Alors que la 75ème édition de la Berlinale s'ouvre sous un ciel gris berlinois, l'ambiance est électrique. Si les flashes des photographes crépitent pour l'arrivée fracassante de stars mondiales, un malaise plus profond parcourt les salles obscures du festival. Au-delà du glamour du tapis rouge et des hommages rendus aux icônes du cinéma, cette édition sert de caisse de résonance inattendue à une crise majeure : celle de la cellule familiale et de l'intimité contemporaine. Les films en compétition cette année dépeignent une humanité en errance, incapable de créer des liens durables, une thématique qui résonne avec une force terrifiante pour la génération Z.

Berlinale 2025 : Sous les paillettes, le malaise des liens amoureux
L'ouverture de cette Berlinale 2025 ne se résume heureusement pas à la simple course aux ego sur le tapis rouge, même si l'effervescence est palpable. Entre la présence de Timothée Chalamet et l'hommage vibrant rendu à Tilda Swinton, on pourrait croire à une fête traditionnelle du septième art. Pourtant, l'analyse des œuvres présentées révèle un contraste saisissant. Le festival berlinois, connu pour son mélange de programmation provocante et de grandes productions hollywoodiennes, offre cette année le miroir d'une société en souffrance. La thèse qui se dégage des projections est implacable : la famille et le couple ne sont plus des refuges, mais des terrains minés par l'actualité géopolitique et l'angoisse climatique, transformant l'intimité en un luxe presque inaccessible.
Quand Timothée Chalamet masque une angoisse collective
Il est impossible d'ignorer l'effet Chalamet sur cette édition. La venue de l'acteur pour A Complete Unknown, où il incarne Bob Dylan, a créé un buzz médiatique considérable, tout comme la présence de Robert Pattinson pour Mickey 17, le nouveau film de Bong Joon-ho. Ces stars, véritables aimantes à festivals, focalisent l'attention des médias généralistes. Cependant, ce star-system éblouissant ne doit pas nous faire oublier le fond plus sombre de la sélection. Si Chalamet fait la une des journaux pour sa performance ou ses entrées spectaculaires, les films qui nous attendent dans les salles de compétition racontent une tout autre histoire. C'est ce décalage entre la célébration de la puissance des stars et la réalité anxieuse des œuvres qui frappe le plus : alors que les acteurs rayonnent, les personnages qu'ils interprètent ou leurs homologues dans d'autres films semblent traverser des nuits sans fin.
The Light de Tom Tykwer : une ouverture politiquement chargée
Le film d'ouverture, The Light de Tom Tykwer, a parfaitement posé les jalons de cette édition. Avec Ethan Hawke et Margaret Qualley en têtes d'affiche, le film aurait pu être un simple drame intimiste. Pourtant, il a immédiatement brisé le décor en insufflant une lourdeur politique au cœur de la narration. Dès la conférence de presse, le ton était donné : des réalisateurs comme Todd Haynes, membre du jury, ou Maria Schrader, ont insisté sur l'impossibilité de dissocier l'intime du politique aujourd'hui. Dans The Light, la famille n'est plus un sanctuaire isolé du monde ; elle est traversée de part en part par les tensions extérieures. Ce choix inaugural suggère que pour comprendre la crise du couple en 2025, il faut d'abord regarder le chaos qui l'entoure. Comparé à d'autres événements comme le Festival de Cannes, Berlin semble cette année privilégier une approche où l'engagement personnel est devenu une forme de résistance.
Flashback 2001 : quand « Intimacy » électrocutait le couple par le sexe
Pour saisir toute l'ampleur de la mutation que nous vivons aujourd'hui sur nos écrans, il est crucial de revenir à un moment charnière de l'histoire du festival : l'édition 2001. Cette année-là, l'Ours d'or fut décerné à Intimacy de Patrice Chéreau, un film qui avait provoqué un scandale retentissant. Ce retour en arrière permet d'établir un « avant » et un « après » fascinant. Il y a vingt-quatre ans, la crise du couple se résolvait encore par l'exploration corporelle, par une tentative désespérée et violente de fusion. Aujourd'hui, l'impossibilité de se connecter semble plus radicale : on est passé de la recherchede la fusion charnelle à une incapacité presque totale à s'ancrer dans le présent. Le choc de 2001 reposait sur une violence tactile, une volonté de briser les tabous pour toucher l'âme à travers la chair. Aujourd'hui, la violence est d'une autre nature : elle est silencieuse, atmosphérique, et souvent invisible.
