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Cinéma

César 2026 : 4000 artistes sonnent l'alarme face au pillage de l'IA

Alors que 4000 artistes dénoncent le pillage de l'IA avant les César 2026, l'article analyse les menaces sur le droit d'auteur et l'urgence d'une régulation éthique.

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Le monde du cinéma français vit un moment historique. Ce dimanche 22 février 2026, quatre mille comédiennes et comédiens ont publié une tribune incendiaire dans les colonnes du Parisien. Leur message est sans appel : l'intelligence artificielle pratique un « pillage en règle » de leur travail, de leur image, de leur voix. Gérard Jugnot, Franck Dubosc, Léa Drucker, Swann Arlaud, Élodie Bouchez, Karine Viard et bien d'autres têtes d'affiche ont apposé leur signature au bas d'un texte qui sonne comme un cri d'alerte. Cette mobilisation inédite tombe à point nommé, quatre jours avant la 51e cérémonie des César qui se tient ce jeudi 26 février 2026 à l'Olympia, transformant la semaine de festivités en tribune politique pour la défense des artistes.

Robot métallique avec œil orange positionné devant un micro de studio sur fond sombre
Robot métallique avec œil orange positionné devant un micro de studio sur fond sombre — (source)

Gérard Jugnot, Franck Dubosc et 4000 autres : le cinéma français dit « stop »

L'ampleur de cette mobilisation témoigne d'une prise de conscience collective sans précédent. Quatre mille signataires, c'est toute la famille du cinéma français qui se rassemble derrière un même combat. Des vétérans du métier comme Gérard Jugnot ou Franck Dubosc aux stars actuelles comme Léa Drucker et Swann Arlaud, en passant par les figures incontournables telles que José Garcia, Élodie Bouchez, Karine Viard ou encore Maurice Barthélemy, tous disent « stop » à l'exploitation sauvage de leur travail par les outils d'intelligence artificielle. Cette union sacrée dépasse les clivages habituels du milieu et prouve que l'urgence est ressentie par tous, quelle que soit la génération ou le parcours artistique.

L'initiative a été portée par l'Adami, cet organisme de gestion collective des droits des artistes-interprètes qui œuvre depuis des décennies pour la protection des comédiens. En s'emparant de ce dossier brûlant, l'Adami confirme son rôle de sentinelle face aux menaces qui pèsent sur la profession. Le timing n'est évidemment pas anodin : la tribune paraît quelques jours seulement avant la 51e cérémonie des César, présidée cette année par Benjamin Lavernhe. Un choix stratégique qui garantit une visibilité maximale au message des artistes, les projecteurs médiatiques étant déjà braqués sur le monde du cinéma.

Une tribune publiée le 22 février 2026 dans Le Parisien

Le texte de la tribune ne laisse aucune place à l'ambiguïté. Les artistes y dénoncent un « pillage en règle » de leurs œuvres, de leurs images et de leurs voix par les outils d'intelligence artificielle générative. Les revendications sont précises et structurées autour de trois axes majeurs. Premièrement, la création d'un cadre juridique clair permettant à l'IA de coexister avec le travail des artistes sans le sacrifier. Deuxièmement, l'interdiction pure et simple du « scraping », cette pratique qui consiste à aspirer massivement des contenus protégés sans le consentement des créateurs. Troisièmement, l'établissement d'un droit à rémunération équitable lorsque les œuvres servent de matière première à l'entraînement des algorithmes.

Les signataires insistent sur un point crucial : ils ne refusent pas le progrès technologique, mais ils exigent que ce progrès se fasse dans le respect des droits fondamentaux des créateurs. L'expression « ici et maintenant », employée dans la tribune, résume parfaitement l'état d'esprit qui anime ce mouvement. Il n'est plus temps de tergiverser ou de renvoyer le problème à plus tard. L'urgence est là, palpable, et les conséquences se font déjà sentir sur le terrain.

