

Un déchet de l'humanité
Le narrateur répond au téléphone. À sa stupeur, il s'agit de Marla qui s'étonne de ne plus l'apercevoir dans les groupes d'entraides. Elle déclare ensuite être sur le point de mourir après avoir avalé des pilules et lui propose d'écouter son récit de la mort.
Quand il est au téléphone, Jack manifeste un comportement empreint de psychose, s'astreignant à couvrir le bruit généré par un Tyler en plein entraînement. Pourtant, Marla n'entend pas les sons censés être produits par Tyler et n'en fait pas la moindre remarque, ce qui aurait pu constituer un déclic pour le narrateur si son esprit n'était pas, à ce moment, possédé. Le fait même que Marla ait pu se procurer le numéro révèle que la baraque est à son nom : il n'est pas le squatteur, mais l'habitant à part entière.
Ensuite, il tente de la déjouer au sujet de ses absences aux groupes en arguant qu'ils se les sont répartis pour justement ne plus se croiser, alors qu'il les a effectivement mis au placard. Or, Marla a triché et a surveillé aussi ceux qui ne lui revenaient pas. Il n'a plus alors qu'à révéler de manière énigmatique sa dernière trouvaille et tait immédiatement les ardeurs de Marla en la rejetant d'un net « Il est réservé aux hommes ». Il sait qu'elle pourrait contrarier ses projets dès maintenant, bien que ce soit par la suite la voix de Tyler qui se fera entendre à plusieurs reprises sur ce thème.
Un échange de mots au sens macabre s'institue quand Jack dit « Être sur le point de partir » et que Marla répond « Moi aussi, j'ai l'estomac plein de Xanax » : un départ au sens conventionnel du terme se brise sur un départ métaphorique. Elle se montre aussi très acerbe en disant « Ce n'est pas un vrai suicide, sois tranquille, c'est probablement rien d'autre qu'un appel à l'aide », une référence aux conclusions faciles des analyses psycho-médicales qui veulent qu'une personne ayant raté son suicide cherchait à faire passer un message. Or, prendre une telle décision n'est pas si aisée et de nombreux suicides ont lieu sans que leurs auteurs aient jugé nécessaire de laisser une quelconque lettre explicative. Est-il si judicieux de relier cet acte avec une condition de mal-être ? N'est-ce pas une libération pour certains ? On demeure en plus incapable de statuer sur la nature du fait : un acte lâche et défaitiste ou une preuve de courage ?
Finalement, Jack pose le combiné et laisse une Marla désemparée mais inspirée faire le récit de sa fin imminente. Cette scène sert de transition pour marquer le retour du facteur Marla dans l'équation. Après une période consacrée entièrement à l'émergence de sa « Durdenisation », il sera à nouveau encombré par une source externe, un lien au réel, un frein à sa démarche tout comme une bouée de sauvetage possible.

Comment Tyler et Marla se sont-ils rencontrés ?
À son réveil, Jack remarque des choses bizarres : porte de la chambre de Tyler fermée, présence de Marla. Il parle sèchement à cette dernière qui déguerpit sans demander son reste. En fait, Tyler, laissé seul à l'appartement, avait décroché le combiné la veille et s'était rendu chez elle pour empêcher son suicide, puis ils ont passé la nuit ensemble. Plus tard, Tyler met son colocataire en garde contre cette fille et le fait jurer de ne jamais parler de lui à Marla. Cependant, les rapports sexuels entre les deux se poursuivent régulièrement. Jack se présente de plus en plus négligé au travail et brave l'autorité de son patron. Il reçoit un coup de fil de l'inspecteur qui enquête sur l'incendie de l'appartement ; ce dernier lui confirme qu'il s'agit d'un acte criminel et le questionne. Il aura ensuite à nouveau la charge de virer Marla après une de ses nuits avec Tyler. Les deux colocataires se clashent encore à ce sujet.
La première scène de sexe nous est présentée à travers des mouvements continus tournant autour des deux corps et par une image alternant les effets flous et les éclaircissements. Cela ne répond pas à une logique de censure puisque les parties les plus explicites apparaissent au détour d'un plan. Il s'agit donc d'un nouveau choix scénaristique car, au final, la seule chose imperceptible est le visage de l'homme.
D'après ce que révèle la suite, c'est la face de Tyler que l'on devrait discerner, sauf que cette scène a un statut à part qui rend impossible la distinction. En effet, le narrateur ne nous la fait pas vivre ; il apprendra son existence après nous, et vu que ce sont ses yeux qui voient Tyler, celui-ci est invisible quand ils sont fermés.
