
Avec l'essor de l'animation japonaise en Occident, et notamment en France, et la reconnaissance du génie nippon en matière de cinéma (Ring en est une preuve indéniable), la production cinématographique de l'archipel s'impose progressivement comme totalement autonome et gage d'une qualité certaine. Entre les maîtres tels que Hayao Miyazaki et Isao Takahata des studios Ghibli et le très controversé Takeshi Kitano avec ses œuvres souvent ultra-violentes (Sonatine, Hana-Bi...), les Japonais nous prouvent au fil des années qu'ils brillent dans le septième art, quel que soit le genre.
Innovante, souvent choc, toujours originale, la production nippone ne déçoit que très rarement. Battle Royale, réalisé par Kinji Fukasaku, en est l'illustration parfaite. Sorti l'année dernière dans nos salles obscures, ce film est désormais disponible à la vente et à la location. À noter qu'il s'agit de l'adaptation du roman éponyme de l'écrivain japonais Koushun Takami.
De quoi parle le scénario de Battle Royale ?
Dans un Japon contemporain, le gouffre qui sépare les adolescents des adultes, et plus particulièrement du système éducatif, se creuse de plus en plus. À tel point que la majorité des lycéens sèchent les cours. En réponse à ce mouvement protestataire, le gouvernement, avec l'accord de la population, instaure un texte de loi poétiquement nommé « BR », ou « Battle Royale »...
Le principe de cette loi est aussi simple qu'effroyable : chaque année, une classe de troisième est tirée au sort sur l'ensemble du pays afin de participer à un jeu de survie sur une île déserte. Ce jeu n'a qu'une seule règle : à la fin, il ne peut en rester qu'un. En bref, les élèves reçoivent en début de « jeu » un sac contenant quelques réserves alimentaires, un équipement basique, et une arme dont la nature reste secrète jusqu'à l'ouverture du sac. Ils ont trois jours pour éliminer tous leurs camarades. Si jamais, à la fin du temps réglementaire, il subsiste plus d'un participant, les deux sont exécutés par leur collier...
Car évidemment, ils sont tous surveillés via un collier GPS, qui joue autant le rôle de bourreau que de mouchard : il explose en cas de tentative de fuite de l'île, mais aussi en cas de présence de son porteur dans une « zone interdite » de la carte. L'île est découpée selon un quadrillage précis, et toutes les heures, un carreau devient zone interdite. Le seul contact avec l'extérieur est le rapport de leur superviseur toutes les quatre heures, qui leur annonce les nouvelles zones interdites ainsi que les noms des morts...
Bref, une initiative barbare à laquelle sont forcés de participer une ribambelle d'adolescents qui, pour seuls objets de survie, possèdent aussi bien un fusil mitrailleur qu'une batterie de cuisine ou un couvercle de cocote-minute...
Au milieu de ces adolescents, il y a Shuya et Noriko qui, contrairement à beaucoup d'autres, vont tenter de rallier les autres élèves, refusant de se plier au jeu et de céder aux bas instincts de survie des autres... Surtout que deux élèves mystérieux ont été incorporés au jeu, et qu'ils ne semblent pas commodes...
Une critique sociale virulente de la société japonaise

Je ne vous en révèle pas plus du scénario qui, même s'il rappelle un peu celui de Running Man (la version papier de Stephen King sous le pseudonyme de Bachman plus que son adaptation avec Schwarzenegger), possède une profondeur bien plus élaborée et pertinente.
Que dire, si ce n'est « superbe » ? Sans effets spéciaux grand-guignolesques ni maîtrise technique ostentatoire, on obtient une production palpitante qui, non contente de proposer quelques scènes d'action efficaces (un grand bravo pour certains gunfights sanglants vraiment réussis), aborde sous couvert d'un prétexte scénaristique extrême tous les problèmes d'une jeunesse japonaise désenchantée en qui ses pères ne croient plus.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit ici : d'une critique, et pas piquée des vers. Une critique d'une société japonaise qui ne sait que martyriser et opprimer sa jeunesse, voyant qu'elle n'arrive plus à la suivre, et lui interdisant la libre-pensée.
Évidemment, tout le monde n'est pas au fait de cette implosion. C'est bien légitime : on ne voit malheureusement les Japonais que comme une bande de cinglés serrés les uns contre les autres sur leur archipel, scotchés à leurs consoles de jeu et travaillant vingt-deux heures par jour. Et il est légitime de penser ainsi, puisque c'est exactement ce que veulent faire paraître les autorités du Japon aux yeux de la communauté internationale. Mais la vérité est toute autre : elle se trouve dans la rue, et la jeunesse, qui avec le temps aspire à bien autre chose que ce que voulaient leurs aînés, se retrouve étouffée et contrainte au silence.