Pourquoi la cérémonie des César devient le théâtre de cette alerte

Le choix de publier cette tribune quatre jours avant la cérémonie des César relève d'une stratégie médiatique parfaitement maîtrisée. L'événement, qui se tient ce jeudi 26 février à l'Olympia, représente l'un des moments forts de l'année culturelle française. Les caméras du monde entier seront braquées sur le tapis rouge, les interviews fleuriront dans tous les médias, et chaque mot prononcé aura un écho considérable. En s'invitant dans ce contexte médiatique, les quatre mille signataires s'assurent que leur message ne restera pas lettre morte.

Cette stratégie rappelle celle employée par d'autres mouvements sociaux qui ont su utiliser les grands rendez-vous médiatiques pour amplifier leur voix. La différence ici, c'est que ce ne sont pas des manifestants dans la rue, mais des stars du cinéma qui prennent position. Des acteurs que le public aime, admire, suit depuis des années. Leur parole porte d'autant plus qu'elle vient de personnes familières, dont le travail a accompagné la vie de millions de spectateurs. Comme nous l'avons vu dans notre article sur la bataille judiciaire des créateurs français face au pillage de leurs données, cette mobilisation s'inscrit dans un mouvement plus large de riposte juridique contre les géants de la tech.

L'Adami en première ligne de la défense des artistes

L'organisme de gestion collective a joué un rôle déterminant dans l'organisation de cette riposte. Depuis plusieurs mois déjà, l'Adami alertait sur les dangers que représentent les outils d'IA générative pour la profession. La tribune du 22 février 2026 constitue l'aboutissement d'un travail de fond mené avec détermination. L'objectif est clair : faire entendre la voix des artistes dans un débat trop souvent dominé par les arguments techno-optimistes des géants de la Silicon Valley.

Tom Cruise contre Brad Pitt en deepfake : quand l'IA s'empare des stars sans demander

L'intelligence artificielle générative s'est offerte une scène grandeur nature avec une vidéo devenue virale : un combat entre Tom Cruise et Brad Pitt, entièrement généré par l'IA. Les deux stars hollywoodiennes n'ont jamais donné leur accord pour cette utilisation de leur image, mais le logiciel chinois Seedance 2.0 s'est moqué de leur consentement. Le résultat est bluffant de réalisme, diffusé des millions de fois sur les réseaux sociaux, alimentant les débats sur les limites éthiques de cette technologie. Les grands studios américains ont aussitôt dénoncé ces violations massives des droits d'auteur, mais le mal était fait : les images circulent, impossibles à rattraper.

Robot androïde à côté d'une caméra de cinéma vintage sur fond futuriste
Vue en gros plan d'une bouche humaine devant un microphone de studio d'enregistrement avec un casque audio sur les oreilles

Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Les deepfakes de célébrités se multiplient à une vitesse vertigineuse. On a ainsi vu des faux Steven Spielberg, Jack Black et Adam Sandler dénoncer les dérapages antisémites du rappeur Kanye West, sans que ces acteurs aient jamais participé à la moindre vidéo. Leur visage, leur voix, leurs expressions ont été synthétisés pour servir un message qu'ils n'ont pas choisi de porter. Cette instrumentalisation pose des questions fondamentales sur le droit à l'image et le consentement dans l'ère numérique.

La vidéo virale qui a fait trembler Hollywood

L'affaire Seedance 2.0 révèle l'ampleur du problème. Ce logiciel chinois permet de générer des vidéos hyperréalistes à partir de simples descriptions textuelles. Les concepteurs ont entraîné leur modèle sur des milliers d'heures de films, d'interviews et d'apparitions publiques des stars, sans jamais obtenir la moindre autorisation. Le résultat est stupéfiant : Tom Cruise et Brad Pitt se battent avec une fluidité déconcertante, leurs visages reproduits à la perfection, leurs voix imitées sans faille apparente.

Pour les studios hollywoodiens, c'est une violation caractérisée de leurs droits. Mais au-delà des aspects juridiques, cette affaire soulève une question plus profonde : que reste-t-il du droit à l'image quand n'importe qui peut générer une vidéo réaliste de n'importe qui ? Les stars hollywoodiennes disposent pourtant d'armées d'avocats et de ressources considérables pour défendre leurs droits. Qu'en est-il des comédiens français, des doubleurs, des artistes moins connus qui n'ont pas les moyens de se battre contre les géants de la tech ?