On peut se demander dans un premier temps si cette scène n'appartient pas au fantasme pur, et le réveil secoué de Jack qui clôt le tourbillon des corps ouvre cette suggestion. Pour lui, il a laissé Marla à son agonie, donc cela ne peut relever que du rêve. Cependant, il doit se résoudre à la présence de Marla sur son toit quand elle le rejoint au petit-déjeuner. Jack se montre stupéfait et froid tandis qu'elle rentre sans aucune gêne dans la cuisine et se gargarise dans l'évier, ne croyant même pas nécessaire de faire une mise au point sur la nuit passée. Là encore, on est tentés de dire « et pour cause ». Elle part rapidement après qu'il lui ait demandé sèchement ce qu'elle faisait chez lui. À la seconde même où elle claque la porte, on entend le rire exagéré de Tyler qui descend les escaliers et qualifie de tous les noms sa partenaire sexuelle d'un soir. Tyler a soigneusement attendu qu'elle ait quitté les lieux pour revenir à la surface afin de ne pas exacerber la dualité du héros, encore sujette à débat à cet instant, et pour ne prendre aucun risque devant un témoin dangereux.
La suite, c'est-à-dire le récit par Tyler des heures précédentes, de son aller-retour à l'appart de Marla pour la sauver d'une mort prochaine, a tendance à être un indice indirect pour le public. Ceci pour la bonne raison que l'action ne tient pas vraiment d'un point de vue chronologique : Marla converse avec Jack au téléphone et annonce sa mort imminente, elle se lance dans un récit funèbre qu'il fait mine d'écouter en calant l'appareil pour qu'il reste décroché, alors que Tyler est à ce moment-là dans sa pseudo séance d'entraînement. Par la suite, chacun serait parti à ses activités : Jack à son sommeil, puisque toujours employé de bureau en journée à ce moment-là, et Tyler à une séance du « Fight Club » ou à un boulot de nuit ; et enfin, en rentrant dans la soirée, ce dernier aurait interféré dans le monologue de Marla pour la chercher chez elle. Ce qui voudrait dire, d'une part, qu'elle a continué à parler pendant tout ce temps et, d'autre part, que sa tentative de suicide était un bluff à 100 %. En fait, c'est à nouveau la dualité du personnage principal qui s'est exprimée : l'un voulant tirer une croix sur cette femme, symbole de son ancienne vie et de ses anciens subterfuges, quand l'autre se dit qu'il serait sans doute amusant de jouer avec le feu en ré-intronisant Marla dans l'équation pour mieux l'exclure définitivement par la suite.
D'ailleurs, celle-ci ne se fait aucune illusion sur les intentions de son « sauveur » ; elle se doute qu'il doit bien avoir une petite envie de sexe pour lui sacrifier du temps. Ainsi, quand Tyler secoue ostensiblement un énorme godemichet sur le meuble de l'entrée, elle précise « N'aie pas peur, ce n'est pas un rival pour toi ». Son état comateux abonde dans le sens d'une réelle tentative de suicide (intention sur laquelle s'accordent David Fincher et Helena Bonham Carter) : elle doute dans un premier temps de l'identité de celui qui vient la chercher puis s'écroule en voulant s'appuyer sur le lit. Sur le premier point, la réflexion de Marla « C'est à toi que j'ai téléphoné ? » peut avoir pour fonction de confirmer le public dans ses certitudes et d'atténuer ainsi la multitude d'indices parsemés depuis le début. Quant à sa chute pathétique quand elle tente de se caler sur le lit, elle appuie le fait que s'il n'y avait pas eu l'arrivée de la police, ils auraient consommé leur relation directement sur celui-ci.
Lors de leur départ précipité de l'immeuble, Tyler fait tout pour jouer le détendu, y allant même de quelques pas de danse funky bien en phase avec sa tenue des années 70, tandis que Marla, tout en faisant croire qu'il y a une personne présente dans la chambre qu'ils viennent de quitter, se permet de parler bruyamment et dans des termes violents à l'attention des flics pour leur expliquer les raisons de leur intervention. Elle qualifie la personne à l'intérieur de « monstre », de « contagieuse » et de « déchet de l'humanité » ; donc, en faisant mine de salir une autre, elle se juge elle-même et choisit de se condamner. À cet instant, l'inconscience des deux personnages atteint un pic inégalé puisqu'il aurait été sans doute mieux pour Marla de se laisser évacuer dans un hôpital et mieux pour Tyler de ne pas ramener cette femme qui, dans un sens, constitue, contrairement au gode, une rivale.
