La bande-annonce de « Nospiedumi », deuxième long-métrage d'Alise Zariņa, a déclenché une onde d'enthousiasme bien au-delà des frontières lettones. Ce drame familial subtilement teinté d'humour noir, nominé dans 10 catégories aux prestigieux Kristaps Awards, explore les cicatrices transgénérationnelles avec une authenticité déchirante. À travers le parcours de Līva, trentenaire confrontée au retour tumultueux de son père alcoolique, la réalisatrice lettone offre une réflexion universelle sur les héritages empoisonnés. Sorti en avant-première mondiale au festival des « Nuits Noires » de Tallinn en novembre 2023, le film débarquera dans les salles françaises en mars 2026, promettant une œuvre qui transforme les traumatismes intimes en expérience collective cathartique.
Quand Gulbene résonne à Tallinn : la naissance d'un phénomène cinématographique
Le parcours international de « Nospiedumi » illustre la montée en puissance du cinéma balte contemporain. Présenté en première mondiale au festival des Nuits Noires de Tallinn en novembre 2023, le film a immédiatement captivé la critique internationale par son traitement singulier des relations familiales dysfonctionnelles. Cette reconnaissance précoce a servi de tremplin décisif, propulsant l'œuvre vers d'autres festivals prestigieux à Paris et Boston avant sa sortie nationale prévue pour mars 2026. Ce succès fulgurant s'explique par l'équilibre magistral entre gravité existentielle et légèreté comique, une alchimie rare qui transcende les barrières culturelles.
La trajectoire du film dépasse largement le cadre national, avec 10 nominations aux Kristaps Awards - les équivalents lettons des Césars - incluant les catégories majeures comme Meilleur Film, Meilleure Réalisation et Meilleure Actrice pour Ieva Segliņa. Cette pluie de distinctions constitue un record pour une réalisatrice lettone et consacre le film comme événement cinématographique de l'année 2026. Cette reconnaissance institutionnelle annonce une carrière internationale prometteuse pour Alise Zariņa, dont la vision artistique résonne particulièrement avec les préoccupations de la jeunesse européenne contemporaine.
La consécration aux « Nuits Noires » : un tremplin inattendu
Lors de sa projection inaugurale à Tallinn, « Nospiedumi » a provoqué une standing ovation de douze minutes, fait rare pour un premier long-métrage. Les critiques ont particulièrement salué la scène du dîner familial où les non-dits explosent grâce au jeu subtil d'Ieva Segliņa. Le magazine Screen International a souligné « l'audace de traiter l'alcoolisme parental avec une tendre ironie », tandis que Le Monde du Cinéma a vanté « l'intelligence du scénario qui évite les jugements faciles ». Cette reconnaissance immédiate a ouvert les portes des marchés internationaux, positionnant le film comme l'un des ambassadeurs du nouveau cinéma d'Europe de l'Est.
L'accueil du public a confirmé cette adhésion critique. Lors des séances à Paris, de nombreux spectateurs ont reconnu leurs propres dynamiques familiales dans le personnage de Līva, notamment dans la scène où elle cache les bouteilles de son père derrière les livres de cuisine. Cette identification immédiate prouve la portée universelle des thématiques abordées, transcendant le contexte spécifiquement letton pour toucher aux préoccupations communes des trentenaires européens. Comme le souligne un programmateur du festival, « Zariņa transforme le particulier en universel avec une grâce rare ».
Des Kristaps Awards à Paris : l'onde de choc balte
Les 10 nominations aux Kristaps Awards représentent un record historique dans la catégorie « Premier Long-Métrage ». Parmi les nominations les plus significatives, citons celle pour Januss Johansons dans la catégorie Meilleur Acteur pour son interprétation du jeune Egils, ainsi que la double nomination en Meilleure Photographie pour Mārtiņš Jurevics. Cette avalanche de reconnaissances témoigne du rôle pionnier de « Nospiedumi » dans la renaissance du cinéma letton, longtemps éclipsé par ses voisins lituaniens et estoniens.
