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Les expulsés de Brazzaville : les deux Congo dans une ère de guerre froide ?

Depuis 2014, Brazzaville expulse 40 000 migrants RD Congolais via l'opération Mbata ya Mokolo, violant les accords bilatéraux entre les deux Congo.

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Relations entre les deux Congo : tensions au point de rupture

Depuis avril 2014, les relations entre la République du Congo (Brazzaville) et la République Démocratique du Congo (Kinshasa) ont atteint leur plus bas niveau depuis plus de 40 ans. Le tournant s’est produit le 4 avril 2014, quand Brazzaville a lancé unilatéralement l’opération « Mbata ya Mokolo » (« gifle de l’aîné »), une vaste campagne de traque et de déportation des migrants en situation irrégulière.

Selon la presse brazzavilloise, ces sans-papiers seraient responsables d’une montée de la criminalité dans la capitale. Cette décision brutale a suivi l’agression et le meurtre sauvage d’un couple brazzavillois qui se rendait à la maternité. Le crime a choqué le pays et déclenché une réaction gouvernementale immédiate et controversée.

Accord bilatéral historique : libre circulation entre deux peuples frères

Brazzaville et Kinshasa, les deux capitales les plus proches au monde, sont séparées par seulement dix minutes de traversée du fleuve Congo. Depuis plusieurs décennies, un accord bilatéral régit la libre circulation des ressortissants entre les deux pays. Cet arrangement remonte à l’époque de Mobutu et n’a pas changé au fil du temps.

Conformément à cet accord, les citoyens des deux Congo n’ont besoin que d’un permis d’entrée (laissez-passer) valable un an, sans visa ni carte de séjour. Grâce à cette entente, des dizaines de milliers de Brazzavillois ont pu poursuivre leurs études supérieures en RDC, jouissant d’un statut égal aux autochtones.

Proximité culturelle et linguistique entre Brazzaville et Kinshasa

Les deux peuples partagent bien plus que des frontières. Ils parlent le lingala et diverses variantes comme le kikongo, parlé dans l’ouest de la RDC et à Kinshasa. Sur le plan morphologique, il est pratiquement impossible de distinguer un Brazzavillois d’un Kinois.

Avant la Conférence de Berlin de 1884, les deux Congo ne formaient qu’un seul royaume : le Royaume Kongo. La colonisation belge d’un côté et française de l’autre a créé cette division artificielle. Sans le fleuve Congo et cette fracture coloniale, il n’existerait probablement qu’un seul Congo.

Phénomène Kuluna : une crise transfrontalière de criminalité urbaine

Depuis 2010, Brazzaville souffre d’une épidémie de criminalité urbaine que les autorités attribuent à l’influence de Kinshasa. Le phénomène « Kuluna » — caractérisé par des violences, des pillages systématiques et des vols à main armée — s’est propagé des rues de Kinshasa à celles de Brazzaville.

À Kinshasa, les « chégués » (enfants de la rue) terrorisent les marchés, dépouillant les vendeuses de leurs marchandises. La police kinoise a lancé en novembre l’opération « LIKOF », une répression qui a réduit considérablement le phénomène. À Brazzaville, cependant, le Kuluna persiste, commis principalement par des autochtones brazzavillois appelés « Banas Mboka ».

Responsabilité mal attribuée : migrants ou résidents locaux ?

Bien que les autorités brazzavilloises affirment que les Kulunas kinois infiltrent la capitale, la réalité est plus complexe. Les criminels qui opèrent à Brazzaville sont majoritairement des résidents locaux, pas des migrants. Les autorités semblent utiliser cette confusion pour justifier l’opération Mbata ya Mokolo.

Pourquoi les migrants traversent le fleuve Congo

La circulation entre les deux Congo répond à des besoins économiques réels. Les Brazzavillois traversent vers Kinshasa où ils perçoivent davantage d’opportunités économiques. Inversement, les Kinois viennent à Brazzaville pour les mêmes raisons. Ce mouvement, appelé « Kobeta Libanga » (« se chercher »), est une stratégie de survie pour des milliers de familles.

Jusqu’à l’opération Mbata ya Mokolo, les deux gouvernements avaient toléré cette mobilité transfrontalière, reconnaissant son importance socio-économique.

Opération Mbata ya Mokolo : violation des droits humains et des accords bilatéraux

Chiffres et violations documentées

L’opération a entraîné l’expulsion de plus de 40 000 migrants RD Congolais, provoquant des violations graves des droits humains et des déportations brutales. La communauté internationale, dont l’ONU, a immédiatement dénoncé ces pratiques, exigeant l’arrêt immédiat de l’opération.

Le problème juridique est flagrant : selon les accords bilatéraux, les ressortissants des deux Congo ne sont pas tenus de posséder une carte de séjour. Un permis d’entrée annuel est suffisant. En ciblant spécifiquement les migrants RD Congolais — représentant 98 % des expulsions — Brazzaville a violé ses propres engagements internationaux.

Oppositions brazzavilloises contre l’opération Mbata ya Mokolo

Tous les Brazzavillois ne soutiennent pas cette opération. Un article publié sur brazza-news.com, qui a reçu plus de 1 000 lectures, dénonce l’ampleur disproportionnée de la répression contre les RD Congolais. L’auteur appelle ses compatriotes à distinguer entre les dirigeants responsables et le peuple congolais, victimes collatérales de l’incompétence gouvernementale.

L’opposition brazzavilloise, notamment le MUDC (Mouvement pour l’Unité et le Développement du Congo), qualifie cette opération de tactique politique destinée à consolider le pouvoir en place. Selon le secrétaire général du MUDC, Bienvenu Mabilemono, l’opération Mbata ya Mokolo servirait de diversion pour masquer d’autres enjeux politiques.

Vers une nouvelle guerre froide entre Brazzaville et Kinshasa ?

L’opération Mbata ya Mokolo marque un tournant dans les relations entre Brazzaville et Kinshasa. Bien que les deux pays partagent une histoire, une culture et une langue communes, les tensions politiques menacent de détruire des décennies de coexistence pacifique.

La question centrale demeure : les migrants RD Congolais sont-ils vraiment responsables des malheurs de Brazzaville, ou servent-ils de boucs émissaires à une crise de sécurité mal gérée ? Les preuves suggèrent que les véritables auteurs des crimes sont des résidents brazzavillois, non des migrants. L’opération Mbata ya Mokolo apparaît donc moins comme une mesure de sécurité que comme une manœuvre politique aux dépens d’une population vulnérable.

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richie ronsard
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