Quand on revient avec les deux protagonistes dans la cuisine, Tyler se montre insistant pour savoir si Jack est attiré par Marla et s'il a déjà eu des rapports avec elle avant qu'il ne le rencontre. Ce dernier dément l'évidence et se ment à lui-même en même temps qu'au public. Tyler poursuit en lui faisant promettre à trois reprises (tel le demanderait un gosse) de ne jamais parler de lui à Marla, ce à quoi son colocataire abdique sans résistance. Or, cette insistance devrait interpeller puisqu'il ne devrait rien y avoir de dangereux dans le fait de parler à quelqu'un de la personne qu'elle connaît intimement.
En fait, Tyler réalise un test pour évaluer quelles pourraient être les conséquences néfastes du petit plaisir qu'il s'est offert. Voyant qu'il a le contrôle, il ne se gênera pas pour réitérer avec elle son insatiable besoin. C'est un peu la technique de quelqu'un de possessif qui s'arrange pour isoler la personne qu'il veut s'accaparer pour la rendre encore plus friable.
Jack ne comprend pas instantanément que les performances sexuelles de son colocataire vont se poursuivre. Il va se mettre à regretter de ne pas être allé la regarder mourir au lieu d'ignorer sa supplique, car c'est à présent lui qui s'entraîne, au sens sportif du terme, pendant que les murs de la maison tremblent sous les coups de boutoirs de Tyler s'occupant de Marla. Il subit les désagréments de l'effondrement du plafond et de la jouissance bruyante de Marla mais, comme il le fait remarquer, il ne fait pas le choix d'occuper une chambre au deuxième étage de cette vaste bâtisse abandonnée qui lui aurait permis de ne pas les entendre. Pourquoi ne s'isole-t-il pas ? Il ne l'explique pas, il dit juste « J'aurais pu... Je ne l'ai pas fait ». En réalité, il ne pouvait tout simplement pas puisqu'il est bien plus acteur de ces scènes qu'il ne veut le croire. Autre élément mettant la puce à l'oreille : le « À qui tu parlais là ? » de Marla à Tyler quand celui-ci ouvre quelques instants la porte de la chambre pour déloger Jack de devant, ce dernier s'étant immobilisé et regardant dans le vide. On a tendance, de prime abord, à croire le narrateur quelque peu envieux ou jaloux, et on ne relève pas spécialement la réaction de Marla qui, comme le dit Helena Bonham Carter, n'apparaît guère comme sympathique et lucide à la première vision du film, donc peut tenir des propos aberrants. La proposition de Tyler à son ami consistant à « la finir » n'est qu'une provocation puisqu'il ne veut surtout pas donner l'occasion au versant Jack de récupérer sa conscience de lui-même.
La rébellion au travail
À son travail, Jack est sermonné par son patron pour son manque de tenue et sa nonchalance. Il ne le dément pas et continue de fumer négligemment une cigarette, ne s'excuse pas et se hâte même de partir en week-end anticipé comme on le lui recommande. Depuis son PC, il envoyait des tonnes de mails contenant des haïkus qui n'ont rien d'innocents. Celui que l'on peut apercevoir furtivement dit : « Que l'ouvrière parte, le bourdon aussi, la reine est leur esclave ». Une des interprétations possibles consisterait à ramener les personnages au milieu de l'entreprise : l'ouvrière étant le personnel au bas de l'échelle, le bourdon le cadre dynamique moyen tournant autour des hautes sphères sans en faire partie, et la reine serait le patron. Ce dernier, dépendant de la production de ses salariés, peut être rapidement mis en difficulté si un mouvement contestataire émerge et, malgré l'assurance que lui confère le système sur lequel il a pu se construire, il est moins prompt à assurer sa subsistance par lui-même que des salariés se battant déjà pour cela depuis toujours. En clair, il est tenu et le sait. Le choix de l'image de la reine n'évoque pas tant celle des régimes monarchiques que, par exemple, celle des fourmis qui demeurent au fond de leur trou et profitent du travail de leurs ouvrières.
Ce haïku rejoint la future sentence selon laquelle « C'est seulement lorsqu'on a tout perdu qu'on est réellement libre ». Jack les utilise dans l'espoir idéaliste de réveiller les consciences ; il les envoie par des mails en chaîne, procédé encore assez nouveau et susceptible d'interpeler en 1999. Cette action revêt une certaine logique pour le projet d'ensemble qu'il tend à mener : il cherche déjà à recruter, à tester où sont les points susceptibles de lui fournir une main-d'œuvre décidée à bouleverser son sort banal.
