les deux gars à l'arrière répondent du tac au tac lorsque la question leur est posée, alors que lui est trop enfermé dans sa rancœur interne contre Tyler pour même arriver à penser sa vie.

Dans son énervement, Jack insulte Tyler et le "fight club", ce qui demeure assez logique dans son état. En revanche, il renvoie les mêmes reproches à Marla, ce qui est moins évident de prime abord puisque ce personnage s'est effacée depuis la création du projet chaos. En fait, Jack a une petite lueur d'esprit puisqu'il ressent confusément que Marla a une part indirecte de responsabilité dans son état mental actuel et que le bout de chemin qu'il a refusé de suivre avec elle est la cause des derniers événements.

Jack se concentre tellement à éviter un accident de voiture imminent qu'il en devient ridicule par ce paradoxe qui le voit s'accrocher à une vie pour laquelle il n'a aucune estime. Tyler le taille sur ce point et révèle dans la foulée son implication dans l'explosion de l'appartement, ce qui ne manque pas de provoquer une nouvelle stupeur de Jack. Ce dernier finit par renoncer à orienter le volant quand Tyler lui renvoie son ancienne vie de bureaucrate à la face, celle qui était composée de séminaires censés changer les perceptions des cadres alors que seul le chaos peut le faire selon ses dires. Une nouvelle fois, une petite phrase est décisive : celle qui dit "qu'il ne suffit pas d'un week-end pour toucher le fond", qui rappelle la précédente "Il ne suffit pas de se mettre une plume au cul pour avoir l'air d'un coq". Le problème matérialiste et physiologique de Jack est ainsi renversé en un problème psychique et idéologique qui se résume dans l'expression "laissez les choses se faire".

Tout le monde se résout donc à un futur crash et le volant tourne rapidement à sa guise vers le bord de la route. Un plan très suggestif montre d'ailleurs l'abandon progressif du volant par Tyler, or on aura remarqué que des plans précédents laissaient aussi entrevoir que le statut du conducteur dans cette scène était ambigu.

L'accident va provoquer l'effet escompté sur Jack, qui va enfin ressentir le frisson qui avait dû parcourir toutes les victimes qu'il transformait en données statistiques dans ses rapports. Ce n'est donc pas un hasard que ce soit ce moyen-ci qui est utilisé pour achever le processus de substitution d'un être par un autre auquel s'est livré Tyler depuis son apparition. Après avoir été coupé de ses activités professionnelles et de ses rares contacts hors-bureau, Jack se voit maintenant délesté de ses dernières croyances profondes telles les relations amicales placées au-dessus du projet commun et l'attachement sans faille aux valeurs de la vie humaine.

On comprend d'autant mieux le petit rire satisfait de Tyler au moment d'évacuer sain et sauf le véhicule en affirmant "On a frôlé la vie hein", car désormais il a retiré les dernières barrières mentales qui faisaient obstruction à son projet.

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