Londres, 2001 : la solitude à corps ouverts
Revenons sur ce film fondateur qu'est Intimacy. Lors de sa présentation, l'œuvre de Patrice Chéreau avait divisé la critique et le public, non pas pour sa médiocrité, mais pour sa crudité absolue. On se souvient encore de la performance de Kerry Fox et de Mark Rylance, ces deux êtres qui se retrouvent chaque semaine pour des rapports sexuels anonymes et sans lendemain dans un appartement londonien crasseux. Ce qui frappait, c'était la désespérance de cette quête. Le sexe n'y était pas un plaisir, mais une tentative ultime de vérifier son existence par le contact avec l'autre. L'adaptation de la nouvelle de Hanif Kureishi montrait des couples qui se détruisaient, certes, mais qui se cherchaient encore. Il y avait une passion dans la destruction, une chaleur dans l'agonie relationnelle. Les personnages souffraient, mais ils ressentaient. C'était le paroxysme d'une époque où l'on croyait encore que la connexion physique pouvait sauver de l'isolement mental. C'était une thérapie par le choc, une manière de dire que même dans le pire des cas, le lien demeurait possible, fusse-t-il douloureux.
De la thérapie par le choc à l'aseptie des liens
L'évolution entre ce début de millénaire et la Berlinale actuelle est frappante. Ce qui choquait en 2001 — la représentation explicite de l'acte sexuel, la « pornographie » sentimentale — semble presque d'une autre époque, presque naïve face aux angoisses contemporaines. Aujourd'hui, les cinéastes ne cherchent plus à choquer par la chair, mais par le vide. La violence n'est plus dans le hurlement ou le coup, mais dans le regard qui se détourne, dans le silence qui s'installe au dîner, dans l'impossibilité de formuler un sentiment. La comparaison est brutale : si les personnages de Chéreau s'écorchaient la peau pour se sentir vivants, les protagonistes des films de 2025 semblent déjà avoir déserté leur corps. L'aseptie des liens modernes, cette peur de la vulnérabilité, remplace la confrontation brute. Le cinéma berlinois, en cela, ne montre plus des couples qui explosent, mais des individus qui s'ignorenent, transformant la salle obscure en un miroir glacé de nos propres insuffisances relationnelles.
De la destruction du couple à l'errance totale : le leitmotiv de la Berlinale 2023
Pour comprendre pleinement la portée de la crise de l'intimité en 2025, il est indispensable de jeter un œil en arrière, vers l'édition 2023. Celle-ci avait déjà posé les fondations de cette thématique de l'errance, servant de prémices au malaise actuel. Il ne s'agissait plus alors de la simple « guerre des sexes »…celebrated in the 1990s, but rather points to a more profound existential struggle: the incapacity to establish a foothold either emotionally or geographically. While critics offered a harsh judgment at the time, that perspective still echoes through the festival's venues today: characters are being drawn in conflicting directions, finding it impossible to take root in either a literal or figurative sense. This theme involving…« putting down roots » (mettre des racines) est devenue la pierre angulaire du cinéma contemporain, reflétant une société qui ne cesse de bouger, migrer, changer, sans jamais s'arrêter assez longtemps pour construire quelque chose de durable.
Le diagnostic du Monde : des personnages tirés dans tous les sens
L'analyse qui avait été faite à l'époque relevait une structure récurrente dans de nombreux films de la sélection. Les narrations ne suivaient plus des arcs classiques de construction ou de destruction d'un couple, mais dépeignaient des trajectoires chaotiques. Les héros ne cherchent plus l'autre pour combler un manque ; ils cherchent un endroit au monde où ils pourraient simplement respirer. Cette fatigue collective se lit dans le rythme même des films. C'est une errance qui n'est pas romantique, loin du « on the road »…libertarianism of the 1970s. It portrays a kind of wandering that is inflicted and withstood instead of voluntarily embraced. Regardless of whether the drivers are economic, political, or ecological, stability has transformed into a rarity that contemporary narratives seldom grant their characters. This truth lands heavily on a specific generation, a cohort for whom the…« chez soi » est un concept flou, interchangeable, et souvent précaire. Dans ce contexte, les événements culturels majeurs, comme le Festival du film court de Lille, essaient parfois de capturer ces instants de vie, mais Berlin semble aller plus loin en montrant l'échec de l'ancrage.
The Shadowless Tower : Pékin comme métaphore du divorce
L'exemple parfait de cette errance urbaine et sentimentale reste The Shadowless Tower de Zhang Lu, présenté lors de cette édition charnière. Le film nous suit dans les rues de Pékin, aux côtés d'un critique gastronomique divorcé qui erre non seulement à travers la ville, mais aussi à travers sa propre mémoire. Il cherche son père, un homme qu'il n'a pas vu depuis des décennies, mais cette quête n'est qu'un prétexte pour explorer son propre vide intérieur. Pékin, avec ses transformations architecturales frénétiques, devient la métaphore parfaite de la rupture familiale. Les repères changent trop vite pour que les liens humains aient le temps de se solidifier. Le personnage mange, marche, parle, mais il reste fondamentalement seul. Le divorce qu'il a vécu n'est pas seulement une séparation légale, c'est le symptôme d'une incapacité à cohabiter avec l'autre dans un monde qui privilégie l'individu. C'est un cinéma de l'après-coup, où les conséquences de nos ruptures nous suivent comme des fantômes dans des rues trop vastes.