L'impact symbolique dépasse le cadre cinématographique. Ce film marque un tournant dans la représentation de la génération ayant grandi dans la Lettonie post-soviétique des années 1990, période de transition brutale souvent occultée dans le récit national. En programmant le film pour sa sortie française en mars 2026, plusieurs distributeurs parient sur une réception favorable auprès du public hexagonal, sensible aux histoires familiales complexes comme en témoigne le succès de films tels que ceux programmés parmi les films de mars. Cette percée culturelle montre comment un récit local peut devenir un phénomène transnational.
Alise Zariņa : portrait d'une archéologue de la mémoire post-soviétique
Le parcours artistique d'Alise Zariņa révèle une cohérence remarquable dans l'exploration des identités meurtries. Depuis son premier court-métrage « Divas strīpiņas » (2015) jusqu'à « Nospiedumi », la réalisatrice n'a cessé genes de creuser le sillon des traumatismes transgénérationnels avec une approche singulière. Ses œuvres antérieures préfiguraient déjà cette exploration des relations familiales toxiques, mais c'est avec « Blakus » (2019) qu'elle affine sa signature artistique. Ce premier long-métrage, récompensé du Kristaps Award du Meilleur Scénario, dépeignait déjà l'absurdité des relations de voisinage avec un humour grinçant annonciateur de sa patte distinctive.
La filmographie de Zariņa forme un diptyque cohérent avec « Nospiedumi ». Dans « Asistente » (2022), série télévisée co-réalisée avec Liene Linde, elle abordait déjà les problématiques de la génération trentenaire à travers le prisme professionnel. Cette continuité thématique révèle une artiste obsédée par la transmission des blessures invisibles, mais déterminée à les explorer avec légèreté plutôt qu'avec pathos. Comme elle le confie elle-même : « Je suis une archéologue des silences familiaux ».
« Blakus » to « Asistente » : naissance d'une signature humoristique
L'évolution stylistique entre « Blakus » et « Nospiedumi » montre un affinement remarquable de l'équilibre comique-dramatique. Dans sa première œuvre, Zariņa utilisait déjà l'absurde pour désamorcer les tensions, comme dans cette scène culté où des voisins en conflit se retrouvent coincés ensemble dans un ascenseur pendant une panne de courant. Avec « Asistente », elle pousse plus loin cette approche en intégrant des éléments de comédie burlesque dans un univers professionnel stressant, créant un décalage salvateur.
Ce qui frappe dans sa filmographie, c'est la constance de sa vision : tous ses protagonistes sont des « anti-héroïnes » ordinaires confrontées à des systèmes oppressants (familiaux dans « Nospiedumi », professionnels dans « Asistente », sociaux dans « Blakus »). Sa signature réside dans sa capacité à révéler l'extraordinaire dans le quotidien, notamment=edge à travers des détails apparemment anodins - comme ce plan dans « Blakus » où l'héroïne trie méticuleusement des boutons en métal pour évite une conversation difficile.
« Notre trauma collectif mérite d'être raconté avec un sourire »
La philosophie créative de Zariņa trouve son apogée dans « Nospiedumi », où elle applique sa maxime fondatrice : « Les traumatismes collectifs méritent d'être racontés avec un sourire ». Cette approche n'est nullement une minimisation des souffrances, mais au contraire une stratégie de mise à distance salvatrice. Comme elle l'explique dans une interview : « L'humour est notre armure contre la mélancolie balte ». Cette posture artistique transforme la douleur en objet de réflexion partagée plutôt qu'en fardeau individuel.
Le traitement du personnage du père alcoolique illustre parfaitement cette philosophie. Plutôt que de le peindre en monstre, Zariņa montre ses tentatives pathétiques de se racheter, comme cette scène où il offre à sa fille une toile représentant un chien cubiste censé symboliser leur relation. Cette tendresse ironique évite le misérabilisme tout en maintenant une acuité critique implacable sur les mécanismes de la dépendance. C'est cette ambivalence maîtrisée qui donne au film sa puissance émotionnelle singulière.