Avec Battle Royale, point de chichi. On dénonce ouvertement les autorités, leurs mesures extrémistes, leur incompréhension d'une population dont le mal-être n'a d'égal que leur besoin d'expression, besoin compressé et censuré. Ici, le rôle symbolique du bourreau est tenu par le maître Takeshi Kitano lui-même (qui conserve d'ailleurs le même nom dans le film), dans un contre-emploi splendide qu'il aborde avec lucidité et brio. Kitano tient le rôle d'un professeur qui a eu assez de ses élèves au fil des années, et qui a trouvé un moyen de se venger en participant en tant que superviseur à « l'aventure » Battle Royale. Il est froid, cynique, moqueur, méprisant et dénué de toute compassion, en faisant l'ordure par excellence, à marquer d'une pierre blanche dans l'histoire du cinéma.
Une critique de la jeunesse elle-même
Puisque l'on parle d'interprétation, le niveau global est plutôt bon, sans plus. Certains jeunes acteurs sortent vraiment du lot, comme Tatsuya Fujiwara, Aki Maeda et Taro Yamamoto (les trois héros interprétant respectivement Shuya, Noriko et Kawada), ainsi que quelques autres — un vingt sur vingt pour le « second élève mystère », antagoniste complètement déjanté interprété par Ando Masanobu déjà vu dans Kids Return de Kitano, et à Kou Shibazaki qui endosse le rôle de Mitsuko, une peste en pleine crise d'adolescence complètement barjo et prête à tout pour gagner. D'autres sont beaucoup moins convaincants, mais comme en guise de punition, ils se font immédiatement trucider par un moyen ou un autre...
Mais une autre critique particulièrement acerbe émerge de l'impression générale du film, et prend complètement à contre-pied la première. Car loin de Kinji Fukasaku l'idée de ne pointer du doigt que les oppresseurs. Les opprimés en prennent aussi pour leur grade ici-bas, démontrant dans cette course contre la mort à quel point ils sont désorganisés, égocentriques et incapables d'un quelconque esprit de communauté.
Vous l'aurez compris : au lieu de s'entraider et de se donner une chance à plusieurs de survivre et de se mutiner, un sacré paquet des quarante-trois élèves du début vont décider de se prendre au jeu, sombrant dans la folie pure et simple (l'intello qui pète un câble en est un exemple très pertinent : en balayant tout ce qui bouge devant lui de son fusil-mitrailleur, il récite en hurlant, les yeux exorbités, une leçon de mathématiques...), ou ayant décidé que c'était eux ou les autres. Malgré les communautés qui arrivent néanmoins à se former afin de résister à leurs bourreaux, elles finissent presque toujours par être détruites par les doutes de certains ou les peurs des autres. Une belle dénonciation de ce manque de cohésion au sein d'une population qui devrait faire état de compassion et de résistance, mais qui préfère se terrer dans la voie de l'égoïsme.
Battle Royale : un film choc sur fond de musique classique

Doté d'une réalisation efficace et d'un scénario en béton armé, l'ambiance est parfois encore renforcée par des messages subliminaux faisant apparaître en toutes lettres les phrases importantes des dialogues ou des pensées des personnages, faisant ressortir au final un message de résistance autant que de solidarité. Oscillant entre découverte d'une adolescence en sursis (les passages se voulant romantiques procurent une émotion rare, sans gnangnanisme débile ni larmes inappropriées) et action de survie pure et dure, on obtient un produit d'une qualité exceptionnelle.
La violence, évidemment explicitement montrée, est ici reléguée au second plan. Pire, on n'y fait quasiment même pas attention à la première vision, tant ce n'est pas cela qui importe. Les multiples critiques ainsi que la multitude de sentiments qui fourmillent au sein de tous les personnages prennent indéniablement le dessus sur l'action en elle-même, et c'est tant mieux.
Évidemment, ce film n'est pas à visionner par n'importe quels yeux. Je ne peux nier une violence parfois assez poussée (ce n'est pas du gore, quand même), et même si les considérations métaphoriques semblent ici les plus importantes, le sang et les exécutions sont légion. Aussi le déconseillerais-je aux moins de seize ans pour qui ne serait pas assez éveillé pour comprendre d'une part que ce n'est que du cinéma, et d'autre part pour saisir les parallèles avec la jeunesse nippone qui y sont exprimés.
Un film tout bonnement faramineux, comme seuls les Japonais savent nous en procurer, sur fond de musique classique (on reconnaîtra entre autres l'« Aria » de Bach ou encore Le Beau Danube bleu de Strauss), comme pour adoucir la cruauté du concept de la Battle Royale. C'est fort, choc et intéressant, menant à un final plutôt très bien pensé. Le rythme ne se casse jamais, les surprises sont nombreuses et les trouvailles scénaristiques très ingénieuses. Un film à découvrir, mais surtout à acheter d'urgence.
Une suite japonaise
Dernière info : une suite à Battle Royale a vu le jour au Japon, remettant en scène Shuya et Noriko dans l'édition du « jeu » de l'année suivante, aux côtés d'une classe franchement moins commode que la leur... En attendant une hypothétique sortie en France, rendez-vous sur Allociné où toutes les infos sont présentes sur le sujet.