
6h00 du matin. Arthur se lève, regarde par le minuscule vasistas qui lui sert de repère dans cette chambre hideuse. Il fait beau pour un mois de janvier — enfin un bon point pour lui —, la journée risque d'être agréable. Il se prend à se demander s'il aura son augmentation aujourd'hui. Le patron lui avait déjà donné beaucoup.
Il tourne sur lui-même et examine cette horrible « chambre » : un poster de Rage Against The Machine, groupe légendaire pour lui qui lui permettait d'oublier ses soucis lorsqu'il écoutait un de leurs disques ; un lit deux places qui accueillait parfois sa compagne du moment et qui permettait de se requinquer après une journée de gros travaux ; un pot de fleurs avec des gardénias qu'il chérissait tout particulièrement car c'était un cadeau de son meilleur ami, mort dans un concours de roulette russe — on l'avait retrouvé une bouteille de vodka à la main et la tête explosée, éparpillée un peu partout dans la pièce — ; une chaîne stéréo et une photo de ses parents qu'il avait perdus de vue depuis sa rébellion de jeune adolescent stupide voulant parcourir le monde. Il se retrouvait maintenant à bosser comme un manœuvre dans une petite entreprise de chaudronnerie avec cinq employés qui, à la vue de leurs rides, auraient tous pu être son père.
Un grand local rempli de tables à travailler, de bouts de tôles en tout genre, de grosses machines. Un grand local où régnait une atmosphère de paix malgré le bruit incessant, le va-et-vient du patron qui vous rappelle à l'ordre et les clients qui parfois affluent par dizaines.
De gentils ouvriers toujours un peu ivres — l'alcool les aidait à ne pas se sentir tout seuls dans cet atelier, paraît-il. C'étaient tous de vieux perdus dans cette mer qu'on appelle la vie, ils s'étaient échoués là car ils ne pouvaient plus rien faire d'autre, ne voulaient plus rien faire d'autre.
Une délicieuse secrétaire à peine plus vieille qu'Arthur, qu'on ne remarquait presque jamais tellement elle passait son temps au bureau. Depuis qu'elle était là, il n'y avait plus eu aucun problème de quelque nature que ce soit. Une gentille fille qui avait pris des congés, d'ailleurs, pour faire le tour du monde avec son amoureux, laissant le patron seul.
Un gentil patron, d'ailleurs, qui avait permis à Arthur de séjourner dans la boîte ; ce qui lui faisait faire des économies de gardiennage puisqu'Arthur, en se soumettant volontiers à cette proposition, se devait de faire le tour de l'usine trois fois par nuit.
Arthur habitait l'usine depuis qu'il avait fait brûler son logement par inadvertance — il avait laissé le gaz et la cheminée allumés. Résultat : il avait perdu tout ce qui lui restait de ses vingt-sept ans de vie, y compris son chien et son poisson rouge.
Arthur n'avait jamais été vraiment très heureux dans cet endroit, mais c'était un soudeur exemplaire qui ne se plaignait jamais. Il était capable de faire des pièces complexes qui demandaient des jours de travail en moins d'une heure, et aidait volontiers ses vieux collègues qui passaient plus leur temps à picoler qu'à finir leur boulot.
Sa seule consolation était sa petite amie, Emma. Un joli grain de fille, pas bête pour deux sous, un peu naïve, de formes généreuses, un sourire merveilleux, une curiosité sans bornes et une énergie hors du commun. Malheureusement, elle avait un défaut — et pas des moindres : elle était maladroite. Vraiment très maladroite. Partout où elle passait, quelque chose finissait mal. Elle avait déjà failli tuer Arthur par deux fois : elle avait fait tomber le sèche-cheveux dans son bain et avait failli le pousser du haut d'une falaise en se reculant pour prendre une photo.
Il l'aimait d'un amour fou et hors norme et lui passait toutes ses maladresses. Après tout, elle se montrait parfois très habile de ses mains.
Arthur finit de rêver, prit son petit déjeuner et enfila son bleu de travail au vestiaire, où il tomba sur un collègue qui, lui, s'enfilait une bouteille de rhum.