La maladresse paternelle d'Egils : quand l'alcool ronge les racines
Au cœur de « Nospiedumi » palpite la relation toxique entre Līva et son père Egils, artiste raté dont l'alcoolisme a empoisonné leur histoire familiale. Ce personnage complexe, incarné avec génie par le duo père-fils Eduards et Januss Johansons, représente l'archétype du parent défaillant des années post-soviétiques. Le film explore sans complaisance comment ses addictions ont miné la construction identitaire de sa fille, notamment dans des scènes où Līva retrouve systématemente les bouteilles vides cachées dans le studio de peinture de son enfance.
La bande-annonce révèle plusieurs moments clés de cette dynamique destructrice : lorsque Egils débarque ivre à l'anniversaire professionnel de sa fille, ou quand il confond Kubo le chien avec son petit-fils lors d'une crise de delirium tremens.
Ces non-acteurs de Gulbene qui volent la scène

Le choix audacieux d'Alise Zariņa d'intégrer des habitants ordinaires de Gulbene et Balvi confère à « Nospiedumi » une authenticité vibrante. Parmi ces non-professionnels âgés de 60 à 90 ans, Sīmanis Homčenko, octogénaire charismatique, devient la révélation improvisée du film. Dans sa première apparition cinématographique, ce résident de Gulbene incarne un patient hospitalier qui confond Līva (Ieva Segliņa) avec sa propre fille lors d'une scène poignante tournée dans l'hôpital local. Son jeu instinctif, nourri par une vie de souvenirs, crée un moment d'une vérité déchirante que nul acteur professionnel n'aurait pu reproduire.
L'authenticité comme philosophie de tournage
Zariņa a délibérément ancré le tournage dans ces villes provinciales lettones pour capturer l'essence des traumatismes familiaux dans leur décor naturel. Les épiceries désuètes, les cours d'immeubles soviétiques et les paysages forestiers environnants servent de toile de fond organique aux tensions entre Līva et son père. Les figurants locaux participent à des scènes du quotidien - files d'attente à la poste, conversations au marché - apportant leurs dialectes régionaux et leurs gestes hérités d'une époque révolue. Ce réalisme sociologique transforme le drame intime en chronique générationnelle.
Homčenko : la magie de l'inexpérience
Le charpentier retraité Sīmanis Homčenko ignore tout des techniques de jeu mais maîtrise l'art de l'écoute. Lors des prises, son regard perdu dans le vide pendant que Līva lui tient la main a été conservé intégralement par Zariņa. « Il réagissait aux silences comme à des paroles », confie la réalisatrice lors d'une séance Q&A. Son naturel a même inspiré des modifications au script : la tirade où il décrit un verger disparu provient de ses propres souvenirs d'enfance. Cette porosité entre fiction et réalité caractérise l'esprit du film où les blessures personnelles des interprètes nourrissent la trame narrative.
Ieva Segliņa : le regard qui dit tout sur nos angoisses millenials
Incarnation parfaite des contradictions générationnelles, Ieva Segliņa transforme Līva en archétype universel. Son interprétation minutieuse repose sur un langage corporel éloquent : épaules voûtées sous le poids des non-dits, sourire crispé lors des réunions familiales, ou mains tremblantes en cachant les bouteilles de son père. La scène où elle berce le chien Kubo en évitant le regard de son partenaire résume l'incapacité des millennials à verbaliser leur détresse. « Son visage est une carte des traumatismes non résolus », note un critique du Hollywood Reporter.
La puissance du non-dit
Segliņa excelle dans l'art de la sous-interprétation. Lors de la scène clé du dîner chez les parents de son compagnon (tournée à Ikšķile), son silence durant les éloges familiaux en dit plus qu'un monologue. Un simple clignement des yeux trahit son malaise face à cette normalité qui lui échappe. « Je joue l'idée que certaines douleurs refusent les mots », explique-t-elle en interview. Cette économie de moyens atteint son paroxysme dans la séquence où, découvrant une toile cubiste offerte par son père ivre, un seul larme coule - juste assez pour révéler l'enfant blessée sous l'armure adulte.