Muriel Robin, Emmanuel Macron et le piège du « filtre magique »

L'affaire Muriel Robin illustre parfaitement cette réalité. En avril 2025, la comédienne découvre avec stupeur que son visage et sa voix ont été utilisés dans une publicité pour un produit minceur. Une vidéo générée par IA la montre vantant les mérites d'une pilule amincissante, avec une ressemblance troublante. Furieuse, elle a aussitôt annoncé son intention d'engager des poursuites judiciaires via son compte Instagram. Mais le mal était fait : des milliers de personnes avaient déjà vu cette publicité mensongère.

Plus troublant encore : l'affaire du « style Miyazaki ». Des internautes ont utilisé les outils d'OpenAI pour générer des autoportraits dans le style du célèbre réalisateur japonais Hayao Miyazaki. Parmi les utilisateurs de ce procédé, on trouve Emmanuel Macron, Gabriel Attal, l'eurodéputée Manon Aubry, et même la Maison Blanche. Tous ont utilisé cette technologie sans mesurer qu'ils participaient à l'appropriation d'une esthétique, d'un style artistique développé pendant des décennies par un maître de l'animation. Comme le souligne notre analyse du sommet IA 2026 de New Delhi, les responsables politiques du monde entier peinent à encadrer ces nouvelles technologies.

Quand les deepfakes ciblent les anonymes

Le problème dépasse largement le cercle des célébrités. Des millions de personnes anonymes se retrouvent piégées par des vidéos deepfakes, leur visage étant utilisé à des fins malveillantes. Arnaques financières, chantage, revenge porn : les conséquences peuvent être dévastatrices pour des citoyens ordinaires qui n'ont pas les ressources juridiques des stars. Cette réalité rappelle que la protection du droit à l'image est une question de justice sociale, pas seulement de défense corporatiste.

Scarlett Johansson et la voix « Sky » : l'affaire qui a tout changé

L'affaire Scarlett Johansson marque un tournant dans la prise de conscience collective. En septembre 2023, Sam Altman, le patron d'OpenAI, contacte personnellement l'actrice pour lui proposer de devenir la voix de ChatGPT 4.0. L'offre est alléchante : prêter sa voix à l'assistant conversationnel le plus populaire au monde. Mais Scarlett Johansson décline l'invitation, préférant préserver son intégrité artistique. L'affaire aurait pu s'arrêter là. Elle ne fait que commencer.

Huit mois plus tard, en mai 2024, ChatGPT 4.0 est lancé avec une nouvelle voix baptisée « Sky ». Très vite, les utilisateurs remarquent une ressemblance frappante avec la voix de Scarlett Johansson. Ses amis les plus proches ne font pas la différence. L'actrice découvre l'existence de cette voix et comprend qu'OpenAI a trouvé un moyen détourné d'obtenir ce qu'elle avait refusé : une voix quasi identique à la sienne, sans avoir besoin de son consentement.

Le rendez-vous refusé qui est devenu un clonage

La chronologie des événements est accablante pour OpenAI. Sam Altman avait explicitement sollicité Scarlett Johansson, qui avait explicitement refusé. Plutôt que d'accepter ce refus, l'entreprise a développé une voix alternative qui imite à s'y méprendre celle de l'actrice. Les utilisateurs de ChatGPT ont d'ailleurs immédiatement fait le rapprochement, témoignant de la similarité troublante entre « Sky » et la voix de l'actrice.

Face à l'indignation, Scarlett Johansson a engagé un avocat et exigé des explications. La pression médiatique est devenue telle qu'OpenAI a finalement suspendu l'utilisation de la voix « Sky ». Mais le message était passé : même les stars les plus puissantes d'Hollywood pouvaient voir leur voix clonée sans leur accord. Si Scarlett Johansson a dû mobiliser ses ressources pour faire valoir ses droits, que peuvent espérer les comédiens ordinaires ?

« Her » : quand la fiction rattrape la réalité

L'histoire a une dimension ironique qui n'a pas échappé aux observateurs. En 2013, Scarlett Johansson prêtait sa voix à l'OS du film « Her » de Spike Jonze, une intelligence artificielle sensible qui noue une relation amoureuse avec son utilisateur. Dix ans plus tard, la réalité rattrape la fiction : l'actrice se retrouve confrontée à une IA qui a « volé » sa voix. Sam Altman a d'ailleurs tweeté le mot « her » au moment du lancement de ChatGPT 4.0, comme une référence assumée au film.