The Survival of Kindness : l'allégorie de l'enfermement
Pour accentuer ce sentiment de claustrophobie planétaire, le film The Survival of Kindness de Rolf de Heer avait proposé une allégorie visuelle d'une puissance rare. Le synopsis est aussi simple que terrifiant : une femme noire est enfermée dans une cage sur une remorque par des suprémacistes blancs, puis abandonnée au milieu d'un désert aride. Ce qui fascine ici, c'est la mise en scène de l'isolement radical. La plupart du film, il n'y a pas de dialogue, ou alors dans une langue inventée, compréhensible uniquement par les émotions. La cage est debien sûr l'élément central du dispositif scénique, mais elle représente surtout cette paralysie moderne qui nous frappe de plein fouet. Rolf de Heer ne propose pas ici une fable historique sur l'esclavage au sens traditionnel, mais bien une allégorie visuelle de la claustrophobie existentielle. Le personnage principal, incarné par Mwajemi Hussein, évolue dans un paysage post-apocalyptique qui pourrait être le nôtre demain. Ce qui terrifie dans ce film, c'est le silence. Il n'y a pas de grands discours, pas d'explication logique sur la raison de cette captivité, il y a juste l'expérience brute de l'enfermement.
Cette impossibilité de communiquer par les mots résonne étrangement avec notre époque contemporaine. Nous sommes connectés en permanence, mais nous sommes incapables de sortir de notre propre bulle pour toucher l'autre. La cage de The Survival of Kindness est aussi celle de l'anxiété climatique et des crispations identitaires qui nous enferment dans des catégories hermétiques. Le film suggère que la bonté (kindness) est la seule voie de sortie, mais qu'elle est devenue un acte de survie périlleux, presque subversif. C'est une cinématographie de la résistance silencieuse qui préfigurait déjà les atmosphères lourdes que l'on retrouve aujourd'hui dans les productions plus récentes. L'isolement n'est plus une situation géographique, c'est un état d'âme universel.
Berlinale 2025 : l'anxiété climatique étouffe l'intimité
En revenant à l'actualité brûlante de cette 75ème édition, on comprend mieux pourquoi cette thématique de l'enfermement et de la rupture résonne avec une telle force. Le contexte a changé : l'errance de 2023 s'est muée en une angoisse plus précise, plus viscérale en 2025. Les films en compétition ne montrent plus seulement des personnages qui ne savent pas où aller, mais des individus qui ont peur de s'installer. Pour la génération Z, qui constitue une part croissante du public festivalier, la question ne se pose plus en termes de « comment vivre à deux », mais « est-il encore responsable ou sensé de construire quoi que ce soit de durable ? » L'intimité est étouffée par la peur d'un avenir incertain, transformant chaque relation amoureuse ou familiale en une relation précaire, vouée à l'échec par la menace écologique.
Tom Tykwer et la lumière crue de la réalité
C'est dans ce contexte que The Light, le film d'ouverture de Tom Tykwer, prend tout son sens. Au-delà de la performance de ses acteurs, le film fonctionne comme un révélateur. Tykwer, qui nous avait éblouis avec Cours, Lola, cours, propose ici une vision bien plus sombre de l'interaction humaine. Lors des conférences de presse, des membres du jury comme Todd Haynes ou la réalisatrice Maria Schrader ont insisté sur l'indissociabilité de l'intime et du politique. Dans The Light, la cellule familiale ne fonctionne plus comme un microcosme protégé ;elle est poreuse, contaminée par les soubresauts d'un monde qui s'effondre. Loin de servir de cocon protecteur contre l'adversité, la maison devient le premier réceptacle des traumatismes ambiants, un lieu où les murs semblent trembler non pas à cause des séismes géologiques, mais en écho aux secousses politiques et sociales. Tykwer ne nous montre pas seulement une histoire familiale ; il filme l'intrusion de l'Histoire avec un grand H dans la salle à manger. C'est une violence sourde, celle de l'actualité qui brise l'intimité du petit déjeuner, transformant chaque dialogue en un débat idéologique et chaque silence en une accusation muette. Les relations familiales, traditionnellement censées nous offrir un répit, sont ici saturées par le poids du monde, laissant les personnages sans air pour respirer.