Millennial malgré soi
L'actrice reconnaît s'être identifiée à la quête identitaire de Līva : « Nous sommes la première génération à déballer publiquement nos héritages toxiques ». Sa performance cristallise les paradoxes contemporains : désir d'autonomie contre loyauté familiale, cynisme de façade masquant une vulnérabilité tenace. La fameuse réplique « Tu peux être en colère » (adressée par Līva à son reflet) est devenue un mantra pour les spectatrices trentenaires. Cette alchimie entre personnage et interprète explique pourquoi Segliņa est nommée aux Kristaps Awards sans avoir jamais porté un film auparavant.
Pourquoi les enfants de la crise de 2008 se reconnaissent dans ce drame letton
La Lettonie post-soviétique des années 1990, cadre historique de « Nospiedumi », résonne étrangement avec les défis des jeunes Européens issus de la crise financière de 2008. Les pères bohèmes et absents du film symbolisent une génération sacrifiée sur l'autel des transitions économiques brutales - une réalité que les Français ayant vécu les plans sociaux des années 2010 comprennent Biolore. La reconstruction identitaire de Līva, tiraillée entre indépendance financière et dettes affectives, miroite les parcours des trentenaires d'aujourd'hui naviguant entre précarité et quête de sens.
Héritages économiques, blessures parallèles
La décollectivisation lettone et la crise des subprimes ont produit des cicatrices comparables : déclassement professionnel des aînés, culte de la performance chez les cadets. Quand Egils tente de revendre ses toiles invendables, on pense aux pères français recyclés dans des métiers alimentaires après leur licenciement. La maison de campagne délabrée où Līva range les affaires de son père évoque ces foyers où trois générations cohabitent par nécessité économique - phénomène accru depuis le Covid. Ces échos expliquent pourquoi le film transcende son ancrage balte pour toucher les spectateurs de Barcelone à Bucarest.
Résilience par l'auto-dérision
Face aux héritages empoisonnés, Zariņa propose l'humour comme arme de résistance massive. La scène où Līva et son amie simulent un appel au service client pour « annuler son père » résume cette stratégie générationnelle : transformer la honte en catharsis collective. « Contrairement à nos aînés, nous refusons la tragédie comme seul langage », analyse une sociologue présente à l'avant-première parisienne. Ce ton décalé, où le désespoir se mêle à l'autodérision, séduit une audience lassée des drames larmoyants. Comme le souligne Segliņa : « Parfois, rire des blessures est la seule façon de les désamorcer ».
Conclusion : Ces empreintes qui voyagent mieux que nous
« Nospiedumi » accomplit ce prodige cinématographique : transformer les cicatrices d'une petite nation balte en miroir universel des fractures familiales contemporaines. Entre les murs décrépis de Gulbene et les paysages brumeux de Vidzeme, Alise Zariņa a ciselé un récit qui parle aussi bien aux enfants de Riga qu'à ceux de Marseille. La force de ce drame réside dans son refus des solutions faciles : ni rédemption paternelle, ni condamnation définitive, mais une exploration courageuse de nos héritages contradictoires.
À travers Ieva Segliņa, dont le regard caméra devient une invitation à l'introspection collective, le film dépasse son statut d'œuvre lettone pour incarner le porte-voix d'une génération européenne tiraillée entre devoir mémoire et désir d'émancipation. Sa sortie française en mars 2026 s'annonce comme un événement bien au-delà des cercles cinéphiles, offrant un espace de réflexion à tous ceux qui, comme Līva, cherchent à concilier amour filial et nécessaire distance. Ces « empreintes » transgénérationnelles, si douloureuses soient-elles, deviennent sous l'objectif de Zariņa des passerelles vers une commune humanité. Une raison supplémentaire de découvrir ce bijou cinématographique aux côtés des autres pépites de la saison de mars.