— On commence bien, dis donc, dit Arthur en plaisantant.
— On commence et on finira bien, rassure-toi, gamin, répondit son ami en lui montrant la liste du travail à faire aujourd'hui.
Arthur se rembrunit. Il avait une grosse commande de gouttières haut de gamme à faire. Il s'y attela de suite et cela lui prit une bonne partie de la matinée, car il faisait équipe avec son ami « sac à vin » qui passait son temps à jouer avec le fer à souder et qui menaçait de tomber dans les pommes à tout moment. Il se chargea du fer à souder et relia petit à petit tous les morceaux de métal nécessaires à une gouttière impeccable et sans défauts.
Il reçut un gros choc en voyant la porte de l'atelier s'ouvrir. Une magnifique jeune fille se tenait là, en jupe écossaise et affichant un décolleté plongeant. Elle lui sourit, il lui rendit son sourire. Elle s'avança d'un pas de reine et l'embrassa tendrement. C'était Emma.

Le début d'une journée parfaite
Ils restèrent longtemps enlacés comme deux jeunes amoureux. Puis elle se dirigea vers le bureau pour reprendre son sac. Elle marcha et glissa. Arthur la vit tomber comme dans les films, au ralenti : « Ah comme elle est gourde, mon pauvre amour. » Il stoppa son rire intérieur et courut secourir sa dulcinée. Il la releva, elle lui sourit et ils s'embrassèrent encore. Il en profita pour frôler discrètement sa poitrine, ce qui eut pour effet de la faire rougir.
Son ami le rappela à l'ordre :
— Allez, jeune, au boulot ! Ta donzelle est très belle, mais c'est pas en lui faisant visiter le septième ciel qu'on va avancer, nous !
Arthur jeta un regard noir à son compagnon, mais pria sa belle de l'attendre dans le bureau sans trop toucher aux outils : « Tu as déjà fait assez de dégâts comme ça, petite bête. » Elle accepta et se rendit dans le bureau, déçue de ne pas avoir été préférée.
Arthur se mit à l'ouvrage. C'était un bon soudeur : il n'avait jamais fait un travail douteux, toujours à l'heure pour finir les commandes, avec un aplomb et une amabilité sans faille au niveau de l'accueil des clients. Un beau jeune homme de vingt-sept ans, brun aux yeux verts, d'un mètre quatre-vingts, d'une vigueur et d'une bonne humeur exceptionnelles. Il en avait fait une bonne affaire, le patron : trouver un gentil petit gars paumé qui ne demandait qu'un logis et de quoi s'occuper pendant la journée, qui ne se plaignait jamais et tolérait jusqu'aux pires compagnons de travail...
Il était midi. Arthur finit sa pièce à l'heure pile où il l'avait prévu. Il se changea et se dirigea vers le bureau. Il était libre jusqu'à seize heures. « Enfin je vais m'amuser. » Il surprit sa petite amie en train de fouiller dans les papiers du patron : « Aussi belle que curieuse. » Il fit mine de se fâcher et lui ordonna de tout ranger sous peine de dîner toute seule. Elle obtempéra, non sans quelque mal : elle avait tout mis en désordre.
Une fois qu'elle eut fini, elle lui sauta au cou, l'embrassa avec fougue et l'allongea sur le bureau pour lui prodiguer la plus tendre des excuses. Elle savait toujours se faire pardonner.
Une fois rhabillés, ils sortirent manger au restaurant au « Gringo Caldo », leur restaurant préféré, où ils burent et mangèrent comme jamais. Et Arthur eut la surprise de voir que la note n'était même pas salée, alors qu'ils avaient englouti autant qu'une troupe de cinq personnes. Ils allèrent se promener au parc. C'était un très beau jour. Le soleil réchauffait son cœur qui était si triste, pourtant. Aujourd'hui était bien, très bien, même. Il n'avait jamais été aussi heureux de toute sa vie, et Emma était de son avis pour une fois.