Scarlett Johansson a tiré de cette affaire une leçon qu'elle a partagée avec force : « À une époque où nous sommes tous aux prises avec les deepfakes et la protection de notre propre image, de notre propre travail, de notre propre identité, je pense que ces questions méritent une clarté absolue ». Elle a appelé à une législation adaptée pour garantir que les droits des individus soient respectés dans l'ère de l'intelligence artificielle. Son combat personnel est devenu symbole d'une cause beaucoup plus large.

Les autres voix de ChatGPT : une stratégie de contournement

OpenAI a par la suite développé plusieurs voix numériques alternatives baptisées Breeze, Cove, Ember, Juniper, enregistrées avec des acteurs professionnels. Cette stratégie permet à l'entreprise de disposer de voix « légales » tout en conservant une palette expressive proche de celle des stars. Mais l'affaire « Sky » a révélé les limites éthiques de cette approche : jusqu'où peut-on s'inspirer d'une voix célèbre sans tomber dans l'imitation illicite ? La question reste entière.

250 euros pour remplacer deux jours de tournage : le vrai prix du pillage

Derrière les affaires médiatiques impliquant des stars internationales, il y a une réalité plus prosaïque et tout aussi inquiétante. Celle des comédiens ordinaires qui voient leur travail dévalorisé par l'IA. L'exemple rapporté par l'Adami est édifiant : un comédien s'est vu proposer la modique somme de 250 euros pour l'utilisation de son image par une IA, en remplacement d'un tournage de deux jours. L'offre est insultante, mais elle révèle le modèle économique qui se met en place.

Calculons rapidement : un tournage de deux jours pour un spot publicitaire représente normalement une rémunération bien supérieure, sans compter les droits à l'image qui s'appliquent à chaque diffusion. En proposant 250 euros pour « acheter » le droit de générer indéfiniment l'image du comédien, les producteurs font une économie considérable. Mais cette économie se fait au détriment de l'artiste, qui perd non seulement une rémunération juste, mais aussi le contrôle sur son propre visage.

L'offre indécente qui révèle le modèle économique de l'IA

Cette proposition de 250 euros n'est pas une anomalie, mais l'expression d'un système qui se généralise. Les entreprises qui développent des outils d'IA générative cherchent à constituer des banques de données d'images et de voix les moins chères possible. Pour elles, il s'agit d'un investissement : payer une fois pour obtenir le droit d'utiliser indéfiniment l'image d'un comédien. Le calcul est cynique : pourquoi payer des jours de tournage quand on peut générer le même résultat à moindre coût ?

Le problème, c'est que cette logique dévalue complètement le travail artistique. Le comédien ne vend pas seulement son image pour une utilisation précise, il cède potentiellement son droit à l'image pour toutes les utilisations futures. C'est comme si un écrivain vendait son droit d'auteur pour une somme forfaitaire, sans pouvoir bénéficier des succès futurs de son œuvre. La différence, c'est que l'écrivain a conscience de ce qu'il vend, tandis que le comédien confronté à ces offres peut ne pas mesurer l'ampleur de ce qu'il abandonne.

Richard Darbois et les doubleurs français passent à l'offensive

Les doubleurs français ont décidé de ne pas subir passivement cette situation. Fin janvier 2026, huit d'entre eux, dont les célèbres Richard Darbois, Françoise Cadol et Christophe Lemoine, ont envoyé des mises en demeure aux plateformes de clonage vocal. Leur accusation : utilisation illégale de leurs voix sur des sites qui proposent des répliques générées par IA sans leur consentement.

Vue en gros plan d'une bouche humaine devant un microphone de studio d'enregistrement avec un casque audio sur les oreilles
Vue en gros plan d'une bouche humaine devant un microphone de studio d'enregistrement avec un casque audio sur les oreilles

L'une de ces plateformes a fini par céder et retirer les contenus incriminés. Mais une autre a maintenu les voix clonées, estimant apparemment que les doubleurs ne pouvaient pas prouver l'origine de l'imitation. Les plaignants réclament 20 000 euros de dommages et intérêts, une somme modeste au regard du préjudice mais symboliquement importante. Ce combat juridique pionnier ouvre la voie à d'autres actions similaires et prouve que les artistes peuvent se défendre.

