
17 heures 34 précises. Donatien Jambon sort du studio de production « Réservoir Production Number One XXL ». Autour de lui, une masse grouillante de pseudos artistes dégénérés du bulbe rachidien (rien à voir avec toi, Rachid, t'en fais pas) se jettent dans les bras les uns des autres, submergés par le désespoir et l'hypocrisie.
Ils n'ont pas obtenu leur carton Aube Star, et malgré leur grand talent, ils ne chanteront pas de niaiseries romantiques devant des parterres entiers de classes de primaire en ébullition vocale.
L'une des perdantes, une fausse rousse choucroute sapée en deuil des pieds à la tête, hulule sa plainte telle un élan en chaleur, à qui est assez con pour bien vouloir l'entendre :
« J'ai pourtant chanté avec tout mon cœur ! J'ai chanté comme mon idole, comme Lara Fabiani, je suis sûre qu'elle-même se reconnaît en moi, maintenant il ne me reste plus qu'à retrouver ma vie de merde... »
Disant cela, elle se dirige vers son mari, et prend dans ses bras un splendide chérubin bouclé blond.
« Pourquoi elle pleure, maman ? »
Comme vie de merde, on a vu pire.
Donatien, quant à lui, tripote la poche arrière de son jean sans arrière-pensée. Dans cette poche de vieux jean « Les Visses » délavé, usé jusqu'à la moelle, se trouve le fameux petit carton Aube Star qu'il vient d'obtenir pour la seconde fois !
Soudain, alors qu'il se fredonnait en lui-même « I Believe I Can Fly », Donatien voit s'approcher de lui une bombe latine blonde platine (DJ !) qui lui lance :
« Alors ? T'as été sélectionné ? »
Deux solutions s'offrent alors à Donatien : soit il dit oui, il annonce qu'il a gagné, et tout le troupeau se jette sur lui en poussant de petits cris stridents (et en tentant au passage de lui chouraver son petit carton), soit il dit non, et le troupeau le plaint pendant trois plombes.
Or, Donatien déteste entendre un cri strident. On peut même dire qu'il préférerait se faire lobotomiser par un lépreux en phase terminale que d'entendre un cri strident. Il réplique donc :
« Hé non... non, je ne l'ai pas eu... j'ai perdu. »
La blonde prend alors un air aussi atterré que si on venait de lui apprendre la mort de toute la population kabyle de Kabylie occidentale.
Ha... nan, pardon, ça elle s'en fout, elle sait même pas où c'est, la Kabylie. Comme si... on lui disait que les laboratoires L'Oréal avaient fait faillite.
Et elle commence son discours déchirant en cherchant du coin de l'œil la présence d'une caméra.
« Mais tu sais, Dony, je peux t'appeler Dony ? »
« Nan. »
« Tu sais, Dony, l'important, c'était avant tout de participer, et je sais qu'au fond de ton cœur, il y aura toujours une place pour les sentiments qui... »
« Bon ta gueule, tu me saoules. »
Et Donatien se taille le plus vite possible. La blonde, bras ballants et bouche ouverte, cherche toujours la caméra, en espérant que personne n'aura filmé ce grand moment de solitude.
Errance dans les rues de Paris
N'ayant toujours pas trouvé d'endroit où dormir, Donatien continue à errer dans les rues. Mais cette fois-ci, il s'en fiche pas mal.
Assis au bord de la Seine, il admire cette eau si pure, si pleine de détritus, d'urine et autres produits riches en oligo-éléments.
Donatien pense, il se voit déjà, en haut de l'affiche, dix fois plus gros que n'importe qui, son nom s'étalant partout. Il se voit déjà, adulé des riches, signant des autographes aux admirateurs qui se bousculeraient.
Mais pour le moment, tout ce qui se bouscule chez Donatien, ce sont ses boyaux. Donatien, n'ayons pas peur des mots, crève la dalle à un point qu'il pourrait piquer son sachet de riz à un petit Somalien avec moins de remords que Christophe Lambert quand il a osé jouer dans « Beowulf », le film le plus ridicule de l'histoire du cinéma.
Une rencontre inattendue au bord de la Seine
C'est au moment précis où je construisais cette phrase étonnamment longue qu'un jeune homme vint s'asseoir près de Donatien. Il était habillé en sport, casquette vissée sur la tête, et avait les yeux défoncés.
Donatien le regarda, et lui demanda sans aucun moment d'hésitation :
« Vous vous droguez ? »
L'homme se leva d'un bon, bien qu'il resta assis (c'est dire s'il était gravement atteint), et lui hurla dans les tympans :
« La coke ! La coke y a pas plus merdique que la coke ok ? Ça arrête la tête, ça te fout tout en l'air, hein, on sait pas ce qu'on dit, on sait pas ce qu'on fait, ok ? La coke faut pas toucher c'est de la merde. J'ai essayé moi de la battre. On peut pas la battre. Alors elle devient, quand on la connaît, elle devient un compagnon qu'on touche pas. Je suis allergique à la coke, c'est très simple, et c'est pour ça que je sais parler maintenant, je suis en forme, j'ai peur de personne, je suis fort dans les yeux, parce que j'ai pas de coke tu vois ? Bon je parle un peu vite. C'est pas un problème non si je suis rapide. Chuis un mec qu'est rapide, je suis speed, pourquoi ? Je mange que des légumes. »
« Heu... okay, okay, t'emballes pas mec », lui dit Donatien, avant de s'éloigner bien rapidement, pendant que l'autre bredouillait dans sa barbe :
« Il faut que tu crois encore plus ce que tu crois, et quand tu commences à croire ce que tu crois, y a personne au monde qui peut te bouger ! »
La nuit de Donatien
Le monde est vraiment étrange, se dit Donatien. Ce soir-là, il s'endormit au milieu d'une demi-douzaine de cartons poisseux, se préparant mentalement à chanter devant son jury.
S'il gagne demain, il sera sélectionné pour aller étudier le chant et la danse dans un loft, filmé jour et nuit par 50 caméras. Tiens, c'est bizarre, ça me rappelle quelque chose...
Allez, bonne nuit Donatien, à demain...