En quittant le bureau avec assurance, Jack tient tête aux regards réprobateurs de ses collègues et bouscule même une collaboratrice dans l'escalier sans se soucier d'elle. Il est pris d'une espèce de complexe de supériorité du fait de son mode de vie hors-norme (« Moi, je connais l'illumination ») et assume totalement son exclusion temporaire.
L'enquête de l'inspecteur et le danger
Le passage où le narrateur converse au téléphone avec l'inspecteur de police constitue un nouveau danger pour le déséquilibre interne de ses deux versants. Jack apprend des éléments de plus en plus précis sur l'explosion de son ancien appartement : porte d'entrée enfoncée, dissémination de poudre, puis surtout que la dynamite utilisée était artisanale. Tandis qu'il était stupéfait devant cette dernière information et risquait de s'approcher dangereusement de la vérité, Tyler surgit de nulle part pour perturber sa liaison téléphonique et l'empêcher de rassembler les pièces du puzzle. Il lui rappelle ses nouveaux préceptes de vie selon lesquels il devrait à présent se foutre de ces informations. L'effet est réussi puisque l'inspecteur, au bout du fil, trouve soudain très suspect les réponses gênées de Jack, spécialement quand celui-ci couvre le combiné avec les deux mains et chuchote un laïus hyper-matérialiste sur le fait que la destruction de son appart était comme si lui-même avait péri. Il le ponctue d'un clin d'œil en remerciant par avance l'Académie des Oscars de récompenser sa performance, encore plus marrant a posteriori quand on sait que le film ne sera guère couvert de statuettes. Plus tôt, quand il avait Marla au téléphone, il couvrait le combiné pour empêcher Marla d'entendre les élucubrations de Tyler, tandis que cette fois, c'est ce qu'il dit lui-même qu'il ne veut pas que Tyler entende, car cela révélerait qu'il a encore en lui des réminiscences de sa période matérialiste.
Alors que Tyler est appuyé non loin et énonce bruyamment le type de discours qu'il tient à ses disciples sur la perception de l'existence, l'inspecteur ressent à distance la tension entourant le personnage, sans préciser cependant qu'il a entendu une autre voix derrière lui. À cet instant, il s'agit surtout, au point de vue suspense du film, de retarder l'échéance de la révélation schizophrénique tout en faisant avancer l'histoire dans un sens plausible et réaliste. Ainsi, au premier niveau de lecture, beaucoup de spectateurs auront été assez vifs pour deviner que c'est Tyler qui a fait sauter l'appartement, mais ils n'auront qu'une partie de la réponse puisqu'ils ne douteront pas de l'existence formelle du personnage.
La vision de Marla sur elle-même
Quant à nouveau il retrouve Marla dans la cuisine, il ne se formalise pas de ne la voir rien partager d'autre en commun avec Tyler que le sexe. Ce qui aurait pu être un élément déclencheur chez beaucoup évoque une plongée douloureuse dans l'enfance pour lui, puisque la relation de ses parents se caractérisait de la même façon.
Face à sa froideur, Marla ne se décourage pas et va jusqu'au bout de sa comparaison entre une robe de demoiselle d'honneur à un mariage et un sapin de Noël : les deux centralisant les intérêts pour une journée ou une courte période, puis étant voués à être négligemment abandonnés. Elle va même relier ces deux exemples à celui d'une victime sexuelle dont on abuserait gaiement avant de la jeter sur le bord de la rue. En dehors du fait que le discours de Marla a des allures de constat assez Durdenien, il pointe aussi assez finement le sort qui lui est réservé : jouet sexuel aux mains de Tyler puis renvoyée à la rue au petit matin. D'ailleurs, elle n'attend même pas le signal officiel pour décamper face à un Jack qui voulait cette fois-ci employer la douceur mais qui était pressé de la virer par Tyler.
Revenu seul à seul avec son alter-ego, Jack s'étonne qu'il continue à faire ce qu'il prescrit aux autres d'éviter. En l'absence de l'intéressée, Tyler a enfin un mot qu'on peut qualifier de gentil pour Marla, qu'il félicite de vouloir toucher le fond contrairement à lui. Jack se défend de cette affirmation et dit en faire tout autant, tandis que Tyler, tirant conclusion du dialogue avec l'inspecteur de police où Jack réaffirmait son attachement à son mobilier, lui assène le cinglant « Il ne suffit pas de se mettre une plume au cul pour avoir l'air d'un coq ». Le débat ne va pas plus loin et il dévie sur leur projet pour la soirée. Malgré le danger que Jack perçoit du chemin tortueux qu'il est en train d'emprunter, Tyler tient encore solidement les commandes et ce court dialogue, où il arrive à culpabiliser la part rationnelle du héros, le démontre.