De la cage virtuelle à l'anxiété réelle
Cette impossibilité de s'abriter chez soi fait écho direct aux métaphores visuelles explorées précédemment, notamment celle de la cage dans The Survival of Kindness. Pour la génération Z, cette cage n'est plus seulement une allégorie cinématographique, c'est une réalité quotidienne, matérialisée par les flux d'informations constants et la catastrophe écologique imminente. Nous vivons dans une ère où l'horizon est bouché, non par des murs de pierre, mais par la certitude scientifique d'un avenir compromis. Les films de cette Berlinale 2025 suggèrent que cette anxiété climatique agit comme un puissant répulsif relationnel. Pourquoi construire un couple, fonder une famille, s'enraciner, quand le sol lui-même semble promis à l'instabilité ?
L'intimité devient alors un luxe, voire un acte d'irresponsabilité aux yeux de certains personnages dépeints à l'écran. On observe une récurrence de figures solitaires, ou de couples qui coexistent sans vraiment se fusionner, comme par peur de créer des attaches qui deviendraient des vulnérabilités en cas de catastrophe. La « cage » de l'anxiété moderne est double : elle est numérique, nous enfermant dans des bulles algorithmiques qui nous isolent de notre voisin, et physique, par la dégradation de notre environnement. Le cinéma berlinois, dans sa sagesse désespérée, pointe du doigt cette paralysie. Nous sommes tous des survivants de The Survival of Kindness, marchant dans un désert de nos propres craintes, cherchant une bonté qui nous semble de plus en plus étrangère.
Génération Z : pourquoi le cinéma reflète notre peur de nous ancrer
C'est ici que le battement de cœur de cette édition se fait le plus sentir. La génération Z, qui constitue une part significative du public des festivals aujourd'hui, se reconnaît sans doute effroyablement dans ces protagonistes en errance. Contrairement à leurs aînés qui ont connu la guerre froide ou des menaces extérieures définies, les jeunes d'aujourd'hui font face à une menace diffuse, omniprésente et invisible : l'effondrement climatique et la précarité économique généralisée. Le concept de « mettre des racines », cher aux générations passées, est devenu non seulement obsolète, mais franchement effrayant. S'ancrer, c'est s'exposer. Construire, c'est risquer de tout perdre. Le cinéma, cet art qui a longtemps célébré la conquête de l'espace et la fondation du foyer, semble désormais s'être rangé du côté de l'éphémère et du précaire.
Cette peur de l'ancrage se traduit à l'écran par une esthétique de la fuite. Les personnages ne s'attardent pas, les plans sont souvent fuyants, et les récits refusent les conclusions claires ou les « happy ends » traditionnels qui scellent une union. C'est une forme de cinématographie du nomadisme forcé, où le statut de « touriste » dans sa propre vie devient la norme. Lorsque l'on regarde les films de cette sélection, on comprend que la crise de l'intimité n'est pas un simple caprice sentimental, mais une réponse rationnelle à un monde irrationnel. Pourquoi investir dans le long terme si le terme lui-même est incertain ? Cette philosophie de l'instantanéité, de la consommation rapide des émotions, détruit mécaniquement la possibilité de liens profonds. Le miroir que tend la Berlinale est cruel : il montre une génération qui apprend à se détacher avant même de s'être attachée, transformant la solitude non en un choix, mais en une stratégie de survie.
Conclusion : Le cinéma comme dernier refuge face au silence
En parcourant les allées de cette 75ème Berlinale, du souvenir du choc charnel de Intimacy en 2001 jusqu'aux errances silencieuses de 2025, le constat est saisissant d'évolution. Nous sommes passés de la tentative de connexion par la violence du corps à l'acceptation résignée de la déconnexion par l'âme. Le couple et la famille, tels qu'ils étaient représentés au cinéma il y a encore deux décennies, semblaient indestructibles malgré leurs crises internes. Aujourd'hui, ils apparaissent fragiles, traversés par des vents géopolitiques et écologiques qui les dispersent.
Pourtant, il y a une beauté paradoxale dans ce tableau sombre. En montrant cette crise, en refusant de nous servir des fables consolatrices, les cinéastes de cette édition nous offrent un cadeau inestimable : celui de ne pas nous sentir seuls dans notre angoisse. Si les personnages à l'écran ne parviennent pas à se lier, les spectateurs, eux, se retrouvent dans une communion silencieuse face à l'écran. Le cinéma redevient ce qu'il a toujours été au mieux de lui-même, non pas une machine à rêver d'un monde meilleur, mais un espace où le monde réel est observé, disséqué et compris avec une acuité chirurgicale. Face à l'angoisse climatique et à l'effondrement des liens traditionnels, la salle obscure reste, paradoxalement, l'un des derniers lieux où l'intimité peut encore être vécue, partagée et ressentie collectivement. Et c'est peut-être là, dans cette expérience commune de la projection, que se cache la lueur d'espoir entrevue par Tom Tykwer.