Seize heures moins vingt. Il acheta un bouquet de roses à Emma et la raccompagna chez elle. Il la regarda amoureusement et dit :
« Merci ! Pour tout ce que tu es, pour tout ce qu'on est, pour tout ce que tu m'apportes, pour tout ce qui s'est passé et pour tout ce qui se passera. Merci ! Tu es la meilleure chose qui me soit jamais arrivée. C'est un magnifique jour et je l'ai passé avec toi, et pas une seule fois je n'ai arrêté de sourire. Je souhaiterais que tous les jours soient aussi parfaits que celui-ci. »
Elle se mit à pleurer, lui aussi, tels deux amants mièvres dans un film à l'eau de rose qui n'attendent que d'être ensemble. Ils s'embrassèrent une dernière fois, puis il partit après lui avoir promis de venir la chercher le soir même pour aller danser. Il s'en retourna au travail : il avait encore à faire.
Le trajet se déroula sans encombre. Il n'y avait pas un chat sur l'autoroute et la radio passait sa chanson préférée : « Born to be Wild » de Steppenwolf. C'était décidément une bonne journée, se dit-il.
Une rencontre inattendue avec le patron
Arrivé au boulot, son patron l'attendait le sourire aux lèvres. Il allait sûrement passer un mauvais quart d'heure.
— Bonjour mon petit Arthur, entrez donc dans mon bureau, nous avons quelques affaires à régler, vous et moi.
Il poussa brusquement Arthur dans son bureau, ferma la porte à clé et lui ordonna de s'asseoir. Docilement, il fit ce que son patron lui demandait : « Il va me liquider, c'est sûr, il va me virer ! »
— Arthur ! Je vous remercie pour tout ce que vous apportez dans cette modeste entreprise. Grâce à vous, notre chiffre d'affaires a triplé en un an. Vous êtes là depuis longtemps, il me semble. Vous devez vous ennuyer, toujours le même travail, le même patron... Alors je vais vous remercier comme il se doit.
Il ouvrit un placard en fixant Arthur, et dans son regard se lisait l'envie d'un acte merveilleux à accomplir : « Il va sortir un magnum ou un Colt ?! »
La surprise d'une vie
Il sortit une bouteille de champagne et deux verres, suivis d'une boîte de cigares.
— J'ai décidé de vous augmenter ! Alors, heureux ? Après tout, une merveille comme vous, ça ne se trouve pas tous les jours. Bon, faites pas cette tête, vous avez l'air terrifié. Si cela ne vous dit rien, je peux oublier tout ça, vous savez...
Arthur poussa le soupir le plus long de sa vie et but d'une traite son verre de champagne. Au même moment, Emma frappa à la porte du bureau : elle avait oublié son pull. Le patron ouvrit la porte, remit le chèque à Arthur et fila, laissant le couple seul et tranquille. Emma apprit la nouvelle, accompagna son homme dans sa chambre et prit la bouteille de champagne qu'elle fit tomber par terre après avoir maladroitement tenté de remplir les verres. Mais lui s'en fichait. Tout ce qui lui importait maintenant, c'était de lui donner autant de plaisir que lui en avait eu en ce jour.
Il l'embrassa, la poussa sur le lit, lui enleva lentement ses vêtements un par un, laissant courir ses doigts tout le long du corps de sa bien-aimée. Elle soupira et laissa Arthur aller plus loin. Elle se laissa aller et s'abandonna complètement à celui qu'elle adorait.
Il était doué, elle était au bord de l'extase. Arthur allait finir en beauté quand Emma, saisie par une pulsion incontrôlable, voulut inverser les rôles. Elle poussa Arthur qui tomba la tête la première sur le sol. Il tomba dans les pommes.
6h00 du matin. Arthur se lève, regarde par le minuscule vasistas qui lui sert de repère dans cette chambre hideuse. Il se frotte le crâne et voit qu'il pleut dehors. Comme souvent, après le beau temps, la pluie arrive. Seul dans son lit double, il espère qu'il n'en sera pas pareil pour le reste de la journée. Et puis, les rêves peuvent parfois devenir réalité.