La précarisation des comédiens débutants

Les comédiens en début de carrière sont particulièrement vulnérables face à ces pratiques. Sans notoriété, sans réseau d'avocats, ils peuvent être tentés d'accepter des offres dérisoires par nécessité financière. L'Adami alerte sur ce cercle vicieux : plus les artistes acceptent des contrats défavorables, plus le marché se normalise autour de ces pratiques, au détriment de l'ensemble de la profession. La tribune des 4000 vise aussi à briser cette dynamique en informant les comédiens de leurs droits.

Droit à l'image, RGPD, droits d'auteur : la France a des armes, mais sont-elles efficaces ?

Le droit français dispose d'un arsenal juridique relativement complet pour protéger les artistes. Le droit à l'image permet à chacun de s'opposer à l'utilisation de son visage sans son consentement. Les droits voisins du droit d'auteur protègent les interprétations des artistes. Le RGPD considère la voix et l'image comme des données biométriques, dont le traitement nécessite un consentement explicite. Sur le papier, les comédiens français sont donc bien protégés.

Mais la réalité du terrain est plus complexe. Deux obstacles majeurs se dressent sur la route des artistes qui voudraient faire valoir leurs droits. Premièrement, la preuve de la ressemblance : il faut démontrer que la voix ou l'image générée par IA imite suffisamment la personne pour créer une confusion. Or, les algorithmes sont conçus pour créer des imitations imparfaites, suffisamment proches pour tromper le public mais assez différentes pour compliquer les poursuites. Deuxièmement, l'identification des responsables : la chaîne de création est longue et fragmentée, entre le concepteur du modèle, les services qui l'utilisent, les intermédiaires techniques.

Pourquoi Matthew McConaughey a enregistré son visage

Face à ces difficultés, certains acteurs ont choisi l'anticipation. C'est le cas de Matthew McConaughey, qui a fait enregistrer officiellement son image et sa voix auprès de l'office américain de la propriété intellectuelle. Cette démarche n'a rien d'un « brevet » au sens strict – les brevets étant réservés aux inventions techniques – mais elle constitue une preuve officielle, datée et documentée, de son apparence et de sa voix.

En cas d'utilisation non autorisée, l'acteur pourra s'appuyer sur cet enregistrement pour démontrer l'imitation. Cette stratégie de prévention pourrait inspirer les artistes français, même si le cadre juridique diffère. L'idée est de constituer un dossier solide avant même que les problèmes ne surviennent, pour pouvoir réagir rapidement et efficacement le moment venu.

Le problème n'est pas la loi, c'est la traçabilité

Le futur règlement européen sur l'IA pourrait changer la donne. Il prévoit des obligations de transparence spécifiques pour les modèles d'IA générative et les contenus synthétiques. Les concepteurs devront documenter leurs sources d'entraînement et permettre l'identification des œuvres utilisées. Cette traçabilité faciliterait grandement la tâche des artistes qui cherchent à faire valoir leurs droits.

Cependant, ce règlement ne supprimera pas tous les obstacles. Les modèles open source, difficiles à contrôler, continueront de circuler. Les serveurs situés hors de l'Union européenne échapperont partiellement à ces règles. Et surtout, la charge de la preuve restera largement sur les épaules des artistes lésés. La loi est nécessaire, mais elle ne suffit pas : il faut aussi les moyens de la faire appliquer.

L'Observatoire de l'IA du CNC : une réponse institutionnelle

Le Centre national du cinéma a créé un Observatoire de l'IA et un baromètre annuel des usages, témoignant de la prise de conscience institutionnelle face à ces enjeux. Une étude menée avec Bearing Point et dévoilée en mars 2024 a dressé un état des lieux des cas d'usages et des impacts de l'IA sur la filière. Cette démarche d'accompagnement vise à aider les professionnels à s'approprier ces technologies sans se faire déposséder.

De Napster aux deepfakes : l'histoire se répète-t-elle ?