Petit hors-sujet à ce stade de l'analyse pour évoquer un parallèle auquel me fait penser cette volonté de toucher le fond, de prouver aux yeux du monde qu'on vit différemment et hors du domaine prédéfini. On retrouve peu ou prou ce thème à travers des films comme Les Idiots de Lars Von Trier ou American Beauty de Sam Mendes. Dans l'un, un groupe de gens « jouent » aux débiles pour provoquer les gens normaux, tester leur tolérance et démontrer leur hypocrisie. Dans l'autre, un quadra de la middle class américaine jette aux orties, quasiment du jour au lendemain, ce qu'a été sa vie de parfait mouton appliqué et tente de trouver son épanouissement dans la simplicité des choses et des valeurs, au mépris de sa femme et de sa fille. Deux films assez indispensables qui possèdent aussi en commun avec Fight Club des fins très radicales.

La formule secrète de Tyler
La soirée est passée à fabriquer du savon. Ils vont, dans un premier temps, voler de la graisse humaine dans une clinique spécialisée dans la liposuccion, puis on les voit s'activer en cuisine où Tyler conte la recette à Jack. Puis, il lui demande de venir voir de plus près.
Après la mise au point du statut des relations avec Marla, le film va repartir dans une phase sombre et de comédie noire, très noire. Les deux protagonistes s'introduisent de nuit au milieu des déchets d'une clinique de liposuccion et récupèrent un maximum de graisse humaine condensée dans des sacs plastiques. Une telle opération constitue déjà les prémisses des attaques contre les produits de luxe et de grande consommation qui suivront. En effet, il s'agit de récupérer ce que des gens, forcément plutôt aisés, se sont permis de se délester pour pouvoir mieux cadrer avec les codes esthétiques en vigueur. Et ceci pour se retourner contre ce système qu'eux cautionnent, au sein duquel le désir narcissique devient l'indispensable et où la différence et la particularité sont condamnables par essence. Recycler ces parties désavantageuses de l'être humain pour prouver qu'il crée lui-même les outils de sa perte.
La façon désinvolte avec laquelle ils s'envoient les sachets de graisse dénote, d'une part, d'une certaine légèreté cynique. On dirait qu'ils seraient en train de charger un camion pour un chantier de BTP ou qu'ils s'exerceraient à une activité sportive pour se maintenir en forme. D'ailleurs, quand un de ces sachets se troue dans le grillage et se renverse en grande partie sur lui, Tyler ne manifeste pas un écœurement outre mesure et tente même de sauver le peu de liquide récupérable avant de poursuivre sa tâche.
Revenu à l'appartement, Tyler se comporte avec Jack comme un chef cuisinier avec son apprenti, en lui rappelant de bien touiller et en lui énonçant l'air de rien les différentes étapes que prendra leur mixture. Car si officiellement il s'agit encore de ne fabriquer que du savon, Tyler extrapole au point d'en venir à obtenir comme résultat de la nitroglycérine. Ce rapport évoquant un maître et son élève ressemble, à un certain titre, à celui qui s'est installé lors de leur rencontre dans l'avion. C'est un Jack à la fois curieux et résigné (plus que convaincu) à suivre les recommandations de son hôte auquel Tyler s'adresse.
À noter le problème judiciaire qui a failli découler de cette séquence, car à l'origine, Tyler énonçait la réelle formule pour obtenir de la nitroglycérine, et les services de renseignements américains, à qui a été présenté ce passage en avant-première, ont fortement recommandé à la production de se montrer un peu plus évasifs sur le sujet. Ainsi, a prévalu un discours plus flou afin de ne pas inspirer des révolutionnaires en herbe.
Le chapitre se clôt subitement sans que l'action ait changé d'espace et de temps. Tyler dispense un simulacre de cours à son ami et l'invite à s'approcher pour avoir la réponse à une question paranormale portant sur l'efficacité du lavage de linge à l'antiquité selon la partie de la rivière dans laquelle on le faisait. Une anecdote sans doute uniquement mythologique qui va servir de stratagème pour faire subir un rite initiatique à Jack.