L'histoire du numérique est jalonnée de conflits entre créateurs et technologies de disruption. L'époque de Napster, au tournant du millénaire, offre un parallèle éclairant. À l'époque, le piratage de musique et de films était présenté comme un espace de liberté révolutionnaire, une démocratisation de l'accès à la culture face à des géants de l'industrie qui « s'en mettaient plein les poches ». Le piratage était « fun, libre, tendance, presque révolutionnaire ».

Pourtant, cette rhétorique libertaire masquait une réalité plus prosaïque : l'effondrement des revenus des artistes. Les maisons de disques ont perdu des milliards, les musiciens ont vu leurs royalties fondre. Il a fallu des années pour reconstruire un modèle économique viable, avec l'arrivée des plateformes de streaming légales. Aujourd'hui, le discours sur l'IA comme « outil de démocratisation créative » ressemble étrangement aux promesses du passé.

Quand le piratage était « fun, libre et tendance »

Les défenseurs du piratage avancaient des arguments séduisants. La technologie permettait à chacun d'accéder à des œuvres auparavant réservées à une élite. Les barrières géographiques et économiques tombaient. La culture circulait librement. Mais cette vision oubliait que la culture ne tombe pas du ciel : elle nécessite des créateurs qui puissent vivre de leur travail.

Aujourd'hui, les promoteurs de l'IA générative tiennent un discours similaire. L'IA « démocratise » la création, permet à chacun de générer des images, des vidéos, de la musique. Mais cette démocratisation se fait sur le dos des créateurs originaux, dont le travail nourrit les algorithmes sans compensation. L'histoire montre que cette dynamique ne peut pas durer indéfiniment : soit les créateurs disparaissent, soit un nouveau modèle émerge qui respecte leurs droits.

Hayao Miyazaki avait vu venir l'« insulte à la vie même »

Le réalisateur japonais Hayao Miyazaki, maître incontesté de l'animation et auteur de Princesse Mononoké ou du Voyage de Chihiro, a qualifié l'IA d'« insulte à la vie même » bien avant que les outils génératifs ne deviennent grand public. Cette phrase, prononcée avec l'émotion qu'on lui connaît, révèle une conception de l'art qui dépasse le simple cadre juridique. Pour Miyazaki, la création artistique est intrinsèquement liée à l'expérience humaine, à la souffrance, à la joie, à la perception du monde. Une machine ne peut pas reproduire ce vécu.

Son fils a confié le 2 avril à l'Agence France-Presse que « rien ne pourra remplacer le talent » de son père. Cette affirmation sonne comme un défi lancé aux technologistes qui prétendent que l'IA finira par égaler ou dépasser les créateurs humains. Peut-être les algorithmes parviendront-ils à imiter les styles, à reproduire les techniques. Mais pour les Miyazaki de ce monde, l'art n'est pas qu'une question de résultat : c'est un processus, une relation entre le créateur et son œuvre, qui ne peut être automatisée.

Les leçons de l'industrie musicale pour le cinéma

L'industrie musicale a fini par trouver un équilibre avec les plateformes de streaming, mais au prix d'une transition douloureuse. Des milliers d'artistes ont disparu, des labels ont fermé. Le cinéma français peut-il éviter ce scénario catastrophe ? La tribune des 4000 suggère que les artistes ont compris la leçon : il vaut mieux agir préventivement que de subir les conséquences d'un modèle économique détruit. Les revendications d'un cadre juridique clair et d'une rémunération équitable visent à éviter la reproduction des erreurs du passé.

Conclusion : le cinéma français à l'heure du choix

La tribune des quatre mille artistes ne réclame pas l'interdiction de l'intelligence artificielle. Elle demande un cadre de coexistence respectueux, où les créateurs puissent bénéficier des opportunités

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Sophie Alibot @making-of

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas juste le film : c'est comment il a été fait. Monteuse vidéo freelance à Paris, je suis obsédée par les coulisses du cinéma. Les anecdotes de tournage, les cascades ratées, les acteurs qui ont failli avoir le rôle, les effets spéciaux avant/après – tout ça me passionne autant que le résultat final. Je crois que connaître la fabrication d'un film le rend encore plus magique.

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